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Interview :
4 questions à Anne-Laure Boch, philosophe des cimes

Neurochirurgienne, philosophe et passionnée d’alpinisme, Anne-Laure Boch se penche sur la quête animant celui qui désire se hisser en haut des cimes. A travers cette activité qu’elle exerce en tant qu’amateur, la philosophe en tire une réflexion sur la nature humaine révélée dans cette confrontation à la montagne, âpre et sublime.

The Good Life : Pouvez-vous me raconter votre découverte de la montagne, et notamment de l’alpinisme ?
Anne-Laure Boch : J’ai découvert la montagne dans mon enfance et mon adolescence grâce à la randonnée, mais je n’ai vraiment pratiqué l’alpinisme qu’à l’âge adulte. J’avais une vingtaine d’années quand j’ai fait un stage de ski hors-piste, à Chamonix. J’ai été émerveillée par la beauté du massif que je voyais pour la première fois. Je n’avais qu’une idée, c’était plonger dedans ! Le guide qui nous encadrait m’a conseillée de sauter le pas et de me mettre à l’alpinisme. L’été suivant, j’ai fait un stage à l’UCPA de Monêtier, qui m’a ravie. J’ai ensuite étendu le spectre vers l’escalade rocheuse en plaine (ce qu’on appelle la « falaise ») et le ski de randonnée. Je suis restée au stade amateur, d’abord parce que je n’ai pas le niveau pour être professionnel, mais aussi parce que mes centres d’intérêt dans la vie sont multiples.

L’Euphorie des cimes, Petites considérations sur la montagne et le dépassement de soi, Transboréal, 96 p., 8
L’Euphorie des cimes, Petites considérations sur la montagne et le dépassement de soi, Transboréal, 96 p., 8 DR

The Good Life : Quels sont vos lieux de pratique ?
Anne-Laure Boch : La montagne offre un panel d’activités et de lieux très étendus. Alpinisme de neige et de glace, rocher haute montagne, grande voie, falaise, bloc, ski de randonnée, ski nordique, cascade de glace… Un massif offre de multiples possibilités qu’on brûle d’explorer. Par exemple, depuis Chamonix, le massif du Mont-Blanc et celui des Aiguilles Rouges sont un immense terrain de jeux. Puis on a envie de découvrir d’autres sites : en France, l’Oisans, les Préalpes (notamment le Vercors), les Pyrénées… Ainsi que les pays européens, la Suisse, l’Italie, l’Autriche, l’Espagne… Suit logiquement l’envie d’aller encore plus loin, de faire des expéditions en Himalaya, dans les Andes, en Nouvelle-Zélande… En fait, partout où il y a des montagnes, des rochers, des glaciers ! Le désir d’exploration se révèle infini.

« Il y a un désir de retrouver le vrai »

Comment définiriez-vous l’alpinisme ?
On peut dire qu’il s’agit d’un sport, mais il est très particulier du fait de son lieu d’exercice, le milieu naturel. Comme dans n’importe quel sport, il y a une dimension technique et physique : souplesse, force et équilibre, comme en gymnastique, pour la partie escalade ; endurance et résistance, comme en course à pied, pour la partie haute montagne. Mais la confrontation au milieu naturel requiert en plus des qualités morales, en premier lieu le courage. Cela est résumé par la notion d’engagement. Par ailleurs, il y a peu ou pas de compétition. Ainsi, l’alpinisme est la découverte et le développement de soi par la confrontation au milieu montagnard.

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Existe-t-il une psychologie propre à l’alpiniste ?
Certainement. Tout d’abord, il s’agit d’une pratique assez récente, plutôt occidentale. Ensuite, c’est un intérêt né dans un contexte urbain, loin de la wilderness. Ceci nous indique que le désir d’alpinisme a un côté « réactif ». Il survient « en réaction à »… une privation de nature. Un individu moderne, coupé de la nature, souhaite y retourner pour s’y ressourcer. Pendant des millénaires, l’homo sapiens a vécu au sein de la nature. Toutes ses qualités se sont développées pour assurer sa survie dans le milieu naturel. Ce n’est que très récemment dans l’évolution de l’espèce que l’homme a créé un monde artificiel, prétendument confortable et comblant tous ses désirs. En réalité, ce monde urbain frustre une bonne partie de nos qualités. Il laisse en friche notre intelligence pratique, celle qui permet la survie dans le milieu naturel. L’alpiniste veut retrouver des conditions qui mobilisent cette intelligence pratique. Désir d’exploration du monde, volonté de faire son propre chemin, recherche de difficultés à résoudre avec ses propres moyens, physiques et intellectuels.

« Débrouillardise », voici peut-être la qualité qu’on veut à la fois retrouver et développer. Par ailleurs, c’est une discipline qui demande une grande énergie physique et psychique, et même du courage. Enfin, il y a un désir de retrouver le vrai. La confrontation au milieu naturel apporte cette authenticité dont le monde moderne semble dépourvu. C’est le contraire du jeu vidéo qui n’a aucun enjeu, où l’on fait semblant de bout en bout. En alpinisme, pas de triche possible. La décharge d’adrénaline se fait « pour de vrai ». La confrontation à la nature nous confronte à notre propre nature, nous invitant au dépassement de soi.

Retrouvez la suite de l’interview de Michael B. Hancock, dans le N°51 de The Good Life, disponible ici.


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