L’image et l’usage des gares muent et on y organise désormais des événements transdisciplinaires, touchant à l’art contemporain, à l’art plastique, à la photo et à des performances.

Rendant hommage au chemin de fer et à l’espace public ferroviaire, les gares se convertissent en véritables lieux d’art, de vie, espaces de partage et de cohésion sociale.

C’est l’événement du printemps à Turin. L’exposition The World of Banksy : The Immersive Experience se tient jusqu’à la fin du mois de mai, non pas dans un musée, mais dans la gare de la ville. Les pochoirs qui ont fait la célébrité de l’artiste – Le Lanceur de fleurs, La Petite Fille au ballon… – sont reproduits sur des fresques murales aussi grandes (ou presque) que les originaux, qui ont été volés, détruits ou vendus.

« Il ne s’agit pas seulement de recréer les pochoirs dans leur taille originale, mais aussi de recréer les murs sur lesquels Banksy a réellement peint, précise le commissaire de l’expo, Manu De Ros. Lorsque c’était un mur de brique, nous avons fait un mur de brique, lorsque c’est un mur de béton, nous avons fait un mur de béton… » La stazione de Turin se transforme en un espace muséal inattendu. Elle régénère les lieux tout en les plaçant sur la carte des étapes culturelles incontournables de la ville.

La Ronde, une performance signée Boris Charmatz dans le cadre du festival transdisciplinaire Europalia, en Belgique.
La Ronde, une performance signée Boris Charmatz dans le cadre du festival transdisciplinaire Europalia, en Belgique. lorraine-wauters

Cette manière de changer l’image et l’usage des gares n’est pas propre à l’Italie. En Belgique, le festival Europalia, un événement artistique transdisciplinaire, rend cette année hommage au chemin de fer avec un programme baptisé Trains & Tracks, qui déploie, sept mois durant, plus de 70 expositions et interventions artistiques au sein d’institutions culturelles, mais aussi et surtout sur le terrain, dans les gares et les trains.

Le chorégraphe Boris Charmatz a donné le coup d’envoi de l’opération le 15 octobre dernier, avec sa performance La Ronde, une boucle humaine de duos dansant et chantant qui a tenu en haleine, six heures durant, le hall de la gare du Nord, à Bruxelles. Depuis, des trains sillonnant la Belgique et d’autres coins d’Europe se sont mués en scènes pour des concerts, du slam, des rencontres littéraires, des performances. Sur la ligne Ostende – Eupen, la plus fréquentée de Belgique, sept femmes artistes, dont Chloé Malcotti, Marina Pinsky ou Laure Prouvost, ont été invitées à concevoir des œuvres tout au long du trajet.

Art dans les gares, le modèle suisse

La Suisse, elle aussi, a lancé des commandes d’œuvres dans l’espace public ferroviaire, et se distingue avec son projet Mire, qui fait rayonner l’art vidéo dans les cinq nouvelles gares du Léman Express. « Nous disposons de 13 écrans répartis dans les différentes gares, explique Diane Daval, responsable du Fonds cantonal d’art contemporain de Genève, qui pilote ce projet. La vidéo nous a semblé une juste proposition, car d’un côté les images en mouvement procèdent comme par écho au déplacement des voyageurs et voyageuses, et de l’autre, les écrans permettent un encombrement minimum de l’espace, sans perturber le flux des usagers. »

En Suisse, 13 œuvres d’art vidéo ont été installées dans les gares du Léman Express.
En Suisse, 13 œuvres d’art vidéo ont été installées dans les gares du Léman Express. serge-fruehauf

Les installations sont parfois modestes – un écran placé au-dessus d’un ascenseur – et parfois très spectaculaires. À la gare Genève- Eaux-Vives, l’artiste Mika Rottenberg présente un film étonnant et miroitant sur sept écrans simultanément. À Genève- Champel, Riccardo Benassi partage, sur un triple écran de 15 mètres de long, des messages quotidiens, de courtes pensées qui vont se renouveler sur une temporalité de 365 jours.

« C’est un projet particulièrement innovant, car il repose sur des œuvres pour la plupart inédites, conçues pour les lieux, et sur un renouvellement de la programmation, puisque le projet est prévu sur dix ans. »

À Lausanne, c’est tout le visage de la ville qui est en train de changer avec la naissance d’un nouveau quartier des arts qui s’inscrit sur un site ferroviaire en pleine restructuration. À 100 mètres de la gare, sur un ancien plateau de 25 000 m² où se trouvaient des halles industrielles qui ont été presque toutes détruites, deux nouveaux édifices muséaux ont surgi.

Ils abritent le musée cantonal des Beaux-Arts (MCBA), le musée de l’Élysée, consacré à la photographie, et le Mudac, voué au design et aux arts appliqués. Depuis les derniers étages du MCBA, le visiteur dispose d’une vue spectaculaire sur une mer de rails.

La SNCF est partenaire des Rencontres d’Arles (ici, à Marseille-Saint-Charles).
La SNCF est partenaire des Rencontres d’Arles (ici, à Marseille-Saint-Charles). david-paquin-sncf-gares-connexions

« La majorité du public arrivera par le train. Les visiteurs pourront rejoindre directement les musées, les cafés et les boutiques de l’esplanade depuis le quai numéro 1 de la gare. C’est un nouveau projet, à la fois muséal et urbain, qui s’inscrit dans un cadre et une mémoire ferroviaire, souligne Patrick Gyger, le directeur de cette vaste opération baptisée Plateforme 10, qui se tiendra du 18 juin au 25 septembre. Chacun des trois musées proposera à cette occasion une exposition sur le thème du voyage et du train. Il nous semblait important de rendre hommage au site sur lequel nous nous inscrivons, et de développer l’imaginaire du train qui a inspiré les artistes, quelle que soit l’époque. »

Avec ces différents projets en Europe, les gares s’intègrent pleinement au tissu urbain et culturel. Parce qu’elles sont des lieux où transitent des millions de voyageurs, elles constituent de nouveaux espaces de partage et de cohésion sociale, mais aussi des vitrines avant-gardistes des formes d’urbanité de demain.

Les gares font leur mue…

Ce ne sont pas que des lieux de transit. Ce sont aussi des édifices qui constituent souvent des trésors patrimoniaux. Partout dans le monde, les gares font l’objet de restaurations ou de commandes publiques passionnantes. Revue.

France : Après huit ans de restauration, les merveilleux paysages de la galerie des fresques de la gare de Lyon, à Paris, sont de nouveau visibles. Cette fresque de 100 m de long a été réalisée, pour partie, au début du XXe siècle par Jean‑Baptiste Olive, et complétée en 1980 par Jean‑Paul Letellier. À la gare Montparnasse, on a redonné leurs couleurs aux peintures murales de Victor Vasarely, deux œuvres de 36 m de long chacune, créées en 1971 spécialement pour la gare.

Espagne : À Valence, la Estación del Norte va prendre un coup de jeune. Ce bâtiment moderniste de 1917 nécessite une coûteuse réhabilitation : restauration des toitures, de la verrière, des vitraux, mais aussi de la magnifique salle des mosaïques, conçue par Gregorio Muñoz Dueñas, avec ses motifs paysagers qui courent des murs aux plafonds.

Italie : Depuis deux ans, Ferroviaria Italiana a entrepris de faire des gares italiennes des espaces d’expression artistique ouverts aux questionnements de la société actuelle. À Lecce, dans les Pouilles, la mosaïque R-Esisto a été réalisée par des migrants d’Afrique et du Moyen-Orient. À Avellino, en Campanie, l’artiste Millo lance une alerte avec une fresque sur le réchauffement climatique, tandis qu’à Sacile, dans le nord‑est de l’Italie, les artistes de l’association Macross déploient un vol d’oiseaux, rappelant que la promesse de bonheur repose sur l’équilibre entre l’homme et la nature.

Inde : Depuis 2018, plus d’une centaine de gares ont été transformées en musées de plein air. Grâce à un programme de commandes passées auprès d’artistes locaux, les édifices du Rajasthan, du Kerala ou du Gujarat se sont parés de peintures murales vantant le patrimoine naturel et animalier de chaque région. Tigres, cerfs, lynx et flamants roses ont ainsi pris d’assaut les façades.