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Design français : Prouvé, Perriand, Putman… 10 figures iconiques de la modernité

Sans ces architectes, décorateurs, designers, devenus, chacun à leur manière, des emblèmes absolus de la modernité, l’art (de vivre) et l’esprit français n’auraient certainement pas cette aura internationale.

Pierre Jeanneret (1896-1967). Longtemps resté dans l’ombre de son cousin et associé Le Corbusier, Pierre Jeanneret a, dès 1929, cosigné avec lui et Charlotte Perriand la collection de meubles à structure en acier tubulaire – même s’il semble dorénavant acquis que Charlotte Perriand ait été la principale designer de la chaise longue et du fauteuil Confort. Avec Le Corbusier, puis en solo, il a mené à bien le pharaonique projet de Chandigarh, en Inde, à l’origine du design de l’ensemble du mobilier destiné aux bâtiments administratifs de cette nouvelle capitale – ce qui a, bien évidemment, constitué un vivier en or pour les galeries vintage. Depuis 2019, Cassina réédite ses célèbres chaises Capitol, ainsi que la chauffeuse Kangaroo.

Le Corbusier (1887-1965). Architecte et théoricien phare du mouvement moderne, Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, est né en Suisse, à La Chaux‑de‑Fonds, et sera naturalisé français en 1930. Le Corbusier est certes l’auteur de la villa Savoye, à Poissy, de la Cité radieuse, à Marseille, de la chapelle de Ronchamp, ou de la haute cour de justice, à Chandigarh, mais il a également (co)signé quelques pièces phares du mobilier du XXe siècle. Après avoir rétorqué à Charlotte Perriand « on ne brode pas des coussins ici », il l’engagera et la fera plancher sur des aménagements intérieurs et des dessins de mobilier qu’il cosignera aussi, donc – en particulier, la série Collection LC, éditée par Cassina. Ses variations sur le module archétypal de la simple caisse de bois donneront naissance au tabouret Cabanon, qui trônait dans son refuge spartiate de Roquebrune‑Cap‑Martin comme dans les chambres de la maison du Brésil de la Cité universitaire de Paris. Misogyne avéré, oui, mais indiscutablement aussi monstre sacré.

Jean-Michel Frank (1895-1941). « On peut meubler une pièce de façon très luxueuse en la vidant », affirmait ce précurseur du minimalisme. Autodidacte cultivé, il a décoré l’hôtel particulier des Noailles et les résidences de Nancy Cunard, Elsa Schiaparelli, François Mauriac, Cole Porter ou encore Nelson Rockefeller. Le mobilier et les luminaires qu’il a créés à la fin des années 1920 avec Adolphe Chanaux associent, en toute modernité, matériaux précieux (parchemin, galuchat, ébène) et modestes (terre cuite, paille). Écart International rééditera quelques-unes de ses pièces phares, avant qu’Hermès – avec lequel Jean-Michel Frank collaborait au milieu des années 1920 pour gainer son mobilier de cuir – ne prenne le relais en 2010, notamment avec le fauteuil Confortable.

Jean-Michel Frank.
Jean-Michel Frank. DR

Jean Prouvé (1901-1984). Jean Prouvé a élaboré, à partir de tôle d’acier pliée, un langage constructif simple, rationnel et distinctif qu’il a appliqué aussi bien à l’architecture qu’au mobilier. La cote de ce créateur incontournable du XXe siècle, membre fondateur de l’UAM, n’a cessé de grimper de façon vertigineuse – en témoigne sa table de réfectoire de la cité universitaire d’Antony, vendue 1,29 M € chez Artcurial en 2015. Ce glissement post mortem du design pour tous (meubles pour étudiants à la cité universitaire de Nancy et à celle d’Antony, logements d’urgence après-guerre) à l’élitisme du design de collection a un troublant parfum de paradoxe. Le mobilier réédité par Vitra – sièges Standard ou Direction, tabouret Solvay, lampe Potence – est assurément plus accessible.

Jean Royère (1902-1981). En 1999, la rétrospective Royère au MAD a fait grimper en flèche la cote de ce décorateur ayant redoré le blason de l’ornement, sans pour autant tomber dans la veine passéiste. Son mobilier aux lignes organiques – fauteuil Ours polaire, chaise Trèfle, luminaire Liane – a été plébiscité tout autant par une clientèle aisée que par la haute administration française : légation de France à Helsinki, consulat de France à Alexandrie. Le Moyen-Orient lui a ouvert les bras : il a signé la décoration des hôtels Le Capitole, à Beyrouth, et l’Ambassador, à Jérusalem, et dessiné une salle de cinéma privée pour le shah d’Iran. En 1947, il a même établi une agence à Beyrouth, d’où il faisait réaliser les meubles destinés à ses prestigieuses commandes régionales. Une mine d’or pour les galeries vintage, même si le stock s’est un peu tari.

Fauteuil Ours polaire, Jean Royere.
Fauteuil Ours polaire, Jean Royere. DR

Pierre Chareau (1883-1950). Décorateur-ensemblier, Pierre Chareau est aussi l’auteur de l’une des constructions les plus culte pour tout amateur d’architecture qui se respecte : la Maison de verre, dans le 7e arrondissement de Paris. Celle-ci atteste de son intérêt pour les combinaisons de matériaux industriels et artisanaux, ainsi que pour les dispositifs coulissants ou pivotants. Une approche que l’on retrouve dans la « chambre en plein air », qu’il a imaginée pour la villa Noailles, à Hyères, tout comme dans son bureau Mallet‑Stevens (MCDE Éditions) ou sa table Éventail, dont une version métal est rééditée par Écart International. Exilé aux États-Unis à partir de 1940, il y réalisera sa propre habitation, la « maison pièce unique », édifiée sur la propriété de Robert Motherwell, à East Hampton, en échange des honoraires de la construction de la maison‑atelier de cette figure de l’expressionnisme abstrait américain.

Charlotte Perriand (1903-1999). Le rôle clé de cette pionnière du design moderne du XXe siècle a trop longtemps été éclipsé par Le Corbusier et Pierre Jeanneret, avec lesquels elle a « cosigné » – on sait aujourd’hui que c’est une forme révélatrice du machisme de l’époque – la chaise longue basculante LC4 et le fauteuil Grand Confort, tous deux réédités par Cassina. Le bureau Boomerang de Jean-Richard Bloch, rédacteur en chef du journal communiste Ce Soir, c’est elle, l’aménagement des cuisines de la Cité radieuse de Marseille et des chambres d’étudiants de la maison de la Tunisie et du Mexique, elle aussi. Amoureuse de la montagne, elle a participé au projet de la station des Arcs, from scratch. Après la grande exposition que lui a consacrée la fondation Louis‑Vuitton l’an dernier, le Design Museum, à Londres, mettra de nouveau à l’honneur son « œil en éventail », à partir de l’été 2021.

Andrée Putman (1925-2013). Styliste, décoratrice et éditrice de mobilier, Andrée Putman s’est employée avec audace à démocratiser le beau, que ce soit au bureau de style de Prisunic ou de l’agence Mafia dans les années 60, à travers la plate-forme Créateurs et industriels lancée avec Didier Grumbach au début de la décennie suivante, ou en créant sa société Écart International afin de rééditer les meubles iconiques d’Eileen Gray, de Jean-Michel Frank, de Pierre Chareau ou de Robert Mallet‑Stevens, alors tombés dans l’oubli. C’est indiscutablement la décoration de l’hôtel Morgans, à New York, sorte de rencontre de l’Art déco et du Bauhaus, qui a propulsé sa notoriété au-delà d’un cercle d’initiés. On lui doit également l’aménagement de boutiques (Azzedine Alaïa, Balenciaga, Bally, Karl Lagerfeld), du CAPC de Bordeaux, du bureau de Jack Lang, alors ministre de la Culture, ainsi qu’une collection de carreaux pour Bisazza, le bureau Segreto pour Poltrona Frau et la collection Inside Out pour Fermob.

Pierre Paulin (1927-2009). Il a révolutionné les intérieurs des baby-boomers dans les années 60 avec des sièges monocoques aux courbes sensuelles, houssés de jersey Stretch (Mushroom, Tongue, Ribbon, chez Artifort, ou Pumpkin, chez Ligne Roset), a meublé le Palais Bulles pour Pierre Cardin et conçu des prototypes avant-gardistes pour Herman Miller (notamment le Tapis-siège, édité sur commande aujourd’hui par Paulin, Paulin, Paulin, la société fondée par son fils Benjamin et sa femme Maia). En réaménageant les salons privés de Georges Pompidou, il a fait entrer la modernité des sixties à l’Élysée (l’étagère Élysée figure au catalogue de Magis), puis a signé le bureau de François Mitterrand, en 1984. Des réalisations qui lui ont collé l’encombrante étiquette de « designer du pouvoir », alors même qu’il dessinait pourtant, au sein de son agence de design industriel ADSA, aussi bien des fauteuils de jardin en plastique et des meubles de salle de bains pour Allibert que des fers à repasser et des rasoirs pour Calor.

Pierre Paulin.
Pierre Paulin. DR

Roger Tallon (1929-2011). Ce Raymond Loewy à la française – dimension marketing exceptée – a dirigé l’agence Technès et été consultant pour Dupont de Nemours, Caterpillar et Frigidaire/General Motors. Il a dessiné des robots ménagers pour Peugeot, les sièges Cryptogamme pour le Mobilier national, un projecteur de diapositives pour Kodak, le métro de Mexico, des chaussures de ski pour Salomon, des bidons d’huile pour Elf, des montres pour Lip, ainsi que l’identité visuelle de Bergasol ou Fluoryl et la maquette d’Art Press. Mais ce sont sans conteste son téléviseur portable pour Téléavia et la sensualité pop de son escalier hélicoïdal qui le distinguent aux yeux des baby‑boomers, tandis que le design des rames Corail, du TGV Duplex, d’Eurostar ou encore du funiculaire de Montmartre, de cet ingénieur de formation, clignote devant ceux des générations suivantes.


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