Station de villégiature d’été des Français à l’époque de l’Indochine, cette petite ville vietnamienne des hauts plateaux de l’Annam est restée figée en l’état, miraculeusement conservée par l’immobilisme communiste. Devenue le rendez-vous des honeymooners asiatiques, elle cache un trésor sous des dehors kitsch : une cinquantaine de maisons modernistes, souvenirs du temps « béni » des colonies.

Ils s’aiment. Elle pose en minaudant devant l’objectif de son smartphone, il lui vole furtivement un baiser, les mains moites. Les habitants du Viêtnam ne sont pas démonstratifs en amour et, il n’y a encore pas si longtemps, se bécoter en public n’était pas politiquement correct. Ici, au bord du lac réputé pour être le plus romantique du pays, entouré de jeunes Chinois exubérants en voyage de noces, le Vietnamien se lâche.

La nuit commence à tomber, propice aux apartés ; les vendeurs ambulants s’installent. L’un d’eux a accroché dans un arbre une guirlande d’ampoules. D’un petit grill improvisé, d’un vieux tapis et de quelques coussins, il vient de créer son restaurant éphémère pour la soirée. Sur l’eau, les derniers pédalos à tête de cygne rentrent à quai, tandis que des magnétophones à cassette crachotent des airs langoureux. Les familles, arrivées à quatre ou cinq sur le deux-roues familial déballent les pique-niques dans un décor un peu foutraque.

Le Café de la Poste fait partie de l’Hôtel du Parc, ouvert en 1932 dans le centre‑ville.
Le Café de la Poste fait partie de l’Hôtel du Parc, ouvert en 1932 dans le centre‑ville. Vasantha Yogananthan

Des parcs à la française

Dalat. Un nom qui apparaît dans les articles des écrivains voyageurs du début du XXe siècle et se retrouve dans les romans d’André Malraux. C’est un médecin, le Français Alexandre Yersin – célèbre pour avoir isolé le bacille de la peste – qui mit la main, en 1897, sur cette merveille cachée au cœur de la cordillère Annamitique.

En cherchant la quinine, il tombe amoureux d’une petite ville perchée à 1 500 mètres d’altitude, à quelque 300 kilomètres au nord-est de Saigon, qu’il ne cessera de développer. Dans les années 20, il encourage la construction d’un barrage pour créer ce lac artificiel, en plein cœur de la ville, auquel il donne le nom de Xuan Huong, une poétesse vietnamienne du XVIIIe siècle. Ce lac devient l’emblème de la ville.

La rue Tran Hung Dao, dans le quartier français, est bordée d’anciennes maisons coloniales. Les colons français ont fait construire des demeures inspirées de leurs régions d’origine.
La rue Tran Hung Dao, dans le quartier français, est bordée d’anciennes maisons coloniales. Les colons français ont fait construire des demeures inspirées de leurs régions d’origine. Vasantha Yogananthan

Les couples viennent aujourd’hui à Dalat pour y canoter, persuadés que les eaux bleu-vert leur assureront la chance en amour. Introduit dans la bonne société, Alexandre Yersin incite ses compatriotes à le rejoindre dans son pays des brumes. Supportant assez mal la touffeur estivale et aspirant à la fraîcheur des plateaux, les colons venus profiter de la paix pour faire de fructueuses affaires adoptent alors avec gratitude cette villégiature, à vingt-trois jours de bateau de la France.

Ils viennent s’y reposer et se fabriquer des globules rouges. Ils bâtissent leurs résidences secondaires en s’offrant le luxe de demander aux architectes de leur construire des maisons inspirées de leurs régions françaises d’origine. En se cooptant, ils créent ainsi des sortes de condominiums avant l’heure, où ils se retrouvent pour les vacances entre gens de bonne compagnie. Dans les parcs paradisiaques arrangés à la française, balayés par la douce brise de la montagne et agrémentés de bassins badigeonnés de pigments outremer et de minigolfs, poussent ainsi des maisons normandes, basques, méditerranéennes…

La rue Tran Hung Dao, dans le quartier français, est bordée d’anciennes maisons coloniales. Les colons français ont fait construire des demeures inspirées de leurs régions d’origine.
La rue Tran Hung Dao, dans le quartier français, est bordée d’anciennes maisons coloniales. Les colons français ont fait construire des demeures inspirées de leurs régions d’origine. Vasantha Yogananthan

Des maisons fantômes

Les honeymooners du lac s’égaient dans le centre-ville, qui n’offre qu’un intérêt moyen, hormis celui de s’obstiner à respirer l’ambiance d’une sous-préfecture française. On y voit rouler des Citroën Traction, s’affronter des joueurs de boules. On entend chanter Edith Piaf dans les restaurants aux tables recouvertes de nappes à carreaux vichy, servant du foie gras et du cassoulet. On y boit le pastis en terrasse à côté de petits vieux qui tapent le carton.

Le marché couvert déborde de fruits et de légumes cultivés dans ce pays de cocagne qui endosse depuis des lustres le rôle de grenier du Viêtnam, au cœur d’un territoire en étoile composée de cinq vallées fertiles. La provenance de Dalat, souvent spécifiée dans les menus, est un gage d’excellence dans les hôtels de luxe.

Le marché de Dalat déborde de fruits et de légumes cultivés dans la région, véritable grenier du Viêtnam.
Le marché de Dalat déborde de fruits et de légumes cultivés dans la région, véritable grenier du Viêtnam. Vasantha Yogananthan

Spécialité du cru : légumes déshydratés et, surtout, fruits confits coulant en rivière brillantes dans les vitrines des boutiques, où les touristes font des orgies de glycémie. Les visiteurs ont, en revanche, rarement la curiosité de pousser jusqu’aux collines où furent bâties les résidences d’été.

Leurs propriétaires n’eurent pas le loisir d’en jouir longtemps. En 1954, après la défaite de Diên Biên Phu, qui sonne le glas de la colonisation, les accords de Genève mettent un terme à la guerre d’Indochine et marquent la fin de la Fédération indochinoise, en reconnaissant l’indépendance du Viêtnam, du Laos et du Cambodge. Les colons plient bagage, abandonnant hâtivement leurs villas. Vendues d’abord aux riches Vietnamiens, celles-ci changent de nouveau de main dans la foulée de la révolution… et sont toutes restées figées dans leur gangue de souvenirs.

Au sommet d’une colline, le palais d’été de Bao Dai, dernier empereur du Viêtnam. La demeure fut construite dans les années 30 dans le plus pur style moderniste. A l’intérieur, tout est resté en l’état après l’exil de la famille impériale.
Au sommet d’une colline, le palais d’été de Bao Dai, dernier empereur du Viêtnam. La demeure fut construite dans les années 30 dans le plus pur style moderniste. A l’intérieur, tout est resté en l’état après l’exil de la famille impériale. Vasantha Yogananthan

C’est l’une des vertus du communisme : personne n’aurait songé à abîmer ou à piller les biens du Parti. Tout est donc resté comme à l’instant où les premiers propriétaires firent leurs malles, abandonnant commodes en acajou dans les chambres, fauteuils Art déco dans les salons, vases en céramique sur les cheminées et photos de famille…

On se promène aujourd’hui dans ces maisons, ouvertes pour la plupart, comme dans un décor de film. Les parquets craquent, la poussière vole dans les rais de soleil. Les jardins sont à l’abandon et le pigment bleu des bassins passe au soleil. Quelques gardiens installés par la ville, peu sensibles au charme suranné des lieux, ont apposé leur patte un peu kitsch pour égayer ce qu’ils vivent un peu comme un cimetière. Ici un aquarium éclairé en vert fluo, là des guirlandes de Noël clignotant à l’année, des bouquets de fleurs en plastique décolorées par le temps.

Délicieux décalage, symbole de l’affrontement Occident-Orient, comme un rappel des tourments de l’histoire. Des deux ou trois maisons transformées en guest houses résonnent des rires de jeunes routards jetant sans vergogne leurs sacs à dos sur les coiffeuses en palissandre.

Au sommet d’une colline, le palais d’été de Bao Dai, dernier empereur du Viêtnam. La demeure fut construite dans les années 30 dans le plus pur style moderniste. A l’intérieur, tout est resté en l’état après l’exil de la famille impériale.
Au sommet d’une colline, le palais d’été de Bao Dai, dernier empereur du Viêtnam. La demeure fut construite dans les années 30 dans le plus pur style moderniste. A l’intérieur, tout est resté en l’état après l’exil de la famille impériale. Vasantha Yogananthan

Majestueuse résidence impériale

Au fond du parc, quelques rares amateurs vietnamiens et des architectes occidentaux à la recherche de sensations fortes boivent, pour se remettre de leurs émotions esthétiques, un soda tiède à la buvette installée sous la glycine d’un ancien jardin d’hiver en écoutant du Richard Clayderman, assis sur des chaises en fer forgé fauchées dans les jardins des villas. Tous un peu sonnés par leurs déambulations dans ces vestiges oubliés pour lesquels quelques collectionneurs français se damneraient.

Au sommet de l’une des collines qui encerclent la ville, au plus frais, la résidence du gouverneur Jean Decoux domine. Elle est aujourd’hui utilisée par la mairie pour ses réceptions officielles. Mais l’acmé de la visite, le Vatican du modernisme, se cache un peu à l’écart de la ville : c’est la résidence d’été de Bao Dai, dernier empereur du Viêtnam. Celui qui tenta, lors de la conférence de Dalat, en 1946, d’éviter la guerre d’Indochine et celle du Viêtnam, et qui mourut en exil à Paris, en 1997, avait lui aussi des envies de fraîcheur.

Il avait fait ériger son palais d’été au sommet d’une colline constellée de pins, et fut le premier Vietnamien à jouer au golf sur le parcours créé par Alexandre Yersin. La demeure fut construite entre 1933 et 1938 sur les plans d’architectes français et vietnamiens dans le plus pur style moderniste lancé par Walter Gropius et Le Corbusier. On ne peut penser qu’à Robert Mallet- Stevens et à sa villa Cavrois (construite dans le nord de la France quatre ans plus tôt), dont les architectes se sont manifestement inspirés.

Grâce à des températures très agréables, la ville a su attirer les Français, qui ont laissé une empreinte encore bien visible de nos jours.
Grâce à des températures très agréables, la ville a su attirer les Français, qui ont laissé une empreinte encore bien visible de nos jours. Vasantha Yogananthan

Surmonté du drapeau rouge à étoile jaune, le château moderne semble répondre aux mêmes consignes que sa cousine de métropole : air, lumière, travail, hygiène, confort et économie. Percée d’ouvertures rondes, la demeure, à la façade symétrique autour d’une avancée en demi-cercle, ouvre, dans une lumière calculée, sur des sols de granito et des parquets exotiques, des rampes d’escalier en béton et d’autres en fer forgé, des meubles Art déco et des rideaux de cretonne.

Un drôle d’hybride colonialo-moderniste derrière lequel on imagine bien les âpres négociations entre architectes ! Sans compter les goûts de l’impératrice. Là encore, tout est resté en l’état après l’exil de la famille impériale : lits juponnés de satin, portraits en pied et office carrelé de noir et blanc, toujours dans l’attente d’une sonnerie impatiente du maître…

La cathédrale Saint-Nicolas, surmontée, en guise de girouette, d’un coq gaulois en bronze juché sur la croix.
La cathédrale Saint-Nicolas, surmontée, en guise de girouette, d’un coq gaulois en bronze juché sur la croix. Vasantha Yogananthan

La gare de Deauville

A la sortie, une dépendance héberge une boutique où rien n’évoque ce palais fantôme. Pas une carte postale, pas un livret racontant son histoire. Les gardiens eux-mêmes semblent un peu étonnés que l’on vienne visiter ce vestige d’une histoire que personne n’a envie d’évoquer.

On ne vend ici que ce que l’on propose partout ailleurs en ville : des pulls au cas où l’on craindrait les courants d’air, des anoraks comme en portent les vendeuses des marchés, et ces bonnets en fourrure qu’arborent dans la rue toutes les élégantes.

Les jeunes couples asiatiques sont nombreux à prendre la pose devant la gare de Dalat, inspirée de cell e de Deauville. Aujourd’hui, seul un petit train à vapeur balade les touristes sur quelques kilomètres.
Les jeunes couples asiatiques sont nombreux à prendre la pose devant la gare de Dalat, inspirée de cell e de Deauville. Aujourd’hui, seul un petit train à vapeur balade les touristes sur quelques kilomètres. Vasantha Yogananthan

Il est vrai qu’il ne fait « que » 25 °C et que, si l’on arrive d’Hô Chi Minh-Ville (l’ancienne Saigon), où le thermomètre flirte plus souvent autour des 35‑40 °C, on risque un petit coup de froid. Ce matin, d’ailleurs, la réceptionniste de l’hôtel claque des dents dans son tailleur rouge, s’excusant par avance auprès des hôtes de ce petit air de fraîcheur.

Aux visiteurs français, elle conseille d’emblée une visite de la cathédrale Saint-Nicolas, surmontée, en guise de girouette, d’un coq gaulois en bronze juché sur la croix. C’est l’heure de la messe, dite par le père Paul Bui Van Doc et chantée par les sœurs du couvent des Oiseaux en aube, et par le ban et l’arrière- ban des séminaristes en chasuble. Une mer gris et noir, presque un tableau de Soulages, zébré de rayons multicolores du soleil traversant les 72 vitraux offerts par les riches colons français et réalisés dans les années 40, à Grenoble.

Les jeunes couples asiatiques sont nombreux à prendre la pose devant la gare de Dalat, inspirée de cell e de Deauville. Aujourd’hui, seul un petit train à vapeur balade les touristes sur quelques kilomètres.
Les jeunes couples asiatiques sont nombreux à prendre la pose devant la gare de Dalat, inspirée de cell e de Deauville. Aujourd’hui, seul un petit train à vapeur balade les touristes sur quelques kilomètres. Vasantha Yogananthan

Le clou du spectacle reste quand même la visite de la gare. Car il ne s’agit pas de n’importe quelle gare. Avec ses trois pignons ocre jaune ponctués d’une horloge, elle s’inspire de celle de Deauville. Ce que c’est que l’exil… Dès 1932, c’est sur ses quais fleuris que débarquaient les riches familles coloniales, venues de Hanoï ou de Saigon durant la saison des fortes chaleurs, après des heures de voyage bringuebalant.

Aujourd’hui, seul un petit train à vapeur balade encore les touristes sur quelques kilomètres, mais l’agitation reste à son comble. On retrouve ici nos amoureux du lac batifolant sur les voies désaffectées, où sont échoués, comme des baleines, deux locomotives noir charbon et quelques vieux wagons de bois.

Grâce à des températures très agréables, la ville a su attirer les Français, qui ont laissé une empreinte encore bien visible de nos jours.
Grâce à des températures très agréables, la ville a su attirer les Français, qui ont laissé une empreinte encore bien visible de nos jours. Vasantha Yogananthan

Les rails abandonnés sont, dès le matin, envahis par les jeunes couples qui s’offrent cette halte rituelle avec une excitation non dissimulée. Quand les Occidentaux cherchent le frisson des temples, les Asiatiques trouvent follement exotique de se faire photographier dans une gare française et de déclencher des rafales de selfies dans ce décor de guichets de bois vides.

Ils piaillent comme des gosses, les filles grimpent dans les antiques voitures et sur les marchepieds des locomotives en posant comme les mannequins des magazines, électrisées de se trouver en tête à tête dans la ville du romantisme et à l’idée que, peut-être, ce soir, elles se laisseront enfin embrasser au bord du lac, frissonnantes d’interdit, après une promenade en pédalo, tandis que la brume descendra des montagnes.


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