Richard Geoffroy a été, pendant presque trente ans, de 1990 à 2018, le maître de cave de la maison de champagne Dom Pérignon. Le 1er janvier 2019, Vincent Chaperon lui a succédé officiellement. Une tâche loin d’être facile, tant Richard Geoffroy incarnait cette marque emblématique. Entretien croisé.

The Good Life : Depuis quand travaillez-vous ensemble ?
Vincent Chaperon : Depuis treize ans. Je suis entré chez Moët & Chandon en janvier 1999, juste après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur d’agronome, à Montpellier. C’était mon premier poste. Mais je n’ai vraiment intégré l’équipe de Richard qu’en 2005. Je suis d’abord parti seize mois pour Moët Hennessy sur une mission concernant notre approvisionnement en bouchons de liège. Un travail très itinérant, qui m’a mené au Portugal, en Espagne, au Maroc, au Brésil… J’ai ensuite travaillé sur la vendange 2000 pour Moët & Chandon. Je suis resté au sein de cette équipe jusqu’en 2005.

TGL : Est-ce vous, Richard, qui aviez demandé à ce que Vincent rejoigne votre équipe ?
Richard Geoffroy : C’est un départ plutôt original de commencer à travailler sur les bouchons. Très intéressant. Je ne le savais pas. En 2005, je suis devenu le patron de l’œnologie au sein du groupe. J’avais toute latitude pour constituer mes équipes. C’était ma décision.

TGL : Aujourd’hui, il prend le relais de votre travail. Pourquoi lui et pas un autre ? Il y avait, je suppose, d’autres candidats…
R. G. : J’ai tiré au sort. [Rire.]
V. C. : C’est une question qu’on ne t’a jamais posée…
R. G. : Plus sérieusement, c’est sur le potentiel de Vincent que j’ai misé. Et Dieu sait qu’en 2005 il était bien jeune. Il fallait voir non seulement ses aptitudes techniques, mais aussi ses qualités humaines. Le comportement au sein d’une équipe est très important. J’ai l’habitude de dire que le côté technique est le prérequis. Après, il y a tout le reste. Et c’est le reste qui fait la différence, qui compte vraiment. Il faut de l’humanité. C’est essentiel dans ce travail. Il faut savoir emmener les hommes. Le pouvoir de leur dire qu’on va aller là-haut, très loin. J’ai décelé cela en lui.

La transmission selon Dom Pérignon : le Vintage 2008 porte les noms des deux chefs de cave, ceux de Richard Geoffroy et de Vincent Chaperon.
La transmission selon Dom Pérignon : le Vintage 2008 porte les noms des deux chefs de cave, ceux de Richard Geoffroy et de Vincent Chaperon. DR

TGL : Lui aviez‑vous dit que vous pensiez à lui ?
R. G. : Je ne lui ai pas dit, car je ne pense pas que cela lui aurait rendu service. Il fallait le laisser travailler afin qu’il monte en puissance.

TGL : Vincent, auriez-vous ressenti une pression supplémentaire si vous l’aviez su avant ?
V. C. : La pression, je me la suis toujours mise tout seul. Beaucoup, beaucoup. Par nature, j’ai toujours couru après quelque chose. Je voulais aller trop vite. D’ailleurs, un peu trop par moment. Je ne prenais pas le temps de bien regarder autour de moi, de donner du sens à mon travail, de voir quelle était ma contribution à l’entreprise… Richard m’a aidé à me libérer, à me faire grandir humainement. Il m’a appris à mieux appréhender cette pression. J’ai toujours considéré Richard comme un coach. La perspective dont on parle aujourd’hui n’était pas évidente. Elle ne devait pas l’être. C’était bien mieux. Richard m’a forcé à me regarder dans un miroir, à savoir ce que je valais réellement. La beauté de notre métier est de pouvoir se projeter sur le long terme, car une cuvée Dom Pérignon vieillit plusieurs années en cave. Mais être sur le long terme, cela peut être dangereux. C’est se voir toujours dans le même miroir, le même contexte.

TGL : Le temps est une notion forte chez Dom Pérignon. Vous ne produisez que des millésimes. Richard, comment transmet-on cette philosophie qui est aussi une leçon de vie ?
R. G. : Le temps entre dans l’équation de Dom Pérignon. Il est un élément que l’on ne peut pas occulter. C’est un temps qui n’est pas linéaire. Il y a de la patience, des accélérations, des prises de risque. Cela doit être mûri. Puis vient le temps de la décision. C’est un « beat ». Je pense que c’est propre à Dom Pérignon. Chaque acte de création a son propre tempo. Il n’y a pas deux tempos identiques. On doit le ressentir.
V. C. : La transmission n’est pas seulement philosophique. Dom Pérignon, ce n’est pas que Richard et moi. C’est un ensemble. Le potentiel vient de notre capital humain. Il faut continuer à l’entretenir, à la renouveler… Le temps, c’est aussi mettre en place une équipe capable de gagner régulièrement la ligue des champions.

Vincent Chaperon (à droite) a succédé, le 1er janvier dernier, à Richard Geoffroy (à gauche).
Vincent Chaperon (à droite) a succédé, le 1er janvier dernier, à Richard Geoffroy (à gauche). pascal-montary

TGL : Vincent, à présent, vous allez être exposé. En avez-vous conscience ?
R. G. : C’est une position externe que vous voyez, mais c’est également vrai en interne. Il y a beaucoup de contraintes.
V. C. : Prendre cette responsabilité, c’est accepter cet ensemble, en prendre conscience pour mieux le gérer ensuite. A un moment donné, je dois me demander comment faire différemment. Pendant des années, j’ai regardé Richard. On se regarde comme une perspective. Il faut à la fois être dans sa continuité et trouver sa propre expression.


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