Rodry Porcelli

La Corogne : nouvelle capitale espagnole créative ?

La Corogne est la ville où est née et prospère Inditex, l’entreprise de textile derrière Zara. Mais, en parallèle de ce succès industriel, s’écrit aussi une autre vision de la mode, indépendante, pointue et acclamée internationalement, portée par une poignée de designers très talentueux. The Good Life y était !

À La Corogne, pour peu que l’on soit sensible à la mode et dépourvu de talents manuels, impossible de ne pas être saisi d’admiration en pénétrant dans un studio de création. Dans ces lieux, des ­designers doués arrachent à leur esprit des formes et des intentions qu’ils convertissent en dessins, patrons et prototypes, jusqu’au jour où – produits en plus ou moins grande quantité – ceux-ci accomplissent leur destin de vêtements. Antía Montero et Jorge Toba, les fondateurs de la marque pour enfants The Campamento, nous ont justement donné rendez-vous dans leur studio, à quelques encablures du gentil tumulte de la Plaza de Lugo, le centre névralgique de La ­Corogne. En chemin, nous sommes passés devant le numéro 64 de la rue Juan-Flórez, où trône toujours la boutique Zara originelle, inaugurée par ­Amancio Ortega et Rosalía Mera en 1975. Nos deux jeunes amis nous accueillent dans un entrepôt reconverti et baigné de la lumière douce d’une immense verrière. Ici, tout est de bon goût : le mobilier scandinave, les ouvrages posés sur des dessertes, le style de leurs collaborateurs affairés derrière de grands bureaux, et, bien sûr, les vêtements disposés sur des portants – mélange d’anciennes et de nouvelles collections –, fruits du travail des deux créateurs. Née en 2018, The ­Campamento est une marque à l’image de la bouillante scène de la mode de La ­Corogne : précise, moderne, durable, avec une touche d’intemporalité.

Antía Montero et Jorge Toba ont fondé la marque pour enfants The Campamento, dont les bureaux sont installés dans un ancien entrepôt.
Antía Montero et Jorge Toba ont fondé la marque pour enfants The Campamento, dont les bureaux sont installés dans un ancien entrepôt. Rodry Porcelli

Inditex, une « école » exigeante
Les deux fondateurs, Antía Montero et Jorge Toba – respectivement 31 et 36 ans –, partagent une histoire qui raconte plutôt bien les logiques humaines à l’œuvre dans cette ville de 245 000 habitants, réputée être l’une de celles où l’on vit et mange le mieux de toute l’Espagne. Ils sont nés et ont grandi dans cette ville qui est également le berceau d’Inditex, le plus grand groupe de mode du monde et maison mère de Zara, Bershka, Massimo Dutti, Oysho, Pull&Bear… Tous les deux se sont connus il y a environ dix ans, à une époque où ils travaillaient justement au siège de Zara – elle au design pour les enfants, lui aux achats pour les hommes. « Ce n’est pas rare que des créateurs de marques basées à La ­Corogne soient passés par Inditex, explique Antía Montero. C’est un bon endroit pour se former, tant le rythme de travail est exigeant. Mais on peut aussi avoir le sentiment de n’être qu’une pièce interchangeable d’un énorme mécanisme. Et ça peut finir par être frustrant. » Après cinq années à tirer le meilleur de ce centre de formation, ce couple en affaires et à la ville a pris son envol, désireux de construire une marque plus en accord avec leurs valeurs et leur vision. « Notre moteur n’est pas d’inventer quelque chose de nouveau à tout prix, embraye Jorge Toba. Ce que l’on veut, c’est concevoir une mode durable et respectueuse de l’environnement, qui soit unisexe et spéciale, mais sans oublier que les enfants doivent rester des enfants. » Et ça marche. Après quatre ans d’existence, la marque cartonne et leurs vêtements sont disponibles dans 135 points de vente à travers le monde, dont un tiers en Corée du Sud.

The Campamento.
The Campamento. Rodry Porcelli

Mais, encore plus surprenant, à La Corogne, des marques indépendantes de calibre international comme The Campamento, on en trouve une bonne dizaine : Knitbrary, Cordera, Masscob, Rus, Maar Hats, Sansoeurs… Et c’est sans compter sur la flopée de boutiques multimarques hyperpointues, et la colonie d’artistes, designers et photographes qui vit ici. Autrement dit, de manière purement organique, La Corogne est devenue une capitale alternative de la mode en ­Espagne.

La Corogne, capitale alternative de la mode en ­Espagne.
La Corogne, capitale alternative de la mode en ­Espagne. Rodry Porcelli

La Corogne : héritage et émancipation
C’est un fait ancien : le textile est l’un des piliers de l’économie galicienne. Les années 70, notamment, ­constituent un tournant, lorsque des artisans locaux s’inspirent du savoir-faire et des infrastructures du voisin portugais, champion du textile en Europe, pour développer des ateliers de confection. Puis, au cours de la décennie suivante, les plus ambitieux prennent leur essor. Convertis en marques à l’identité propre, ils font de la flexibilité et de la décentralisation de la production une arme majeure. C’est dans ce contexte que vont éclore trois fleurons internationaux : Inditex, Textil Lonia, et plus tard, Bimba y Lola. La nouvelle scène mode indépendante de La Corogne s’inscrit à la suite de cette histoire galicienne et de la génération de ­designers locaux qui défilaient à Madrid dans les années 80 et 90. Toutefois, la cantonner à cette généalogie serait réducteur, tant leur approche est décorrélée des pratiques des mastodontes locaux. Mónica et Maria Cordera – qui ont donné leur patronyme à leur marque – incarnent bien cette nouvelle vague. Ces deux sœurs, installées ici depuis quelques années, ont conquis le monde avec leur vestiaire féminin minimaliste, atemporel et responsable. Leurs vêtements, produits en Espagne, sont distribués dans une centaine de boutiques internationales et sur des plates-formes prestigieuses comme Ssense. En figures étendards de cette mode alternative qui triomphe, elles ont une idée de ce qui explique ce miracle local : « Une petite ville qui réunit autant de personnes créatives, venues du monde entier, travaillant dans le secteur de la mode et du design, c’est forcément étonnant. Il ne fait aucun doute qu’Inditex est une force motrice importante. Mais, s’il fallait lister d’autres éléments, il y a évidemment le fait que la Galice a toujours été une communauté historiquement très dynamique et riche en matière de design. Et il ne faut pas oublier non plus l’offre gastronomique remarquable et l’art de vivre qui jouent sur l’attractivité de La Corogne. » ­

Mónica et Maria Cordera ont créé Cordera, une griffe éthique 100 % made in Spain.
Mónica et Maria Cordera ont créé Cordera, une griffe éthique 100 % made in Spain. Cordera

Yolanda Estéves et Pedro Castellanos, les cofondateurs de Knitbrary, sont également emblématiques de cette nouvelle génération. Eux aussi ont créé un label résolument minimaliste et durable. Et parce que leurs vêtements sont réalisés en maille artisanale, en suivant des techniques traditionnelles de points, avec les fils les plus précieux du monde, Knitbrary est l’anti-fast fashion. Avec des pièces tissées en baby alpaga ou en vigogne, souvent fabriquées en une poignée d’exemplaires, cette marque plébiscitée par Vogue n’est distribuée que dans des boutiques de luxe du nord de ­l’Europe ou d’Asie.

Pedro Castellanos a créé Knitbrary, griffe artisanale et durable à La Corogne.
Pedro Castellanos a créé Knitbrary, griffe artisanale et durable à La Corogne. Rodry Porcelli

Un socle commun aux créateurs
Pour Pedro Castellanos, il existe un socle commun chez ces créateurs qui se connaissent tous de loin, sans forcément se fréquenter. « Entre “petites” marques basées à La Corogne, nous partageons une dimension culturelle, des valeurs et des objectifs identiques, notamment dans la recherche de qualité et de durabilité. Chez Knitbrary, on a parfois l’impression de ne pas faire juste de la mode, tant notre approche, notre héritage artisanal, notre passion et notre sens du détail tiennent de l’art. Et cet écosystème de photographes, d’artistes et de designers fait de la ville un endroit ultraprivilégié. Qu’un lieu à la périphérie de l’Espagne ait un tel rayonnement est la preuve que tout est possible. » Si La Corogne séduit les créateurs de mode, c’est qu’en plus de sa portée culturelle, de la qualité des commerces et des loyers très abordables, la ville offre aussi un accès unique à un outil de production qui a fait ses preuves. « La proximité du Portugal est une aubaine, estime Jorge Toba de The Campamento. Nous produisons tout là-bas, dans une usine à deux heures d’ici. Quand on démarre en tant que petite marque, au début, c’est à nous de les convaincre d’accepter de travailler avec nous, pas l’inverse. Pouvoir y aller régulièrement, entretenir la relation et suivre la production sont des facteurs de réussite dans un projet. » Antí Montero poursuit : « La ­Galice a aussi une tradition textile très forte. On a presque tous un proche qui a travaillé dans le milieu. Non seulement cet ADN est resté, mais il a même tendance à se régénérer. De plus en plus d’ateliers se remontent. »

Knitbrary.
Knitbrary. Rodry Porcelli

Jana López en sait quelque chose. Après avoir vécu plus d’une décennie entre Lisbonne et Barcelone, cette Galicienne est revenue il y a cinq ans à La Corogne pour s’y installer et développer une épatante marque de chapeaux au design épuré et fonctionnel. Fait remarquable, à l’exception des tissus qu’elle importe, la fondatrice de Maar Hats produit tout à La Corogne même, des pièces aux campagnes, avec l’ambition affirmée de développer la communauté. « La Corogne a beaucoup changé, analyse Jana López. Entre les étrangers et les jeunes qui viennent travailler chez Inditex, les formations, les écoles, la mode prend plus de place. Avant, ce n’était pas aussi visible. Aujourd’hui, je le note quand je vais au restaurant ou que je me balade en ville. Tu peux tomber sur des Japonais super bien habillés, comme si t’étais à Paris. On croise des styles très marqués, très avant-gardistes, avec des pièces qui ne se vendent même pas dans les boutiques d’ici. »

Marco Oggian est représentatif de ce vent international qui souffle s. Ce designer italien de 32 ans a débarqué à La ­Corogne en 2015 pour travailler au siège de Pull and Bear, l’une des marques d’Inditex. Après une année qu’il qualifie d’enrichissante, Marco Oggian a monté son propre studio. Son identité marquée, tout en formes géométriques et couleurs tapageuses, lui vaut de collaborer aujourd’hui avec de nombreuses marques parmi lesquelles Nike, Vans ou encore Zara, venues le solliciter il y a quelques mois pour dessiner une collection capsule. Bien ancré dans le paysage local, le designer concède sans mal qu’il règne un truc à part ici. « Bien sûr, La Corogne n’est pas Milan ou Paris, qui sont des capitales de mode, mais il flotte ici une mode très Gen Z, totalement merveilleuse, qui ne suit pas de cycle défini. Il y a une approche londonienne chez certains jeunes qui s’habillent comme ils veulent, sans rien copier. Cette dynamique doit en partie à l’influence d’Inditex sur la ville, mais aussi à une composante très galicienne, mélange de créativité propre et d’attachement à la qualité du produit. »

Maar Hats.
Maar Hats. Maar Studio

Nature et raffinement
Il y a sans doute une composante ultime qui explique cet attachement à la durabilité et au minimalisme et qui fait office de trait d’union entre tous ces labels : la place de la nature. Vivre à La Corogne, c’est voir l’océan qui borde les deux côtés de la ville chaque jour, c’est être à quelques minutes de la campagne, c’est aussi composer avec les aléas de la météo. « Clairement, cette dimension se retrouve dans l’esthétique très travaillée de créateurs locaux, décrypte Jana López, de Maar Hats. Le climat, l’océan et le vert de nos forêts marquent le caractère de nos produits. On le retrouve aussi dans la palette des couleurs, dans le choix des silhouettes, c’est une mode très raffinée, très scandinave. » Et voilà ce qui explique peut-être le plus étonnant dans cette histoire : les marques locales ne sont pas prophètes en leur pays. Alors qu’elles rayonnent en Corée, au Danemark, aux Pays-Bas ou aux États-Unis, toutes ont en commun de peu vendre en Espagne. Évidemment, elles en ont bien conscience. « Avec les autres créateurs, on a tendance à plus se voir à Paris ou New York, pendant les salons, qu’ici à La Corogne. Et c’est toujours l’occasion de faire un peu de thérapie entre nous et de discuter notamment de ce sujet », plaisante Pedro Castellanos, de ­Knitbrary. On le croit volontiers, tant cela ressemble bien aux Galiciens, toujours prompts à verser dans l’introspection. Et à vrai dire, cette délicatesse est là aussi une énième manifestation de ce raffinement qui fait de La ­Corogne un endroit unique en Espagne.

La ­Corogne, un endroit unique en Espagne.
La ­Corogne, un endroit unique en Espagne. Rodry Porcelli

 

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