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Art et horlogerie :
Quand les artistes remettent les pendules à l’heure

L'horlogerie est devenue un élément récurrent de l’art contemporain. Par tous les moyens, les artistes essaient de montrer « l’insaisissable » qu’est le temps et jouent aux démiurges en jonglant avec les heures et les minutes.

« Un jour de 1932, je me trouvais devant l’Académie française, et j’ai décidé de jeter un coup d’œil à ce qui se trouvait derrière ces portes massives… Je me suis retrouvé dans l’immense grenier… L’horloge se trouvait sous la coupole. Son cadran de verre m’offrait une vue fantastique sur le pont des Arts et le Louvre. » C’est ainsi qu’André Kertész a pris l’une de ses photos les plus célèbres, où l’on distingue le ballet des promeneurs entre 2 aiguilles et 12 chiffres romains. André Kertész ignorait que, plus tard, un célèbre designer néerlandais mettrait, lui aussi, les coulisses des horloges en scène, en détournant leur mécanisme avec humour.

Dans le cadre de Real Time, Maarten Baas crée, depuis 2009, des horloges dont les aiguilles sont redessinées, heure par heure, minute par minute, par un homme posté derrière le cadran. Que ce soit à l’aéroport de Schiphol, à Amsterdam, où une horloge carrée géante est placée dans le hall des départs, ou face à la gare de Paddington, à Londres, où un modèle rond avec chiffres à l’ancienne décore une façade d’immeuble, l’effet est saisissant.

Against the Run, l’horloge d’Alicja Kwade qui nous oblige à pencher la tête pour lire l’heure.
Against the Run, l’horloge d’Alicja Kwade qui nous oblige à pencher la tête pour lire l’heure. courtesy-public-art-fund-photo-by-jason-wyche

Le temps du labeur

Dans des lieux de transit où le chronométrage précis est une donnée essentielle, Maarten Baas réintroduit un temps artisanal, indexé sur le labeur sisyphéen d’un ouvrier du temps, qui semble littéralement effacer les minutes et en créer de nouvelles, en un geste voué à une éternelle répétition. Cette vision incarnée du temps est, évidemment, le fruit d’un tour de passepasse : l’ouvrier du temps n’opère pas en temps réel, il a été filmé pendant 12 heures, et c’est donc une vidéo qui passe en boucle derrière le cadran, tandis qu’un système de réglage ingénieux permet d’adapter la luminosité de l’horloge aux conditions de l’éclairage ambiant, de jour comme de nuit.

À l’arrière de l’installation, une échelle donne même accès à une porte dont la fenêtre givrée permet d’apercevoir à nouveau le personnage filmé en mouvement. L’ouvrier du temps saura-t-il garder le tempo ? Pourra-t-il respecter la cadence ? Qu’arrivera-t-il s’il ne parvient pas à tenir sa promesse de fournir l’heure exacte ? Un autre artiste, Arman, a joué sur la possibilité du grand détraquement avec une œuvre bien connue des Parisiens, L’Heure de tous, installée, depuis 1985, dans la cour du Havre, à Saint-Lazare.

Aux voyageurs qui vérifient anxieusement l’heure au fronton de la gare, il propose une accumulation d’horloges dont les aiguilles arrêtées livrent toutes une heure différente. Le thème de la désorientation est également à l’œuvre dans l’installation Forwards & Reverse, de l’Anglais James Hopkins, une horloge où les chiffres sont inscrits et montés à l’envers, tandis qu’un miroir mural renvoie le reflet de l’heure à l’endroit.

Real Time, de Maarten Baas.
Real Time, de Maarten Baas. real-time-schiphol-clock-by-maarten-baas-video-still

L’artiste germano- polonaise Alicja Kwade pousse le curseur plus loin encore avec Against the Run, une drôle d’horloge qui était installée sur la Doris C. Freedman Plaza de Central Park, à New York, il y a quelques années. Against the Run a l’apparence de l’une des nombreuses horloges de rue de Manhattan, avec leur design typique du XIXe siècle, à ceci près qu’elle rompt avec l’expérience normale de la lecture de l’heure. Les deux aiguilles tournent en sens inverse, tandis que les chiffres du cadran ont eux-mêmes pivoté, si bien qu’il faut pencher la tête pour lire l’heure.

L’œuvre défie simultanément les lois de l’horlogerie et les conventions sociales, elle déforme notre perception visuelle d’un objet familier tout en perturbant un système de lecture de l’heure qui régit nos vies.

La tyrannie du temps

« Les œuvres à horloge offrent aux artistes un champ d’expression démultiplié pour inventer de nouvelles approches et des perceptions inédites du temps », écrit Claire Labastie, doctorante en arts plastiques et sciences de l’art dans une étude intitulée « Les temps de l’art », dans la revue Marges. Elle revient sur nombre d’œuvres horlogères qui pointent la tyrannie du temps, « oscillant entre l’enregistrement d’un temps de contraintes sociales et l’expression d’une libération vis-à-vis de lui ».

Les artistes sont nombreux à imaginer des manières d’échapper à cette tyrannie, à l’image de l’Américaine Andrea Zittel et de son installation A-Z Time Trial, constituée de cinq horloges étalonnées selon 24, 36, 72, 168 ou 504 heures. L’œuvre offre ainsi l’utopie d’un temps que l’on pourrait dilater à volonté. Ralentir le temps ou, tout au moins, prendre le temps de réfléchir au tempo qui nous conviendrait le mieux, c’est encore l’ambition du Français Fred Forest avec sa Machine à travailler le temps qui a pour objet « d’initier une réflexion sur notre rapport au temps, en nous confrontant directement à lui, mais en nous permettant aussi, d’une façon interactive, d’agir sur son ralentissement » ou son « accélération »…

🙂 (smiley), l’oeuvre d’Antoine Catala exposée au festival Fata Morgana.
🙂 (smiley), l’oeuvre d’Antoine Catala exposée au festival Fata Morgana. alex-hayden

Relié par Internet à une horloge virtuelle, chacun peut décider de son rythme et c’est la moyenne des injonctions envoyées à la machine – accélérer ou ralentir – qui fixe le tempo de l’horloge. Si Fred Forest adopte la manière douce pour adapter la marche du temps, Jean-Luc Vilmouth, lui, choisit la manière forte. Local Time est une installation, sous forme de grille murale, de 250 horloges associées à autant de marteaux qui portent tous l’inscription « augmenter ».

Quand la pression augmente, la colère monte aussi… L’idée de fracasser les cadrans d’horloge et de rompre l’aliénation des pointeuses horaires est d’autant plus éloquente que la première exposition de Local Time s’est tenue au Magasin-Centre national d’art contemporain de Grenoble, qui était à l’origine… une usine. Tic‑tac, tic‑tac, le temps de l’art contemporain est un temps de décalage horaire et d’îlots de résistance.