Ce petit pays de 10 millions d’habitants, en faillite en 2010, a opéré un spectaculaire redressement depuis dix ans et a très bien géré la crise du Covid-19. Le « miracle portugais » est cependant loin d’avoir résolu tous les problèmes : la dette reste énorme et les salaires sont très bas. La transformation du Portugal n’en est pas moins remarquable…

Dans la péninsule Ibérique, si l’Espagne est le troisième pays du monde (après la Belgique et le Royaume-Uni) pour le nombre de morts par million d’habitants causées par le Covid-19, le Portugal a pour sa part surmonté la crise sanitaire avec brio. Malgré un système hospitalier délabré, le taux de mortalité y est cinq fois inférieur à celui de l’Espagne et à peine plus élevé que celui de l’Allemagne, l’un des pays qui a le mieux maîtrisé la pandémie. « Le Premier ministre António Costa a bien anticipé, en fermant la frontière avec l’Espagne treize jours après le premier cas déclaré et en instaurant l’état d’urgence dans la foulée. Il a aussi agi avec méthode pour se procurer des masques et des tests, instaurer le chômage partiel, proposer des liquidités aux banques et des prêts aux sociétés menacées de faillite, dont la compagnie aérienne TAP. Surtout, la population a fait preuve de discipline en s’autoconfinant avant d’en recevoir l’instruction. De même, les hôtels ont fermé de manière volontaire », explique Yves Léonard, un spécialiste du monde lusophone enseignant à Sciences-po.

Du coup, le Portugal a commencé à se déconfiner dès début mai, la dernière étape – réouverture des crèches, des hypermarchés et des cinémas, reprise du championnat de football – ayant eu lieu début juin. Pour autant, cette stratégie vertueuse ne se traduira par aucun avantage au cours de la reprise, car les deux moteurs de l’économie – le tourisme et les exportations – sont soumis à la volonté de consommer des autres citoyens européens, à la réouverture totale des frontières et au rétablissement du transport aérien. De plus, l’e-commerce et la high-tech, grands gagnants de la crise, sont peu développés.

Selon Standard & Poor’s, le PNB diminuera de 7,7 % en 2020. Le FMI estime que le taux de chômage va doubler et atteindre 13,9 % à la fin de l’année. « Nul ne peut estimer la vitesse à laquelle l’économie va récupérer son tonus, mais si tout va bien, nous nous retrouverons fin 2022 dans la situation où nous étions fin 2019 », estime João Borges de Assunção, directeur du Lisbon MBA, une joint-venture entre l’Université catholique de Lisbonne et MIT Sloan. Trois ans de perdus, donc. Pour les Portugais, cette épreuve est un crève-cœur, car elle survient au terme d’une décennie d’efforts pour redresser leur pays, menacé d’un défaut de paiement après la crise financière de 2008.

A l’époque, la baisse des recettes fiscales, la hausse des dépenses d’indemnisation des chômeurs, ainsi que le refus du gouvernement socialiste de diminuer les dépenses de l’Etat creusaient le déficit public. La dette atteignait 133 % du PIB, le système bancaire battait de l’aile et l’industrie avait perdu toute compétitivité face à la concurrence des pays de l’Est et de la Chine.

l'évolution du PIB du Portugal.

La montée en gamme du Portugal

En 2011, comme la Grèce l’année précédente, le Portugal est donc forcé d’accepter un plan de sauvetage du FMI et de l’Union européenne. Contre un prêt de 78 milliards d’euros, il endure alors quatre ans d’une terrible austérité. La baisse des salaires des fonctionnaires et des retraites atteint 30 %, les impôts augmentent, les grands groupes sont privatisés, la récession s’aggrave et le chômage culmine à 16 % en 2013. Un cauchemar qui fait fuir les jeunes diplômés vers d’autres pays européens. Mais, petit à petit, le déficit se réduit et les exportations repartent.

En 2014, le FMI accorde un satisfecit au gouvernement conservateur qui a mené cette purge. L’année suivante, dès sa prise de fonction, le Premier ministre socialiste António Costa relance la machine. Il débloque les salaires et les retraites, mais poursuit l’assainissement budgétaire en gelant des investissements publics. La croissance fait son retour, la confiance aussi. « Au cours de cette décennie, les entreprises se sont métamorphosées, grâce à une nouvelle génération de managers qui privilégie l’efficacité, a apprivoisé le numérique, innove grâce à la R&D et maîtrise bien le marketing. Son objectif : organiser la montée en gamme de la production et conquérir de nouveaux marchés », explique Jorge Ribeirinho Machado, professeur à l’AESE Business School de Lisbonne.

Les exemples de réussites se multiplient : le textile et le cuir (pour les chaussures) s’ouvrent ainsi à la mode et au design, créent leurs propres marques et pénètrent l’Europe du Nord et le marché américain ; des vignobles du Douro et de Porto sont arrachés, replantés avec des cépages plus nobles et confiés à des œnologues souvent formés à l’étranger ; la marque de porcelaine Vista Alegre, moribonde en 2009, fournit désormais Ikea, Nespresso, Kitchen Aid et des chefs étoilés ; l’industriel du liège Amorim produit des milliards de bouchons, mais développe aussi l’usage du liège pour le gazon artificiel, les decks de yachts et l’industrie aérospatiale ; Elaia, producteur d’huile d’olive, surveille l’arrosage et le risque d’infestation de ses plantations à l’aide de drones, et utilise des robots pour la cueillette ; les hébergements et restaurants traditionnels font place à des boutique- hôtels et des bistrots chic.

A cette modernisation des industries historiques s’ajoute l’ouverture du pays à la high-tech. Attirés par les subventions et les facilités du programme Industria 4.0, Bosch, Google, Mercedes, Microsoft et une myriade de start-up emploient des milliers de Lisboètes. Le français Mecachrome, qui fabrique des pièces en titane pour Boeing et Airbus, inaugure une usine à Evora en 2016. Le site de vente de marques de luxe Farfetch, fondé par José Neves et coté à New York, crée des centaines d’emplois à Lisbonne, Porto, Guimarães et Braga.

Enfin, la start-up portugaise Aptoide fait figure de leader européen dans le domaine des applications mobiles pour Android. Toutes ces initiatives ont fait passer en dix ans la part des exportations dans le PIB de 32 % à 42 %. Et, comme un symbole, le Portugal a affiché en 2019 un excédent budgétaire, à l’instar de l’Allemagne, des Pays-Bas ou de la Suède. « Ce parcours difficile n’a pas suscité de tensions sociales insurmontables, ni remis en cause l’engagement européen, ni provoqué de réactions populistes. Ainsi, il n’y a pas de parti anti-immigration au Portugal », fait remarquer Pedro Brinca, professeur à la Nova School for Business and Economics.

La mainmise des Chinois

« Le miracle portugais », comme on a surnommé ce redressement, n’a pas pour autant transformé le pays en nouveau dragon européen. Il l’a juste remis dans la course avec ses concurrents d’Europe de l’Est. Le salaire minimum atteint à peine 700 euros, les dépenses de santé par habitant ont diminué, et parmi les investissements publics, seule l’éducation a été préservée. La dette atteint encore 115 % du PIB, et la crise du Covid-19 va la faire repartir à la hausse.

Les Etats-Unis parlent de « porte-avions chinois en Europe » au sujet du Portugal.
Les Etats-Unis parlent de « porte-avions chinois en Europe » au sujet du Portugal. Ariel Martín Pérez

Côté entreprises, le recours au travail informel, sans contrat ni droits sociaux, concerne plus de 15 % des actifs, et la majorité des créations d’emploi (tourisme, commerce, services…) sont à bas salaires. « La productivité progresse peu et le Portugal manque de grandes sociétés, capables d’investir massivement en R&D et de se positionner sur le marché mondial », observe Pedro Brinca. Le pays a aussi vu certains de ses groupes privatisés passer dans des mains chinoises. Fosun contrôle Fidelidade, premier assureur, et possède 27 % de BCP, premier établissement bancaire. Haitong a racheté la branche investissement de Banco Espírito Santo. China Three Gorges a acquis 21 % d’EDP (production d’électricité).

Le transport d’électricité et le principal hôpital privé sont aussi à capitaux chinois. Enfin, une firme d’Etat de Shanghai est sur les rangs pour construire le terminal conteneurs du port de Sines, au point que les Etats-Unis parlent de « porte-avions chinois en Europe » au sujet du Portugal . « Nous aurions préféré des investissements allemands ou français, mais quand les temps étaient très durs, seuls les Chinois se sont manifestés », explique João Borges de Assunção. Au final, si le tableau économique reste mitigé, la décennie écoulée a permis aux Portugais de démontrer leur résilience et de se découvrir de nouvelles ambitions. Et c’est la tête haute que leur petit pays prendra la présidence de l’Union européenne au premier semestre 2021…


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