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Interview : André Comte-Sponville et l'amour de la vie

Né en 1952, André Comte-Sponville a consacré la majeure partie de sa vie à la philosophie en tant qu'enseignant d'abord, puis comme auteur prolifique d'une vingtaine d'ouvrages et, plus récemment, en tant que figure médiatique prenant régulièrement part au débat public.

The Good Life : Comment allez-vous dans ce contexte particulier de crise sanitaire ?
André Comte-Sponville : Je suis en pleine forme ! J’ai souffert cet hiver d’un Covid assez sévère, mais qui n’a laissé apparemment aucune séquelle. Cela dit, je reste un peu inquiet, moins s’agissant du virus que de ce que j’appelle le panmédicalisme : faire de la santé la valeur suprême, et tout soumettre en conséquence à la médecine. Selon moi, les valeurs suprêmes sont plutôt l’amour, la justice et la liberté de l’esprit. Quant à la santé, elle est moins une valeur qu’un bien. Un bien, c’est quelque chose de désirable ou d’enviable. Une valeur, c’est quelque chose d’estimable ou d’admirable.

Je peux envier quelqu’un parce qu’il est en meilleure santé que moi, ou parce qu’il est plus riche que moi. Mais si je l’admire pour cela, je suis un imbécile. Ce panmédicalisme occupe tellement de place dans les médias, les discours politiques et la tête des gens que cela m’inquiète : c’est une drôle de société que nous préparons pour nos enfants ! Que ce soit Bouddha, Confucius, Socrate ou Jésus, aucun des grands maîtres de l’humanité n’a jamais dit qu’il n’y avait rien au-dessus de la santé. Ce panmédicalisme est comme une maladie sénile de l’humanisme. Si l’on fait de la santé la valeur suprême, alors la priorité est de protéger les plus fragiles, donc les plus vieux. Mais ce n’est vrai que dans le domaine de la santé, car pour la plupart des risques majeurs, qu’il s’agisse de mourir jeune, du chômage ou du réchauffement climatique, nos enfants sont bien plus exposés que nous.

Que voulez-vous qu’il m’arrive de grave à 69 ans, à part, justement, un problème de santé ? Pour tout le reste, je suis beaucoup moins exposé aux risques que mes enfants. Ma vie est faite. La leur reste à faire. Ma priorité des priorités, ce sont les jeunes en général, et les enfants, en particulier. Une société qui érige la santé en valeur suprême, qui sacrifie les intérêts des jeunes à la santé de leurs parents ou de leurs grands-parents, qui laisse entendre que le but de la vie est de ne pas tomber malade offre une conception très étriquée de la condition humaine, une espèce d’hygiénisme mortifère, qui remplacerait l’amour de la vie par la peur de la mort ou de la maladie. Ça, oui, ça m’inquiète !

André Comte Sponville interview philosophe 2021 - the good life

The Good Life : Comment expliquez-vous ce panmédicalisme ?
André Comte-Sponville : J’y vois plusieurs raisons, dont la plus importante est peut-être le recul des grandes religions, spécialement du christianisme, dans nos pays. Pendant presque deux millénaires d’Occident chrétien, le but de la vie, c’était le paradis : non pas la santé, mais le salut ! Les deux mots, en latin, pouvaient d’ailleurs se confondre. Moins on croit à une vie après la mort, plus on attache d’importance à cette vie-ci, donc à la santé, ce qui est tout à fait légitime ; il y a même là une forme de logique, à condition qu’on n’aille pas trop loin.

Deuxième raison : le vieillissement de la population. Aucune civilisation aussi âgée que la nôtre n’a jamais existé nulle part, depuis l’apparition d’Homo sapiens. Or, ce sont les vieux, le plus souvent, qui tombent malades, donc qui se soucient le plus de leur santé. À 20 ou 30 ans, on a ordinairement d’autres soucis en tête, et c’est tant mieux ! Que les vieux se soucient de leur santé, c’est normal, mais on ne va pas ériger la vieillesse, ni même la longévité, en modèle de civilisation.

Enfin, troisième raison : les progrès de la médecine. Pendant deux cent mille ans, la médecine n’était que très peu efficace, à l’image des médecins de Molière. On avait donc peu intérêt à écouter les médecins. Aujourd’hui, et c’est une chance formidable, nous avons la médecine la plus performante, la plus efficace qui ait jamais existé ; mais, du même coup, on accorde davantage de crédit à la parole des médecins, et parfois trop, y compris lorsqu’ils sortent de leur domaine. Je défie quelque médecin que ce soit de démontrer scientifiquement que la santé est plus précieuse que la liberté. Quand j’ai vu les pressions du corps médical relayées à satiété par les médias, j’avais le sentiment que les politiques perdaient toute autonomie. Sur nos écrans de télévision, pendant le journal de 20 heures, il était inscrit pendant toute l’émission « Restez chez vous ! » Une phrase à l’impératif ne peut pas être une information. C’est de la propagande. Quand les journaux TV affichent en permanence un mot d’ordre gouvernemental, je trouve ça inquiétant. C’est ce que j’ai appelé le « sanitairement correct », c’est-à-dire l’invasion des médias et, donc, de la population par cette espèce de primauté abusive accordée à la santé.

Voici donc les principales causes du panmédicalisme : le recul de la religion, le vieillissement de la population et les formidables progrès de la médecine. De mon point de vue, ce sont trois bonnes nouvelles. C’est bien d’être moins soumis aux diktats de l’Église, de vivre plus longtemps et d’avoir des médecins aussi efficaces. Mais ces trois traits positifs finissent par avoir un effet pervers que j’appelle le panmédicalisme, que je dénonce depuis vingt ans et dont cette pandémie nous a offert une inquiétante confirmation.

« La vraie sagesse, c’est l’amour de la vie, heureuse ou malheureuse, sage ou pas. Bref, n’attendons pas d’être sages, ni même d’être heureux, pour aimer la vie ! »

André Comte Sponville interview philosophe 2021 - the good life

The Good Life : Et que fait-on lorsqu’on n’est pas d’accorḓ?
André Comte-Sponville : Je suis un républicain, donc j’ai obéi. Si vous n’obéissez qu’aux lois que vous approuvez, vous n’êtes pas un démocrate. Au demeurant, il fallait effectivement éviter la submersion de nos services d’urgence et de réanimation. C’est pourquoi je me suis toujours interdit de condamner les différents confinements, sans me sentir pour autant tenu de les approuver : je me suis contenté de les respecter strictement, même si le premier m’a paru d’une rigueur exagérée (il me semble d’ailleurs que les deux suivants, de ce point de vue, m’ont plutôt donné raison).

Mais obéir ne dispense pas de réfléchir, de discuter, d’essayer d’apporter un peu de recul ! J’étais surtout frappé par ce climat de peur, qui dominait tout. Pour ce qui me concerne, plus je vieillis, moins j’ai peur de la mort. C’est normal, car j’ai de moins en moins à perdre. Vous vous souvenez de cette sottise de Séguéla, le publicitaire : « À 50 ans, si tu n’as pas une Rolex, c’est que tu as raté ta vie. » Eh bien, il m’est arrivé de me dire : « À partir de 65 ans, si tu as encore peur de la mort, c’est que tu as raté ta vie. » C’est une boutade, mais plus vraie que celle de Séguéla !

Belle formule de Montaigne: « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant. » La mort fait partie de la vie. L’acceptation de la mort fait partie de la sagesse. Et Montaigne d’ajouter : « Je veux qu’on agisse, et qu’on prolonge les offices de la vie tant qu’on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle et encore plus de mon jardin imparfait. » C’est dire l’essentiel en une phrase. Il faut agir (la vie est action) et aimer d’autant mieux la vie qu’on accepte d’être mortel.

Montaigne s’étonne des gens qui ne pensent jamais à la mort. « Ils vont, ils viennent, ils courent ils dansent : de mort, nulle nouvelle ! » Il faut savoir qu’on va mourir, non pas pour s’enfermer dans l’angoisse, mais, au contraire, pour accepter nonchalamment la mort et la finitude qui font partie de la vie. Si nous n’acceptons pas notre propre finitude, notre propre mortalité, notre propre imperfection, nous ne serons jamais heureux. Toute la pensée de Montaigne se résume en une formule, à l’extrême fin des Essais : « Pour moi, donc, j’aime la vie ». C’est le secret du bonheur et de la sagesse.


Retrouvez la suite de l’interview d’André Comte-Sponville, dans le N°50 de The Good Life, actuellement en kiosque.


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