Young-Ah Kim

The Good Factory : Jaguar Land Rover Classic, faire revivre les icônes

En 2016, le groupe Jaguar Land Rover a renommé Classic sa division Heritage. JLR Classic est devenue une entité à part entière, avec un site spécifique, une démarche commerciale claire et une ambition : dynamiser les modèles historiques du groupe… qui ressortent de l’usine comme s’ils sortaient de la chaîne de montage à l’époque : neufs !

En poussant la porte de ce vaste complexe situé dans la zone d’activité de Coventry, en Angleterre, on aurait presque l’impression de remonter le temps. De se retrouver trente ou quarante ans auparavant chez un concessionnaire qui aurait choisi de représenter à la fois Jaguar et Land Rover (les deux marques ont été rachetées, en 2008, par l’indien Tata Motors). Installé depuis l’an dernier dans un tout nouveau bâtiment, JLR Classic dispose ici d’un impressionnant showroom avec vitrine sur l’extérieur, auquel on peut accéder librement.

On y découvre, entre autres, des Jaguar Type E coupés et cabriolets, des XJ coupés et, beaucoup plus rare, une Type D ou une XJ220, un Range Rover de la toute première série et, bien plus ancien, un Land Rover datant de 1948. Autant dire des modèles bien précis, en état de collection et donc de marche, et que le groupe automobile propose de nouveau à la vente, non pas à travers son réseau classique de concessions, mais à travers cette entité spécifique.

En moyenne, une Jaguar Type E nécessite 3 000 heures de travail.
En moyenne, une Jaguar Type E nécessite 3 000 heures de travail. Young-Ah Kim

Tata Motors avait senti ce besoin de renouer avec l’histoire des deux marques anglaises en créant, en 2015, la division Jaguar Land Rover Heritage (devenue JLR Classic l’année suivante). Si la mission consistait essentiellement à assurer la fourniture de pièces détachées aux restaurateurs indépendants et un travail de collection des différentes productions du passé à des fins d’archivage, JLR Classic développe aujourd’hui un projet bien plus ambitieux qui se déploie à travers plusieurs programmes d’expériences, de services et de restauration.

Désormais rattachée à la division Special Vehicle Operation (SVO), implantée non loin de là, l’entité affiche un caractère commercial totalement assumé en proposant à qui en exprime le souhait – et surtout à qui en a les moyens – de se retrouver en possession d’un modèle historique entièrement remis à neuf. Plusieurs options s’ouvrent alors au passionné qui, selon son penchant pour l’une ou l’autre des marques, trouvera un niveau d’excellence hors pair, et peut-être aussi la perle rare.

La délimitation entre les différents modèles n’est pas franche. On trouve aussi bien des Type E que des Land Rover ou des Range Rover en cours de restauration, une poignée de Type D et de XKSS en cours de fabrication. Ces modèles requièrent environ quinze semaines de travail.
La délimitation entre les différents modèles n’est pas franche. On trouve aussi bien des Type E que des Land Rover ou des Range Rover en cours de restauration, une poignée de Type D et de XKSS en cours de fabrication. Ces modèles requièrent environ quinze semaines de travail. Young-Ah Kim

Restauration à la carte

Si le futur client est propriétaire d’un modèle qu’il souhaite voir restaurer dans les règles de l’art, il peut solliciter le programme Restauration. Un devis est alors établi selon les réparations et restaurations à mettre en oeuvre. La différence avec un professionnel indépendant : non seulement le groupe détient une source d’archives et de pièces impressionnante, mais il propose aussi une expertise pointue. Ainsi, Nicko McBrain, le batteur du groupe Iron Maiden, a fait transformer sa Jaguar XJ6 selon ses souhaits, en communiquant en permanence avec Wayne Burgess, le directeur du design de SVO.

Si un amateur souhaite acquérir une icône de l’une des marques du groupe, il opte pour le programme Reborn. Il aura alors le choix entre une Jaguar Type E 3,8 l, produite entre 1961 et 1964, un Land Rover Série 1, l’ancêtre du Defender fabriqué entre 1948 et 1950, ou un Range Rover premier modèle équipé uniquement de deux portes et produit au début des années 70. Une fois le modèle choisi et les finitions définies (couleur de la carrosserie et aménagement intérieur), les équipes de Jaguar Land Rover se mettront à la recherche de la perle rare pour l’acquérir, la rapatrier à Coventry, et entamer une restauration complète.

La délimitation entre les différents modèles n’est pas franche. On trouve aussi bien des Type E que des Land Rover ou des Range Rover en cours de restauration, une poignée de Type D et de XKSS en cours de fabrication. Ces modèles requièrent environ quinze semaines de travail.
La délimitation entre les différents modèles n’est pas franche. On trouve aussi bien des Type E que des Land Rover ou des Range Rover en cours de restauration, une poignée de Type D et de XKSS en cours de fabrication. Ces modèles requièrent environ quinze semaines de travail. Young-Ah Kim

En moyenne, une Type E nécessite 3 000 heures de travail. « L’état du véhicule importe peu, c’est avant tout le modèle qui doit primer dans ce cas de figure. On sait, par exemple, qu’on ira plutôt chercher un Land Rover Série 1 en Australie, où le climat les a souvent mieux conservés qu’en Grande-Bretagne. Pour une Type E, la démarche s’effectuera en Californie, où de nombreux modèles furent exportés », détaille notre guide du jour, Paul Hegarty, chargé de la promotion de JLR Classic. Il en coûtera alors 295 000 livres sterling pour une Type E, 75 000 livres pour un Land Rover Série 1 – 10 000 livres de moins si la carrosserie est laissée en l’état –, et 140 000 livres pour un Range Rover Série 1.

Enfin, si le passionné cherche vraiment la rareté et que son budget est (quasi) sans limites, on lui conseillera de se tourner vers le programme Continuation, afin de se porter acquéreur d’une icône « neuve », dont, aussi étrange que cela puisse paraître, la production n’avait jamais été menée à terme. C’est d’ailleurs à travers ce programme inédit, avant même l’officialisation du nom JLR Classic, que le groupe s’est fait remarquer, en relançant la fabrication des six dernières Jaguar Type E Lightweight – un modèle spécialement destiné à la compétition –, et qui manquaient à l’appel du carnet de production de 1963.

Dans l’immense atelier de Coventry, d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, les techniciens s’affairent sur une cinquantaine de voitures en même temps.
Dans l’immense atelier de Coventry, d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, les techniciens s’affairent sur une cinquantaine de voitures en même temps. Young-Ah Kim

Et l’entreprise d’annoncer immédiatement la couleur : il ne s’agit pas de répliques, mais bel et bien de voitures produites de la même manière, selon le cahier des charges de l’époque, et vendues comme des véhicules de compétition historiques. Fort de ce succès, JLR Classic a poursuivi dans cette voie de la redécouverte de son histoire en sortant des archives d’autres carnets de production incomplets. C’est le cas de la Type D, triplement victorieuse au Mans entre 1955 et 1957, et dont 100 exemplaires avaient été prévus. Mais en raison du retrait de la compétition de Jaguar le programme n’aboutit qu’à 75 exemplaires produits. Restaient donc 25 Type D à fabriquer, toujours selon le même schéma que la Type E Lightweight et les deux spécificités possibles alors : la finition Shortnose de 1955 ou la Longnose Bodywork de 1956.

L’histoire de la Jaguar XKSS, adaptation routière de la Type D et dont 25 modèles étaient prévus pour l’année 1957 – exclusivement à destination du marché américain – est encore plus épique. Dans la nuit du 12 février 1957, un incendie se déclare dans l’usine de Browns Lane, détruisant 9 XKSS en cours de fabrication. Seules les 16 « survivantes » seront produites, dont l’une sera achetée par l’acteur Steve McQueen. Soixante ans plus tard, JLR Classic répare le tort causé à la marque en relançant la production des 9 « disparues ». Soit un chantier de quelque 10 000 heures de travail pour un tarif à la vente de 1,1 million de livres. Autant dire que, dans les trois cas, les clients ne se sont pas fait prier pour se manifester. C’est même l’inverse qui s’est produit : JLR Classic a dû faire une sélection drastique pour s’assurer que les voitures n’étaient pas vendues à des fins spéculatives.

Chiffres clés

• 2015 : création et installation à Solihull (Angleterre).
• 2017 : déménagement à Coventry (Angleterre).
• 7 500 m2 pour les ateliers et le showroom.
• 120 employés.
• 54 postes de travail.
• 480 véhicules : capacité de stockage dans les ateliers.
• 6 500 m2 consacrés à la collection JLR Classic (700 modèles).
• 2018 : ouverture en mai d’un site de 4 500 m2 à Essen (Allemagne).

Dans le Saint des Saints

Après autant de chiffres et de faits, on est plutôt curieux de découvrir comment cette petite entreprise – dans l’entreprise – fonctionne, comment s’organise la restauration d’un modèle, par qui elle est opérée… Il suffit de pousser l’une des portes situées à l’arrière du showroom pour découvrir les ateliers de JLR Classic. Et, hormis quelques contrôles de sécurité, le site est totalement ouvert au grand public, sur rendez-vous. En échange d’un droit d’entrée de 49 livres, vous pourrez également découvrir une impressionnante collection de quelque 700 véhicules– d’autres marques sont aussi présentes – soigneusement conservés.

Là, dans un immense atelier d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, une bonne centaine de techniciens s’affairent sur (en moyenne) une cinquantaine de voitures en même temps. L’ambiance est très calme : pas de bruit de machines industrielles, ni de hurlements pour se parler entre les postes de travail. Pour un peu, on se croirait dans un atelier d’horlogerie. On distingue bien des sections dédiées à certains modèles, mais la délimitation n’est pas franche.

Dans l’immense atelier de Coventry, d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, les techniciens s’affairent sur une cinquantaine de voitures en même temps.
Dans l’immense atelier de Coventry, d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, les techniciens s’affairent sur une cinquantaine de voitures en même temps. Young-Ah Kim

Dans notre champ de vision, on trouve aussi bien des Type E que des Land Rover ou des Range Rover en cours de restauration, une poignée de Type D et de XKSS en cours de fabrication. « Ces modèles requièrent entre quatorze et seize semaines de travail », explique l’un des techniciens… et puis des voitures moins « ordinaires » dans l’imaginaire de la marque Jaguar, comme cette XJ220. « Il s’agit d’un véhicule assez atypique, conçu le week-end par une poignée d’ingénieurs et produit à 277 exemplaires, entre 1992 et 1994. Malgré une motorisation de seulement 6 cylindres biturbo, il affiche une vitesse de pointe de 314 km/h. Cela traduit bien la prouesse technologique de ce petit bijou », nous fait-on remarquer.

Ce jour-là, l’atelier accueille une dizaine d’exemplaires pour différentes opérations de maintenance. Certaines voitures, dont le moteur a été déposé, dévoilent une structure similaire à celle d’un modèle taillé pour la course d’endurance. Ensuite, on s’arrête un certain temps à un poste primordial dans la restauration d’un véhicule : le démontage. Il y a deux stations de travail bien distinctes, une pour chaque marque. Cette étape peut prendre jusqu’à six semaines, car tout doit être autant que possible démonté sans être cassé, puis nettoyé et référencé, pour que l’équipe chargée de la restauration – du remontage en réalité – sache ce qu’il faut traiter, voire refabriquer.

Dans l’immense atelier de Coventry, d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, les techniciens s’affairent sur une cinquantaine de voitures en même temps.
Dans l’immense atelier de Coventry, d’une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres, les techniciens s’affairent sur une cinquantaine de voitures en même temps. Young-Ah Kim

« Certaines pièces des modèles anciens, comme le Land Rover Série 1, ne sont plus disponibles dans les stocks. Nous devons donc les refabriquer », explique le technicien. Plus loin, notre regard est attiré par une série de Defender que l’on ne rangerait pas d’emblée dans les « classiques » de la marque, si l’on s’en tient à la logique des 10 ans d’âge pour entrer dans cette catégorie. « Pour célébrer les 70 ans du Land Rover, nous avons lancé la reconfiguration de 150 éditions limitées à partir de Defender produits entre 2012 et 2016. Nous y installons un moteur V8 de 405 ch et procédons à des finitions intérieures et extérieures spécifiques à cette collection. »

La liberté de voir plus loin

C’est une forme de liberté que peut se permettre JLR Classic, forte de son histoire, tout comme de celle d’avoir fabriqué, en 2017, une Type E 100 % électrique (Type E Zéro Concept), qui en a surpris plus d’un. D’une certaine manière, Jaguar Land Rover reprend la main sur la dynamique et le suivi de son héritage en faisant valoir une expertise maison qui n’est pas contestable, et encore moins égalable.

Signe de bonne santé du projet, la firme vient d’ouvrir un site JLR Classic de 4 500 m2 à Essen, permettant d’accroître le développement de l’entité. Une installation constituée, en grande partie, d’un showroom, mais où il sera possible de faire de la maintenance. Située au cœur de l’Europe, en Allemagne, cette antenne est évidemment très stratégique, car située non loin des Pays-Bas et de la Belgique, deux pays où les autos classiques ont le vent en poupe. The Good Life a craqué !


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