Ariel Martín Pérez

Montée des eaux : le retour de la mer s’accélère

Conséquence inéluctable du réchauffement climatique, le niveau de la mer augmente partout dans le monde, et l’on observe une accélération de la montée des eaux depuis trente ans. Un phénomène qui menace les littoraux, où vit plus de la moitié de la population mondiale. Avec près de 2 400 km de linéaire côtier sur la façade Atlantique, la France se confronte également aux défis liés à la protection de son littoral.

L’observation directe des variations du niveau de la mer et de la montée des eaux est un phénomène qui débute à l’ère industrielle et qui se traduit par l’installation, dans les ports, de marégraphes, des appareils permettant de mesurer le niveau de la mer. « Le premier réseau marégraphique date du XIXe siècle, explique Alexa Latapy, experte en reconstruction et valorisation des séries historiques d’observation du niveau marin au Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM). À l’époque, il s’agissait de comprendre le fonctionnement des marées pour pouvoir les prédire afin de permettre aux bateaux de rentrer au port. »

Héritier du premier service hydrographique officiel au monde créé en 1720, le SHOM, aujourd’hui établissement public administratif (EPA), a pour mission de connaître et de décrire l’environnement physique marin dans ses relations avec l’atmosphère, les fonds marins et les zones littorales, d’en prévoir l’évolution et d’assurer la diffusion des informations correspondantes.

« Dans le contexte actuel, il y a un regain d’intérêt important pour ces données historiques afin d’établir des prévisions du niveau marin sur le long terme », détaille Alexa Latapy. En effet, ces instruments fournissent de précieuses observations sur l’évolution du phénomène au cours des siècles précédents.

« Nous avons effectué la reconstruction des données marégraphiques de Brest qui couvrent 300 ans. Cette série temporelle, la plus longue du monde, nous a permis de montrer que l’évolution du niveau de la mer sur cette période ne suit pas une tendance linéaire, mais qu’elle est faite de périodes d’accélération et de décélération. Nous avons pu établir une hausse du niveau marin mondial d’environ 1,4 mm par an depuis les années 1900. »

Le rythme de la montée des eaux est 2,5 fois plus élevé depuis les années 90

À partir des années 90, l’utilisation de satellites altimétriques complète les données attestées par les marégraphes. Les premiers permettent alors l’observation de l’ensemble océanique mondial, là où les mesures des seconds restent locales. « À partir des années 90, on constate dans la série de Brest une élévation beaucoup plus importante de la mer qui correspond à la hausse mondiale », ajoute Alexa Latapy.

En 2019, un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) consacré aux océans et à la cryosphère atteste cette accélération. Le rythme de la montée des eaux est 2,5 fois plus élevé que pendant la période 1901-1990, pour atteindre aujourd’hui une vitesse moyenne de 3,6 mm. En cause, le réchauffement climatique d’origine anthropique, avec la dilatation des océans résultant de l’augmentation de la température de l’eau, responsable de 30 à 55 % de l’élévation du niveau de la mer, et la fonte des glaces continentales, des glaciers et des calottes polaires, qui compte pour 15 à 35 % de la hausse.

« À partir des années 90, on constate dans la série de Brest une élévation beaucoup plus importante de la mer qui correspond à la hausse mondiale », Alexa Latapy.
« À partir des années 90, on constate dans la série de Brest une élévation beaucoup plus importante de la mer qui correspond à la hausse mondiale », Alexa Latapy. rachel-omnes

À l’échelle régionale, on observe de fortes variabilités qui s’expliquent par la fluctuation de la hausse de la température des océans, les grands courants marins, mais aussi les différences de salinité des masses d’eau. Dans le rapport du GIEC, différents scénarios sont envisagés à l’horizon 2100, avec une élévation du niveau marin mondial de 29 à 59 cm dans le cas le plus favorable et de 61 cm à 1,1 m dans le cas le moins favorable.

Si de fortes incertitudes pèsent sur la répartition régionale de cette hausse, tous les scénarios attestent sa poursuite à une vitesse supérieure à celle observée au XXe siècle. Un processus qui affecte les littoraux en les menaçant d’érosion et de submersion…

Les côtes basses et sableuses touchées

Avec un linéaire côtier de 5 853 km, la France métropolitaine n’est pas en reste. En effet, 6,16 millions d’habitants sont recensés dans l’ensemble de ses communes littorales et représentent une densité 2,5 fois plus élevée que la moyenne nationale. La façade atlantique française représente à elle seule un linéaire côtier de 2 400 km.

« Les côtes atlantiques sont touchées de manière différente par la montée des eaux, explique Patrick Bazin, directeur de la gestion patrimoniale au Conservatoire du littoral. Les côtes rocheuses, présentes par exemple en Bretagne, subissent une influence relativement modeste. Ces côtes sont dures et élevées, et l’élévation du niveau de la mer ne se traduit pas par des impacts très visibles ou importants. Sur les côtes sableuses, comme en Aquitaine ou en Vendée, l’effet de l’érosion marine peut être exacerbé par l’élévation du niveau de la mer. Ces côtes sableuses sont par nature mobiles. Indépendamment du changement climatique, on observe que les dunes ont toujours bougé. L’érosion des dunes est assez marquée sur un certain nombre de secteurs. Enfin, les côtes basses formées de zones humides, comme les estuaires de la Gironde ou de la Loire ou les grands marais de l’Ouest, sont quant à elles plus vulnérables à la montée des eaux et à la submersion marine. »

« Les côtes basses formées de zones humides, comme les estuaires de la Gironde ou de la Loire ou les grands marais de l’Ouest, sont quant à elles plus vulnérables à la montée des eaux et à la submersion marine », Patrick Bazin.
« Les côtes basses formées de zones humides, comme les estuaires de la Gironde ou de la Loire ou les grands marais de l’Ouest, sont quant à elles plus vulnérables à la montée des eaux et à la submersion marine », Patrick Bazin. balthazar-lelievre

Créé en 1975, le Conservatoire du littoral a pour mission de protéger le littoral en acquérant des terrains, en les restaurant et en les rendant accessibles au public. « Notre rôle est d’intégrer dans le domaine public des parcelles qui étaient privées et qui pouvaient perdre leur caractère naturel. Ces milieux ont en commun d’être naturels ou agricoles. » Aujourd’hui, le domaine protégé représente près de 215 000 hectares, soit 15 % du linéaire côtier français en métropole et en outre-mer.

La nature plutôt que des digues contre la montée des eaux ?

Selon Patrick Bazin, « la politique générale du Conservatoire est d’essayer d’accompagner les phénomènes naturels plutôt que de s’y opposer lorsqu’on se trouve dans des milieux naturels et qu’il n’y a pas d’enjeux directement menacés. Le fait de protéger des dunes de l’érosion marine n’est pas toujours une solution utile lorsque, par exemple, le littoral dispose d’une bande suffisante qui permettrait à ces milieux dunaires de s’ajuster à la montée du niveau de la mer en reculant et en se reformant plus loin plutôt que d’essayer de fixer ces dunes par de coûteux travaux d’enrochement. Nous favorisons une gestion souple en utilisant la végétation ou des petites clôtures qui captent le sable de façon à ce que ces dunes se reconstituent de façon harmonieuse par rapport au trait de côte qui est ainsi reculé et qui permet au rivage d’évoluer. »

Concernant les zones basses et humides, le Conservatoire du littoral met en place, quand il le peut, des mesures de dépoldérisation favorisant la résilience naturelle du milieu. Historiquement, ce sont des digues et des enrochements qui ont été construits sur ces anciennes zones de marais maritimes.

« Culturellement, ces secteurs ont été gagnés sur la mer depuis le Moyen Âge et c’est une pratique qui s’est poursuivie jusqu’à récemment, indique le responsable du Conservatoire. Même si l’élévation du niveau de la mer est minime aujourd’hui, on sait qu’on est au début d’un phénomène qui va durer, et les secteurs les plus vulnérables seront regagnés par la mer, qu’on le veuille ou non. »

Le trait de côte cristallise bien des enjeux politiques, économiques et sociaux

En février 2010, la submersion marine engendrée par la tempête Xynthia frappe les côtes vendéennes et charentaises et démontre que des territoires récemment gagnés sur la mer, où un littoral vulnérable et mobile a été urbanisé et artificialisé, sont loin d’être définitivement acquis.

« Les opérations de dépoldérisation sont plutôt menées au gré des événements naturels, poursuit Patrick Bazin. Lorsque les digues sont attaquées par les tempêtes, que des brèches apparaissent et qu’on décide de ne pas les refaire, nous préférons laisser ces digues repartir à la mer. Il y a alors un phénomène de reconnexion à la mer et un nouveau trait de côte, plus en retrait de la mer, constitue une meilleure ligne de défense, car moins exposée. La partie reconnectée constitue des milieux naturels protecteurs et à la biodiversité riche. »

Situé dans le Finistère, l’aber de Crozon expérimente une dépoldérisation dans les années 80 où sa principale digue est détruite afin de permettre une reconnexion à la mer. « Un projet d’assèchement pour la construction d’une marina était prévu, explique Didier Olivry, délégué du rivage Bretagne au Conservatoire du littoral. Nous avons décidé de rouvrir ce milieu à la mer, et c’est aujourd’hui une zone de frayère majeure permettant aux poissons, comme le bar, de se reproduire. »

Le Cap de la Chèvre, sur la presqu’île de Crozon.
Le Cap de la Chèvre, sur la presqu’île de Crozon. marin-tulard

Le trait de côte cristallise bien des enjeux politiques, économiques et sociaux, dont les seules problématiques environnementales ne suffisent pas à déterminer la gestion. « Quand vous êtes propriétaire ou agriculteur, vous n’avez pas envie que votre terrain reparte à la mer, reconnaît Patrick Bazin. Vous vous sentez dépossédés ou gagnés par un sentiment d’abandon, là où le réflexe culturel est de vouloir résister et vaincre les éléments naturels. Cela nécessite de changer son regard sur ces phénomènes de façon à ne pas concevoir la nature et la mer comme des ennemies, mais comme des éléments avec lesquels il faut composer. Il y a là un travail extrêmement important à mener sur la perception sociale pour essayer de dédramatiser les différents scénarios possibles. »

Depuis 2017, le Conservatoire du littoral mène par ailleurs, dans le cadre du programme Life de l’Union européenne, le projet Adapto : une dizaine de sites pilotes en France ont été sélectionnés afin d’expérimenter différentes solutions allant dans le sens d’une gestion souple du trait de côte et faisant du littoral une interface entre la mer et la terre.

Lexique :

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• Trait de côte : ligne qui marque la limite jusqu’à laquelle peuvent parvenir les eaux maritimes. Il représente symboliquement la limite entre la terre et la mer.
Érosion du littoral : phénomène naturel ou anthropique qui entraîne un déplacement vers l’intérieur des terres de la limite du domaine maritime.
Submersion marine : inondation temporaire de la zone côtière par la mer dans des conditions météorologiques et marégraphiques sévères.
Poldérisation : assèchement des marais littoraux pour en faire des terres cultivables.
Dépoldérisation : aménagement humain inverse visant à rouvrir le polder, espace conquis sur les eaux, aux intrusions marines.