Matteo de fina

Art : l’avenir des musées français passe-t-il par l’international ?

Sollicités à l’étranger, nos musées et fondations exportent la culture et le savoir-faire français, sous forme d’antennes ou de partenariats qui se révèlent souvent rentables.

« Les musées ne sont pas à vendre. » C’est ce que clame une tribune publiée dans Le Monde du 13 décembre 2006 – signée par Françoise Cachin, alors directrice honoraire des Musées de France, Jean Clair, conservateur général honoraire, et Roland Recht, professeur au Collège de France. La polémique concerne le projet pharaonique du Louvre Abu Dhabi. Il divise des personnalités du monde de l’art français, rétifs à l’idée de transformer le Louvre en marque et à favoriser l’utilisation commerciale de chefs-d’œuvre du patrimoine national.

Le 6 mars 2007, la France signe pourtant un accord historique avec l’Émirat : un Louvre du Golfe sera bien créé dans l’île de Saadiyat, un musée universel destiné à exposer les trésors du Louvre et de treize autres institutions françaises, dont les musées d’Orsay, du quai Branly, Guimet, le Centre Pompidou… Piloté par une structure créée spécialement, l’agence France Muséums, ce projet a pour contrepartie une somme vertigineuse – 1 milliard d’euros sera réparti entre les différents partenaires.

L’accord prévoit l’usage du nom du Louvre pour une période de trente ans, les prêts d’œuvres des différentes institutions françaises pour une période de dix ans et l’organisation d’expositions temporaires pendant quinze ans. Le 8 novembre 2017, le Louvre Abu Dhabi est inauguré et il s’impose d’emblée comme l’une des plus belles vitrines de la diplomatie culturelle française, comme l’emblème aussi d’une marchandisation décomplexée des collections nationales.

À Venise, François Pinault a réaménagé de fond en comble la Pointe de la douane et a restauré le Palazzo Grassi.
À Venise, François Pinault a réaménagé de fond en comble la Pointe de la douane et a restauré le Palazzo Grassi. Matteo de fina

La polémique a fait long feu. En l’espace de quelques années, les musées français se sont convertis au softpower, ils ont appris à exporter non seulement leurs œuvres, mais aussi leur expertise un peu partout dans le monde. Ils sont même bien placés dans cette course à l’internationalisation qui emmène des structures concurrentes comme la Tate, le Victoria & Albert Museum, l’Ermitage ou encore le Guggenheim, le premier à avoir ouvert, dès 1997, une antenne à l’étranger, à Bilbao. « Globalement, la France a beaucoup de cartes en main. Par l’intermédiaire de nos musées, qui sont d’un très haut niveau, et de l’Institut français, qui diffuse notre culture et notre langue, la France dispose d’instruments qui ont peu d’équivalents dans le monde », analyse Bruno Racine, qui fut le président du Centre Pompidou, puis celui de la Bibliothèque nationale de France, avant de prendre en main, en janvier 2020, la destinée de la collection Pinault à Venise.

Aujourd’hui, le Palazzo Grassi et la Pointe de la douane font partie des établissements phares de la Cité des Doges, mais il y a quinze ans, lorsque François Pinault a signé le premier accord, « il y avait une forme de réticence en Italie, et tout particulièrement à Venise, vis-à-vis des institutions étrangères qui venaient s’installer, se remémore Bruno Racine. Il y a eu beaucoup d’interrogations, et même des discussions animées sur ce que venait faire un businessman français dans le patrimoine vénitien. Était-ce de l’art ou du commerce ? Heureusement, il y a eu une forte volonté de la municipalité pour que le projet soit réalisé. Et les polémiques se sont tues assez vite, car François Pinault a investi beaucoup d’argent pour restaurer le Palazzo Grassi, réaménager de fond en comble la Pointe de la douane et construire le Teatrino, où nous maintenons une riche activité culturelle. »

Dialogue et rapprochements

De fait, en cette période difficile où Venise a perdu ses touristes, l’heure est plutôt au dialogue et aux rapprochements. Des musées concurrents se découvrent partenaires. C’est ainsi que la collection Pinault est parvenue tout récemment à fédérer un petit groupe d’institutions proches géographiquement – la galerie de l’Académie, les fondations Cini et Guggenheim – afin de développer un parcours commun, à tarif réduit, allant du Moyen Âge jusqu’à l’art contemporain. En temps de crise, les dissensions entre privé et public, étrangers et locaux, n’ont plus lieu d’être.

« À Venise, déclare Bruno Racine, nous sommes désormais à la fois étrangers et adoptés. » Ne pas apparaître comme un ovni, comme un colonisateur ou un parasite nécessite un savant équilibre. La France exporte ses lumières, mais la réussite de ses implantations en terre étrangère tient de toute évidence à celle des échanges.

« Le développement international participe de la dynamique d’un lieu de culture, c’est certain. Mais ce qui compte le plus, c’est la question de la permanence. Peut-on développer quelque chose ensemble dans la durée ? questionne Hervé Chandès, le directeur de la fondation Cartier, à Paris, qui a signé en octobre dernier un partenariat de huit ans avec la Triennale de Milan. Stefano Boeri, le président de la Triennale, avait des projets de redéploiement. Nous avions déjà travaillé plusieurs fois ensemble. Il est revenu vers nous avec l’envie de faire route avec un partenaire qui puisse lui apporter un nouveau style de programmation. »

Depuis 2018, la fondation Cartier a organisé 3 expositions à la Power Station de Shanghai.
Depuis 2018, la fondation Cartier a organisé 3 expositions à la Power Station de Shanghai. Luc Boegly

La fondation Cartier dispose désormais d’un bâtiment au sein de la Triennale, où elle va monter deux ou trois expositions annuelles, certaines émanant de la programmation parisienne, d’autres créées spécialement pour Milan et coorganisées avec la Triennale. Quand on parle d’ « annexe » de la fondation Cartier à Milan, Hervé Chandès s’insurge : « Le mot clé, selon nous, est plutôt “partenariat”. L’idée est de construire entre deux institutions européennes quelque chose de nouveau. Ce n’est pas simplement déployer sa programmation quelque part, mais la concevoir ensemble. Ce n’est pas un aller simple, c’est un aller-retour. Nous partons du principe que nous revenons transformés et enrichis par de tels échanges, avec des choses vues, des personnes rencontrées, des idées partagées, des envies renouvelées. »

Hervé Chandès a également signé un accord de l’autre côté du monde, avec la Power Station of Art de Shanghai. « Là encore, c’est une histoire de rencontre avec la directrice de la Power Station, Gong Yan. » Depuis 2018, la fondation Cartier a déjà organisé trois expositions au sein de ce gigantesque musée du West Bund, et trois autres sont à venir. « Financièrement, cela ne nous rapporte rien, précise Hervé Chandès. À Shanghai, nous apportons du contenu, tandis qu’ils apportent le lieu. Le bénéfice, c’est d’élargir notre réseau et notre notoriété. Cela fait partie du rayonnement de la fondation. »

La prochaine exposition, qui ouvrira en juillet 2021, reprendra Nous les arbres, un projet qui a rencontré un grand succès à Paris en 2019. « Le thème de l’environnement séduit les Chinois, mais aussi la manière dont nous associons des artistes et des scientifiques. Nous sommes coutumiers de ce type de passerelles, c’était déjà le cas avec l’exposition, en 2011, sur les mathématiques ou celle, en 2016, sur le travail de l’acousticien Bernie Krause. Ces transversales intéressent nos partenaires, à Shanghai comme à Milan, qui voient en nous un compagnon de route capable de concevoir des expositions qu’ils n’ont pas l’habitude de réaliser. »

Le Louvre Abu Dhabi a été construit dans l’île de Saadiyat, dans la capitale de l’émirat.
Le Louvre Abu Dhabi a été construit dans l’île de Saadiyat, dans la capitale de l’émirat. © Roland Halbe

Les musées français et la « Centre Pompidou touch »

Existe-t-il une French touch en matière de projets muséaux ? Serge Lasvignes, le président du Centre Pompidou, le pense et plaide même pour sa propre paroisse en évoquant une « Centre Pompidou touch », qu’il définit comme « cet « esprit » que nous donnons à nos expositions, cette façon qu’ont nos conservateurs de faire des relectures audacieuses d’artistes connus comme Matisse, Bacon ou Hockney, ou encore cette manière de concevoir des accrochages multidisciplinaires qui sont restés dans les mémoires, comme les grandes expositions Paris – New York, Paris – Berlin ou Paris – Moscou. »

Est-ce cet « esprit » qui a séduit Malaga, Shanghai et Bruxelles, où le Centre Pompidou a ouvert des antennes respectivement en 2015, 2017 et 2019, avant peut-être d’en ouvrir d’autres en Corée du Sud, en Amérique du Sud, en Afrique, voire en Australie ? « La vérité, c’est que nous recevons beaucoup de demandes. Quand j’ai pris la direction du Centre Pompidou, en 2015, la réflexion était déjà engagée sur le fait que les nombreuses expositions hors les murs que nous organisons chaque année dans différentes parties du monde étaient à la fois rentables et lourdes à préparer, qu’elles mobilisaient beaucoup la conservation et qu’il serait peut-être plus simple et plus intéressant d’avoir une présence plus durable dans un lieu, avec un partenaire plus durable aussi. »

D’où l’idée de développer ces Centre Pompidou à l’étranger, qui sont toujours pensés pour une durée déterminée. Un partenariat de dix ans a été signé avec Bruxelles, de cinq ans avec Malaga (renouvelé en 2019) et Shanghai. En 2019, les recettes cumulées des trois contrats de partenariat, ainsi que les expositions hors les murs, étaient de 4,2 millions d’euros. Sur l’année 2020, le chiffre a atteint 6,5 millions d’euros.

Kanal – Centre Pompidou a pris ses quartiers bruxellois près du canal Charleroi – Bruxelles, dans un ancien garage Citroën.
Kanal – Centre Pompidou a pris ses quartiers bruxellois près du canal Charleroi – Bruxelles, dans un ancien garage Citroën. 2018

Contrairement à Hervé Chandès, Serges Lasvignes ne rechigne pas à parler d’« antenne » ni même de « marque », tout en confiant qu’« il est très difficile de savoir ce que l’on exporte quand on exporte la marque Centre Pompidou. Disons que le Centre Pompidou, en plus de son exceptionnelle collection, a une image un peu transgressive, sympathique, professionnelle, attachée à une tradition universaliste française, qui est bien comprise. C’est pour tout cela que nous avons pu nous installer en Chine, ce qui est manifestement plus difficile pour d’autres structures occidentales. Les Américains n’y sont pas parvenus. »

Expertise et diplomatie françaises

La Chine, le Saint-Graal pour tous les musées occidentaux. The place to be pour opérer un rayonnement culturel, avec l’espoir, nourri en sous-main par les officines ministérielles, que cela se traduise en influence politique. À ce jeu-là, les institutions culturelles françaises sont en bonne position. Outre la fondation Cartier et le Centre Pompidou, le musée national Picasso-Paris et la fondation Giacometti ont signé un accord avec le musée 798 Cube Project, à Pékin.

Le musée Rodin, de son côté, s’est engagé à réaliser un centre dédié à l’œuvre du sculpteur dans la ville de Shenzhen. « Il existe une relation culturelle et diplomatique historique entre la France et la Chine. C’est une longue tradition d’échange. Mais en réalité, ce que les Chinois apprécient dans notre expertise, c’est que les Français sont dans le souci de ne rien imposer. Ce qu’ils apprennent de nous, c’est une sorte de doute français que n’ont pas les Anglo-Saxons.  Nous réfléchissons en permanence sur la légitimité de nos actes professionnels, alors que les Anglo- Saxons sont dans la neutralité du geste technique. Nous acceptons leur absence de planning, nous acceptons l’idée qu’ils ne disent jamais non. Nous ne sommes pas des planificateurs suisses, allemands ou anglo-saxons, nous nous adaptons tous les jours aux conditions du moment », confie François Cheval, qui sait de quoi il parle puisqu’il est le cofondateur du vaste musée de la Photographie de la ville de Lianzhou, inauguré en 2017.

En 2017 s’est tenue l’exposition Fondation Cartier pour l’art contemporain, A Beautiful Elsewhere, à la Power Station.
En 2017 s’est tenue l’exposition Fondation Cartier pour l’art contemporain, A Beautiful Elsewhere, à la Power Station. Luc Boegly

Un Français à la tête d’un musée national chinois, on ose à peine y croire. « En 2005, Lianzhou avait créé un festival de la photographie et, à l’époque où je dirigeais le musée de la photographie Nicéphore- Niépce, à Chalon-sur- Saône, la directrice du festival, Duan Yuting, m’avait invité à plusieurs reprises à présenter des expositions. Nous avons noué au fil des ans des liens forts. Quand, en 2015, un projet de musée s’est concrétisé, elle m’a demandé si je voulais en être le codirecteur et m’occuper plus particulièrement de la programmation occidentale. Ce qui me plaît dans cette aventure, c’est la découverte du fonctionnement de la culture en Chine. Tous les autres musées de la photo en Chine sont des musées privés, nous avons créé la première structure publique. Ce qui signifie des négociations de budgets serrées, mais aussi des négociations de contenus. Il y a un contrôle permanent de ce qu’on expose et de la manière dont on raconte les choses. »

Les œuvres des musées français passées au crible

« Tout projet est soumis au verdict et au couperet du “bureau de la culture”, confirme Serge Lasvignes. Lorsque nous avons ouvert le Centre Pompidou à Shanghai, nous présentions une première exposition autour des nouveaux médias. Certaines vidéos ont été recalées, il y a eu discussion, mais dans l’ensemble, nous sommes arrivés à quasiment tout faire passer. Mon critère pour poursuive un projet d’implantation est le suivant : peut-on faire des expositions comme on le souhaite ou le contrôle est-il tel qu’il va dénaturer le projet ? Si c’est le cas, on arrête. »

Peut-on exporter la culture comme on exporte des produits de luxe, sans trop poser ou se poser de questions ? La France bénéficie d’une liberté d’expression quasi unique dans le monde. Peut-elle, d’un côté, défendre cette liberté et, de l’autre, accepter que ses plus grandes institutions culturelles se plient au strict contrôle de l’expression artistique ?

Le Centre Pompidou Malaga, en Espagne.
Le Centre Pompidou Malaga, en Espagne. Carlos Criado  Ayuntamiento de Málaga

« Quand on travaille avec la Chine, reprend Serge Lasvignes, il faut trouver le passage entre un gouvernement central, qui est très attentif à ne pas laisser s’installer des cultures étrangères, et des autorités locales, comme Shanghai, qui jouent la carte de la compétitivité entre villes mondiales. Au regard de cette concurrence, la présence d’une institution culturelle de pointe comme la nôtre est très importante pour eux. Dans la mesure où chaque partenaire à son identité culturelle propre, il faut accepter d’entrer dans une dialectique. »

Bruno Racine, depuis la lagune vénitienne, tient à peu près le même discours : « Il faut pouvoir promouvoir certaines valeurs chères à la France sans verser dans la provocation, qui nous revient en boomerang, et ne pas tomber dans l’eau tiède non plus. C’est une question de discernement. » On l’aura compris, au propre comme au figuré, ce qui importe, c’est que chacun y trouve son compte.


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