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Architecture : Norman Foster, à grande échelle

Il a fêté ses 85 ans le 1er juin dernier. Norman Foster, figure de l’architecture contemporaine britannique, n’a pourtant pas réduit la voilure. Avec 1 500 collaborateurs et 18 bureaux de par le monde, l’agence Foster + Partners est devenue un mastodonte emblématique d’un monde sans frontières. Néanmoins, pas question d’oublier les chefs-d’oeuvre, aujourd’hui noyés dans une production prolifique qui enjambe les continents.

Il y a Rem Koolhaas et Rotterdam, Jean Nouvel et Paris, Bjarke Ingels et Copenhague… Tous ces géants internationaux de l’architecture continuent d’être viscéralement liés à leur port d’attache. Et c’est souvent en terrain connu que leur talent s’exprime le mieux. C’est également le cas de Norman Foster avec Londres, même si l’architecte star construit aux quatre coins du monde. La capitale britannique compte certaines de ses plus belles réalisations. Inauguré en 2002, sur la berge sud de la Tamise, le City Hall (hôtel de ville) avait bousculé les codes du genre avec sa forme ovoïde qualifiée de « testicule de verre » par l’ancien maire Ken Livingstone.

Dernièrement, l’architecte avait imaginé Tulip, une tour d’observation de 308 mètres, future attraction touristique de la ville à n’en pas douter. Mais, aussi controversé que raillé, le projet a finalement été rejeté par Sadiq Khan, l’actuel maire. La relation entre le créateur et son terrain de jeux favori est parfois houleuse. Norman Foster s’était effectivement montré bien plus inspiré en 2000 au moment de rénover le British Museum, qu’il a coiffé d’une immense verrière, alors véritable prouesse technique.

L’architecte avait récemment imaginé Tulip, une tour d’observation de 308 m à Londres, mais le projet a été rejeté par la mairie.
L’architecte avait récemment imaginé Tulip, une tour d’observation de 308 m à Londres, mais le projet a été rejeté par la mairie. -dbox-for-forster-partners

Foster + Partners, des bureaux partout dans le monde

De même pour le très réussi pont du Millenium, reliant Southwark à la City, inauguré en 2000, ou le 30 St Mary Axe, surnommé « Gherkin » (« le cornichon ») en raison de sa forme, achevé en 2004. Si cette tour a également suscité la polémique, elle est très vite devenue l’emblème de la ville, bien que concurrencée en 2012 par la London Bridge Tower de Renzo Piano, rebaptisée « The Shard » (« le tesson »).

Mais Londres n’offre qu’un petit aperçu de la production de Norman Foster. Pour l’empreinte carbone exemplaire, il faudra repasser, car son agence fait partie de ces mastodontes de l’architecture internationale qui exportent leur savoir-faire sur tous les continents. Son bureau principal est basé à Londres, dans un vaste bâtiment posté au bord de la Tamise, à Battersea, où s’activent quelque 1 200 collaborateurs. Mais on trouve des antennes partout dans le monde, portant l’effectif global à 1 500 personnes. A ce jour : Abou Dhabi, Bangkok, Pékin, Buenos Aires, Dubaï, Hong Kong, Djeddah, Koweït, Madrid, New York, Philadelphie, San Francisco, San José, Shanghai, Shenzhen, Singapour et Sydney, rien que ça !

En 2000, Norman Foster a coiffé le British Museum d’une immense verrière.
En 2000, Norman Foster a coiffé le British Museum d’une immense verrière. nigel_foster-partners

L’ascension fulgurante de Norman Foster

La success-story de Norman Foster coche toutes les cases du scénario parfait. S’il est, entre deux avions, établi à Londres, c’est à Manchester qu’il voit le jour en 1935, juste après la grande dépression. Parti de rien, il grandit dans un environnement très modeste, avec des parents qui lui inculquent très tôt le sens du travail. Il effectue son service militaire dans la Royal Air Force, où va naître sa fascination pour l’aéronautique qui ne le quittera jamais, et notamment ces fameuses vues d’avion qui imprègnent toute son oeuvre.

Il travaille ensuite à la mairie locale, où il traîne son ennui, forgeant sa culture architecturale à ses heures perdues avant de s’y consacrer pleinement à l’université de Manchester, puis à Yale. Avec son compatriote Richard Rogers et leurs premières épouses respectives, Wendy Cheesman et Su Brumwell, ils créent Team 4, en 1963. Ensemble, ils investissent le champ délaissé de l’architecture industrielle et réalisent, notamment, l’usine Reliance Controls, achevée en 1967. Le bâtiment jette les bases de leur intérêt partagé pour l’architecture high-tech, dont ils deviendront les principaux représentants. Après quatre ans, chacun décide de voler de ses propres ailes.

Le 30 St Mary Axe, surnommé « le cornichon » en raison de sa forme, achevé en 2004, est vite devenu un emblème de Londres.
Le 30 St Mary Axe, surnommé « le cornichon » en raison de sa forme, achevé en 2004, est vite devenu un emblème de Londres. nigel-young

En 1967, Norman Foster cofonde l’agence Foster Associates avec sa femme Wendy, emportée par un cancer en 1989. Ils vont rapidement accéder à la notoriété. L’agence est rebaptisée Foster + Partners en 1999, année de tous les succès, puisqu’il reçoit le prix Pritzker, récompense suprême dans le domaine, et les honneurs de la reine Elisabeth II, qui anoblit lord Foster of Thames Bank.

Architecture mondialisée

Ce père de cinq enfants est marié depuis 1996 à Elena Ochoa, éditrice et commissaire d’exposition espagnole, qui a notamment produit un film consacré à son époux : How Much does Your Building Weigh, Mr. Foster ? (« Combien pèse votre bâtiment, Monsieur Foster ? »). Si à 85 ans, il refuse de fournir son portrait à la presse, on peut le voir sous toutes les coutures sur Instagram – en costume au travail, en short en vacances, chaussé de ses skis de fond lors des nombreuses courses auxquelles il participe, en train de pêcher ou bouquinant dans sa piscine sur une bouée licorne géante.

Il est féru d’architecture, bien sûr, mais aussi de ski de fond, d’aviation et de vélo : « Des passions inextricablement liées à mon métier d’architecte, résume-t-il dans le film. Tout m’inspire. Parfois, je crois voir des choses que les autres ne voient pas. » Immense admirateur de Richard Buckminster Fuller, avec qui il nouera une longue relation d’amitié, il déploie une architecture précise, efficace et maîtrisée, laissant peu de place à la fantaisie.

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Magnifique infrastructure

Dans la production prolifique de cette agence hors normes, certains bâtiments ne méritent pas qu’on s’y attarde. D’autres, en revanche, sont de purs chefs-d’oeuvre : le palais du Reichstag, à Berlin (1999), la tour Hearst, à New York (2006), et, en France, le viaduc de Millau (2004), qui a prouvé qu’une infrastructure pouvait être magnifique et transcender sa fonction utilitaire. Pharaonique, colossal, monumental, gigantesque : les superlatifs sont souvent employés pour parler des projets de Norman Foster.

Inauguré en 2002, le City Hall de Londres avait bousculé les codes du genre.
Inauguré en 2002, le City Hall de Londres avait bousculé les codes du genre. nigel-young

L’architecte n’est pas connu pour être un théoricien. Il construit. Beaucoup, et partout. En témoigne l’aéroport de Pékin et ses 1,3 million de mètres carrés, inauguré en 2008, bâti en quatre ans par 50 000 ouvriers. A Masdar, aux Emirats arabes unis, c’est une écocité expérimentale de 6 millions de mètres carrés qui sort de terre en 2014. Citons également l’Apple Park, à Cupertino, en Californie, qui accueille depuis 2018 les 12 000 personnes qui travaillent au siège social de la marque à la pomme, ou encore le projet d’aéroport de Mexico et ses 66 millions de voyageurs annuels. Des bâtiments caractérisés par une ingénierie très forte, qui ont façonné l’image de cette agence devenue emblématique de la mondialisation.

L’architecture de l’essentiel

Il faut de nouveau remonter le fil de l’histoire pour comprendre l’ascension du starchitecte. En 1985, Norman Foster réinvente le gratte-ciel, avec le siège HSBC à Hong Kong : un bâtiment de 44 étages qui témoigne d’un tournant dans sa carrière et qui lui ouvre les portes du succès. Son agence devient une marque internationale. La commande était on ne peut plus claire : construire la plus belle banque du monde. Symbole de l’architecture high-tech très en vogue à cette époque, mais qui voyait le jour à Hong Kong pour la première fois, ce bâtiment le propulse au sommet : la tour la plus chère du monde, titrait-on dans les journaux et les magazines.

Le projet d’aéroport de Mexico, avec toit en verre et en acier léger. Sa construction a été suspendue à la suite d’un vote public organisé fin 2018.
Le projet d’aéroport de Mexico, avec toit en verre et en acier léger. Sa construction a été suspendue à la suite d’un vote public organisé fin 2018. foster-and-partners

Cette première expérience à l’étranger a profondément transformé Norman Foster et son travail. En toute logique, il s’est clairement positionné contre « la folie du Brexit », envisageant un temps de quitter Londres pour installer son QG ailleurs, par peur de ne plus pouvoir attirer les meilleurs talents du monde. Pour l’heure, il n’a pas encore largué les amarres. Et le carnet de commandes ne désemplit pas. Il abandonne le numérique à ses collaborateurs, dont la moyenne d’âge oscille autour de la trentaine. Un crayon et un carnet restent ses outils privilégiés. Plus que des outils, ils sont sa façon de penser l’architecture, convaincu qu’il est que celle-ci doit émouvoir. Des dessins précis qui vont à l’essentiel. Comme lui, comme son travail.


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