Simone Daino

Lombardie, terrain de jeux politiques

Avec plus de 10 millions d’habitants, elle est la région italienne la plus peuplée et la plus dynamique, et c’est ici qu’ont incubé de nouveaux courants politiques qui ont marqué l’histoire nationale et européenne. Fortement touchée par la pandémie de Covid-19, la Lombardie – et tout particulièrement sa capitale, Milan – demeure au cœur des enjeux économiques et politiques de la péninsule.

On dit souvent que l’Italie est le laboratoire politique de l’Europe. Il s’agit en fait de la Lombardie et de sa capitale, Milan. C’est ici qu’ont éclos depuis l’entre-deux-guerres des expériences politiques nouvelles qui marqueront l’histoire du continent européen. À commencer par le fascisme, qui naît à Milan en 1919, la cité industrielle ayant été agitée à la fin du siècle précédent par les grands mouvements ouvriers violemment réprimés.

Milan, ville de Bettino Craxi, le président du Conseil socialiste des années 80 qui s’accommoda très bien du libéralisme et ouvrit la voie à un autre Lombard emblématique : Silvio Berlusconi. Ce dernier profite de l’effondrement du vieux système politique à la suite du scandale de corruption des partis politiques qui éclate dans sa région en 1992.

Dès l’année suivante, « Il Cavaliere » fondera, à Milan, Forza Italia, un parti personnel à l’avant-garde du développement des populismes européens. Enfin, c’est en Lombardie qu’Umberto Bossi lance, en 1984, la Lega Autonomista Lombarda, parti sécessionniste rebaptisé Ligue du Nord en 1991. Chantre du régionalisme pris en exemple dans le reste de l’Europe, ce parti est aujourd’hui, après la mue nationaliste impulsée par Matteo Salvini, à la pointe du combat souverainiste au sein de l’Union européenne.

La Lombardie, locomotive de la Botte

L’importance de la Lombardie n’est pas que symbolique. Avec plus de 10 millions d’habitants, c’est la région italienne (sur les 20 qui composent le pays) la plus peuplée. Elle regroupe onze provinces (l’équivalent des départements).

En 2014, Milan est érigée au rang de ville métropolitaine, nouvelle entité administrative qui regroupe 133 communes et plus de 3 millions d’habitants. En octobre 2017, un référendum sur « un régionalisme différencié » pour accorder à la Lombardie plus d’autonomie, notamment concernant le système éducatif ou sanitaire, triomphe avec plus de 96 % de oui.

Rien d’étonnant pour une région qui se considère, à juste titre, comme l’une des plus prospères et des plus efficaces, aussi bien en Italie qu’en Europe. Le maire, Beppe Sala, se vante d’ailleurs du « modello Milano » à étendre à l’ensemble du pays.

Sa ville accueille 4 300 des 8 000 multinationales installées dans la péninsule et, avant la récession provoquée par le Covid-19, assurait 10 % du PIB national, 27 % des exportations made in Italy, et faisait la joie de plus de 10 millions de touristes chaque année.

De quoi conforter le surnom de « Parisiens de l’Italie » dont sont affublés les Milanais par leurs compatriotes, qui moquent souvent leur orgueil et leur arrogance. La pandémie les a ramenés à plus d’humilité. Les scandales et les polémiques se sont multipliés alors que la Lombardie devenait l’épicentre du Covid-19 en Italie. Première région où il s’est déclaré, en février 2020, c’est celle où il a fait le plus de victimes – environ les deux tiers des près de 100 000 enregistrées dans la péninsule.

On dit souvent que l’Italie est le laboratoire politique de l’Europe. Il s’agit en fait de la Lombardie et de sa capitale, Milan.
On dit souvent que l’Italie est le laboratoire politique de l’Europe. Il s’agit en fait de la Lombardie et de sa capitale, Milan. Andrea Manzati

Désormais, « Milan doit renaître pour que l’Italie renaisse ». C’est le slogan unanime de la classe politique aussi bien locale que nationale. La locomotive du pays doit repartir pour relancer le pays. Ce projet est partagé par tous les partis qui le déclineront de façon différente lors de la campagne pour les élections municipales (le premier tour aura lieu les 3 et 4 octobre) cette année.

Leur dernier affrontement remonte aux élections européennes de 2019. Un scrutin qui a confirmé le clivage entre la Région – fief de la Ligue, elle est dirigée depuis 2018 et pour cinq ans par Attilio Fontana – et Milan, menée depuis une décennie par le centre-gauche. En 2019, 43,4 % des électeurs ont privilégié la Ligue au niveau régional contre 23 % pour le parti démocrate (PD). En revanche, les Milanais ont voté à 36 % pour le PD, 27 % pour la Ligue, 10 % pour Forza Italia et à peine 8 % pour le Mouvement 5 étoiles (M5S).

Désir de reconquête de la droite

Tout l’enjeu du scrutin municipal, cette année, sera la reconquête de Milan par la droite. Fief de Berlusconi pendant près de vingt ans (de 1993 à 2011), elle tombe en 2011 entre les mains de la gauche, qui détrône sa très fidèle Letizia Moratti.

Une gauche nouvelle bien éloignée de celle, communiste, fustigée par Il Cavaliere. Elle est incarnée par Giuliano Pisapia, un juriste spécialiste des droits civiques. Issu de la grande bourgeoisie de la ville, il devient la coqueluche de la société civile et séduit les jeunes. En 2016, il passe le flambeau à Beppe Sala, ancien commissaire général de l’Exposition universelle de 2015 auréolé d’une réputation de manager très efficace.

Il a poursuivi le modèle de son prédécesseur, basé sur une concertation continue avec les différentes forces sociales – aussi bien le patronat que les syndicats, sans oublier le dense et vif tissu associatif. Beppe Sala brigue désormais un second mandat. Face à la faiblesse du M5S, il ne craint que le désir de reconquête de la droite.

Milan accueille 4 300 des 8 000 multinationales installées dans la péninsule et, avant la récession provoquée par le Covid-19, assurait 10 % du PIB national, 27 % des exportations made in Italy, et faisait la joie de plus de 10 millions de touristes chaque année.
Milan accueille 4 300 des 8 000 multinationales installées dans la péninsule et, avant la récession provoquée par le Covid-19, assurait 10 % du PIB national, 27 % des exportations made in Italy, et faisait la joie de plus de 10 millions de touristes chaque année. Andrea Manzati

« Milan est à la fois un symbole pour la droite et un fief pour la gauche, constate le politologue Massimiliano Panarari. L’enjeu des élections municipales sera national. Mais la pandémie a mis au jour la fragilité et les erreurs des deux camps. Ils sont désorientés. La course électorale se jouera au centre. » Qu’il s’agisse d’économie ou de politique, en Italie, c’est le seul endroit qui convient à Milan et à la Lombardie.

Principaux partis politiques en Italie

• Mouvement 5 étoiles (Movimento 5 Stelle) : fondé en 2009 par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio, il se présente comme une organisation ni de droite ni de gauche et milite pour l’instauration d’une démocratie directe. Les « 5 étoiles » représentent les enjeux qui ont fait son succès et sont au cœur de son programme : l’eau, l’environnement, les transports, le développement durable et l’énergie. Avec environ 32 % des voix, il remporte les élections législatives de 2018.

• Parti démocrate (Partito Democratico) : fondé en 2007, il incarne le centre-gauche en réunissant les courants issus de la gauche anciennement communiste et ceux de la démocratie chrétienne. Après plusieurs années au pouvoir après la chute de Silvio Berlusconi en 2011, il est nettement battu lors des élections législatives de 2018, mais conserve le pouvoir dans de grandes villes, dont Milan.

• La Ligue (Lega) : fondée en 1984 et à l’origine régionaliste et fédéraliste, elle a connu une très grande évolution ces dernières années. Elle est dirigée depuis 2013 par Matteo Salvini, qui en a fait un parti d’extrême-droite nationaliste, sur le modèle du Rassemblement national, en France. Il remporte un franc succès lors des élections législatives de 2018. Au niveau local, la Ligue domine le nord de la péninsule, qu’elle administre de manière rigoureuse en héritière de la démocratie chrétienne.

• Forza Italia : parti (personnel) de Silvio Berlusconi, fondé en 1994. Dominant la droite, il a entamé son déclin après le départ du pouvoir du Cavaliere, en 2011. Les législatives de 2018 ont marqué pour le parti une cinglante défaite, avec seulement 13 % des voix.


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