Repaire d’aristocrates à la Belle Epoque, station balnéaire branchée pendant les années 60, San Remo reste imprégnée de l’aura suave de son passé doré. Elle en a gardé une architecture métissée et aussi le Festival de la chanson italienne. Balade sur une Riviera où l’hiver n’existe pas. Et retour dans le temps sur un endroit au charme vintage.

« Casino municipal de San Remo (Riviera italienne). Restaurant de luxe, théâtre, opéra, dancing, tous les sports. Trains quotidiens de toutes les capitales. La ville des fleurs, riante et hospitalière, vous attend. » La photographie de cette affiche en noir et blanc, datée de 1927, montre une colline tapissée de palmiers cascadant vers la mer et butant sur un gros paquebot blanc : le Royal Hotel.

Je viens d’y repousser les persiennes de ma chambre d’un geste impatient. Près d’un siècle a passé depuis la photo, mais la mer et les palmiers sont à la même place. Un mince filet rose ourle encore l’horizon, trace du passage récent d’un soleil qui, maintenant, darde plein pot ses rayons sur le cap Vert, à ma gauche, et le cap Noir, à ma droite. Ils irisent trois bateaux de pêche, minuscules comme des jouets mécaniques, qui s’appliquent à tracer des sillages bien parallèles à quelques mètres du rivage.

Depuis le milieu du XVIIIe siècle, San Remo est un lieu de villégiature très apprécié des aristocrates, puis des touristes.
Depuis le milieu du XVIIIe siècle, San Remo est un lieu de villégiature très apprécié des aristocrates, puis des touristes. Gianni Basso

Sissi

Pour le petit déjeuner, j’ai fui la salle à manger, vaste comme une salle de bal, où sévissent les incontournables chaises vert pistache et rose saumon, dont la plupart des hôtels italiens sont affublés depuis les années 80 – où se trouve l’usine, qu’on la torpille ? J’ai gagné au change : la terrasse est noyée dans les orangers et les magnolias. Quatre dignes vieilles Anglaises aux cheveux bleu layette y sirotent leur Earl Grey : on se croirait chez Joseph Losey.

De fait, San Remo fut longtemps inscrite sur le parcours des jeunes gens de bonne famille britanniques quittant la perfide Albion pour réaliser leur Grand Tour – le fameux voyage d’éducation des aristocrates au XVIIIe siècle. C’est pourtant une Russe, la tsarine Marie Alexandrovna, épouse d’Alexandre II, qui lança la station en 1864. Profitant de l’inauguration du chemin de fer, fuyant les rigueurs du froid sibérien et le carcan de la cour pour laisser filer l’hiver dans le nid de ce climat émollient, elle transforma illico ce coin perdu de la Riviera en sommet mondain. Son amie Sissi, l’impératrice errante qui promenait sa solitude désenchantée de Paris à Florence et de Gibraltar à Corfou, eut vite fait de rappliquer. Au Royal Hotel, une suite porte d’ailleurs son nom.

La plage privée Euro Nettuno.
La plage privée Euro Nettuno. Gianni Basso

Alfred Nobel

C’est de cette période exigeante, formatée par une aristocratie européenne, que date l’ossature élégante de la ville. Un gisement de villas Belle Epoque, Liberty et Art nouveau. Près d’une centaine sont encore debout, certaines restaurées, d’autres s’évanouissant lentement, gagnées par la végétation de leurs parcs comme les temples d’Angkor par la jungle…

La villa Nobel, qui donne sur le cours Cavallotti, fut la dernière résidence d’Alfred Nobel, venu soigner sa santé fragile et poursuivre ses expériences… « Un étrange mélange de styles, avec de légères fantaisies de fer, des étalages de vitres et une tourelle incrustée de petites pierres qui ressemble à un croquant », d’après le poète ligure Francesco Pastonchi. Un autre de ces palais vit Mehmet VI, le dernier sultan ottoman, panser ses plaies après la chute de l’Empire. San Remo est peuplée de fantômes, on ne s’y sent jamais seul.

Bien qu’elle ait souffert du bétonnage d’après-guerre, la ville dispose d’une ossature élégante.
Bien qu’elle ait souffert du bétonnage d’après-guerre, la ville dispose d’une ossature élégante. Gianni Basso

A l’époque où les aristocrates se retrouvaient dans la douceur de ce climat lénifiant, il n’était pas question de bronzer. Sur la promenade de l’Impératrice, les femmes s’adonnaient au rituel italien de la passeggiata, protégées par le double rempart d’une ombrelle et d’une voilette. Les Sanremasques et les touristes continuent de sacrifier au rite, s’arrêtant sur le bord de mer pour un ristretto ou une doppia crema et pour tailler le bout de gras : « Mauro, saluta ! – Rodolfo, come vai ? »

L’Italie, c’est d’abord une bande-son. Que serait-elle sans les Vespa pétaradantes ? les voix à la Monica Vitti ? les cris d’enfants dans les cours intérieures ? Les femmes que je vois déambuler à l’instant devant le Royal piaillent joyeusement. Elles n’ont pas oublié de soigner leur bronzage, elles, et semblent anachroniquement attifées d’une tenue de soirée.

San Remo, ni complètement italienne ni tout à fait française…

Où vont donc ces sémillantes sexagénaires en tunique pailletée à 10 heures le matin ? Je les suis jusqu’à une énorme meringue blanche gardée par des cerbères. Voici donc le fameux casino. San Remo a la particularité d’être l’une des quatre villes italiennes à en posséder un. A cette heure, le temple du jeu, un palais Liberty soigneusement restauré, est quasiment vide, et les bandits manchots ne clignotent pour personne.

Incrédule, je traverse des salles de poker ou de black-jack qui étalent leurs tapis verts sous les vertigineux lambris, les lustres à pampilles et les scènes de chasse. Je céderais volontiers à l’étourdissement de ce violent contraste, mais aujourd’hui, c’est jour de marché, et je ne veux surtout pas rater ça ! De Gênes et de Marseille, les bus déferlent pour cet événement bihebdomadaire. Spécialités locales : le cuir et… la contrefaçon !

Plutôt que de céder à ses sirènes, mieux vaut s’offrir un plat de pâtes chez Gabry, bougon propriétaire d’un restaurant populaire de la vieille ville. Ravioli al ragù, lapin à la Ligure, panna cotta et verre de vin, le tout moins de 20 euros, limoncello compris. Réussirai-je, après ce festin, à grimper jusqu’en haut de La Pigna, le quartier médiéval de la cité ? Le labyrinthe de ruelles pentues et sinueuses aspire vers le sommet pour enfin offrir la vue sur cette côte qui fascina Napoléon et fut, pendant vingt ans, le chef-lieu d’un arrondissement du premier département français des Alpes-Maritimes.

Bien qu’elle ait souffert du bétonnage d’après-guerre, la ville dispose d’une ossature élégante.
Bien qu’elle ait souffert du bétonnage d’après-guerre, la ville dispose d’une ossature élégante. Gianni Basso

Une identité double, à laquelle l’écrivain Italo Calvino, qui passa ici sa jeunesse, attribue sa « névrose géographique ». Il décrit la ville comme « plutôt différente du reste du pays », à la frontière de plusieurs cultures, comme « séparée de l’Italie par une mince ligne de route littorale, et du monde par une frontière voisine ». Je m’amuse à traverser ces murs invisibles, passant de la vieille ville à la ville nouvelle et, inversement, frôlant l’église russe cousine, avec son dôme en forme de bulbe, de la cathédrale Basile-le-Bienheureux, à Moscou, me faufilant entre les immeubles modernistes aux balcons en ellipse et aux enduits pastel.

Sur la plage, les cabines de bain rayées de bleu vif et de jaune d’or rappellent les années 60 qui virent la ville des aristocrates muter en station balnéaire chérie des Milanais et des Turinois. Adieu les princes et les tsarines, vive la culture populaire et, surtout, la musique populaire !

Eros Ramazzotti

1951 : c’est l’année de création du Festival de la chanson italienne. Et la canzone italiana, c’est quand même l’une des plus belles inventions de l’Italie. Depuis soixante-dix ans, l’événement se déroule fin février et rassemble toute l’Italie devant son petit écran. Dans les grands moments de la télévision italienne, il y a l’élection du pape et le Festival de San Remo. On se prépare à l’avance pour suivre toute la nuit la compétition sur la Rai.

Il n’est pas un musicien italien qui ne rêve d’y être consacré, dans le sillage de Bobby Solo, d’Adriano Celentano ou d’Eros Ramazzotti, qui virent leur carrière lancée au Teatro Ariston. Ah ! le théâtre Ariston ! Aspirés par les griffes de luxe du Corso Matteotti, les Niçois, qui débarquent en ex-compatriotes pour pratiquer un lèche-vitrine assidu, commencent par rater le palais Borea d’Olmo, magnifique spécimen de l’architecture patricienne génoise, puis passent devant le numéro 107 en ignorant le théâtre.

Il suffit pourtant de pousser les portes en verre de ce monument vintage pour entrer de plain-pied dans l’univers d’Aristide Vacchino. Ce fou de cinéma, déjà propriétaire de la première salle de la ville, s’était mis en tête d’édifier un temple dédié au septième art. Le 31 mai 1963, il inaugurait un gigantesque complexe polyvalent de 16 scènes, unique en Italie. Qui n’a pas chanté sous la fresque de la grande salle ? Carla et Walter, les enfants de l’entrepreneur, ont eu le bon goût de moderniser la technique sans toucher à l’âme.

Le théâtre Ariston, où se déroule chaque année le Festival de San Remo.
Le théâtre Ariston, où se déroule chaque année le Festival de San Remo. Gianni Basso

La mezzanine, avec ses fauteuils en Skaï rouge et ses placages en bois, n’a pas bougé d’un iota. Sur les murs, les photos en noir et blanc encadrées forment un impressionnant who’s who du spectacle vivant. De Charles Trenet à David Bowie, en passant par Noureïev, Sting, Madonna, Annie Lennox, Zucchero ou Pavarotti… Paolo Conte est attendu pour un concert en novembre. Partout éclate le sourire Gibbs de Michael Nicholas Salvatore alias Mike Bongiorno, légendaire présentateur italo-américain du festival, dont le brushing impeccable perdure sur la statue de bronze plantée dans une rue piétonne de la ville.

Gio Ponti

Des transats en toile jaune attendent les vedettes au bord de la piscine du Royal, qui brille comme un diamant. Sa forme en zigzag est facilement identifiable : l’architecte italien Gio Ponti détestait les piscines rectangulaires. « Est-ce que lacs ou rivières sont rectangulaires ? Je veux des piscines pour des nymphes. » Cette réalisation date de l’après-guerre, alors que San Remo essayait de relancer le tourisme.

Dix ans plus tard, le maître de l’architecture moderne laissait à la ville une autre signature : le couvent des sœurs carmélites. Ce matin, le barman en veste blanche m’a confié que les nonnes fabriquaient des confitures et qu’elles entrouvraient leurs portes pour la vente. J’y cours. Elles sont douze à vivre sur ce promontoire, joyeuses et plus passionnées par leurs recettes que par l’architecture de leur chapelle. Un bijou pourtant, à la simplicité ascétique et à la symétrie siglée. On raconte que Gio Ponti était plus fier de cette limpide réalisation de ciment gris et de vitraux indigo que de la cathédrale de Tarente.

Le port de San Remo.
Le port de San Remo. Gianni Basso

Eddy Merckx

Je profite de cette échappée pour sacrifier à la coutume des Sanremasques, en allant chercher la fraîcheur sur les pentes du mont Bignone. On vante son panorama qui s’étale de Saint-Tropez à Albenga. Les routes tortueuses qui dominent la ville sont bien connues des pilotes du rallye de San Remo et des coureurs de la Primavera. Cette course cycliste, la plus longue du monde à se dérouler en une journée, mène les participants de Milan à San Remo au long de 298 kilomètres qui fusillent les mollets.

Eddy Merckx, qui l’a remportée sept fois, se souvient parfaitement de la dernière côte, si cruelle, le Poggio, au terme de laquelle s’annonce la délivrance de l’arrivée. Lorsque la ville et la mer surgissent dans l’angle de vision, il n’y a plus qu’à se laisser glisser sur les six derniers kilomètres pour ramasser la victoire sur la via Roma… J’emprunte le col et me laisse dériver, moi aussi, vers l’horizon. Le paysage semble s’être roulé dans un magnifique tapis persan de renoncules et d’anémones. Tout à coup, un virage me révèle en couleur la photo passée de ma vieille affiche. Le cadrage est le même. Rien ou presque n’a changé. On ne peut pas résister à San Remo.


Thématiques associées

The good concept store A découvrir dans le concept store