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BD : bulles franco-françaises, des Pieds nickelés aux Requins marteaux

La bande dessinée n’est pas qu’une histoire belge, pas plus qu’américaine ou japonaise. La France a joué un rôle important dans la longue épopée du neuvième art, depuis La Famille Fenouillard et la naissance de Bécassine jusqu’à l’émergence, ces dernières années, d’une nouvelle génération d’auteurs et d’éditeurs. Panorama historique des créateurs français, en cette période de commémoration officielle de la bande dessinée à travers « BD 20.21 ».

La bande dessinée est née en Suisse, autour de 1830, avec la « littérature en estampes » du Genevois Rodolphe Töpffer. Puis elle prend son essor aux États-Unis, dans la presse quotidienne, à la fin du XIXe siècle. La France a contribué, elle aussi, à écrire les premières pages de ce qui sera plus tard qualifié de neuvième art. Dans la foulée de Töpffer, quelques artistes pionniers racontent des histoires en images, sous forme d’une succession de séquences dessinées. Parmi eux, le futur photographe Nadar, Cham et Gustave Doré. Avant de se consacrer à la peinture et à l’illustration, celui-ci publie en 1847 son premier album, Les Travaux d’Hercule, alors qu’il n’a que 15 ans.

Le temps des « illustrés »

Il faut toutefois attendre la fin du XIXe siècle et les débuts du suivant pour assister à la véritable naissance d’une bande dessinée française, distincte de la caricature. Avec Christophe, tout d’abord, auteur de La Famille Fenouillard, en 1889, et des Facéties du Sapeur Camember, en 1890. Puis avec l’apparition de personnages qui font toujours partie de notre imaginaire. En 1905, Bécassine entre en scène dans l’hebdomadaire bien-pensant La Semaine de Suzette. En 1908, un trio de losers sympathiques, Les Pieds nickelés, est créé par Louis Forton dans L’Épatant, hebdomadaire populaire publié par les frères Offenstadt. L’année précédente, ils avaient lancé un magazine intitulé L’Illustré, dont le titre est longtemps resté le terme générique utilisé en France pour désigner la bande dessinée, une expression qui ne s’imposera que dans les années 60.

Dans l’entre-deux-guerres, alors que la BD américaine connaît un véritable âge d’or et donne naissance à des héros devenus des classiques, de Mandrake à Prince Vaillant et Superman, son homologue française marque le pas. Rares sont les œuvres qui feront date, à l’instar de Zig et Puce, imaginés en 1925 par Alain Saint-Ogan (qui influencera le jeune Georges Remi, alias Hergé), ou de Futuropolis, un récit d’anticipation mis en images par Pellos. Ce qui n’empêche pas les adversaires des « illustrés » de partir en croisade. Tandis que l’Église catholique fait la chasse aux journaux mécréants, les éducateurs laïcs déplorent la supposée mauvaise inϐluence de la bande dessinée sur les jeunes lecteurs. Leur combat commun aboutira à la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, dont le redoutable article 14 sera utilisé, au-delà de la bande dessinée, afin de censurer des romans ou des magazines pour adultes, comme le journal Hara-Kiri, en 1970.

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les périodiques français de bande dessinée se multiplient, comme Coq Hardi et Vaillant, l’ancêtre de Pif Gadget.
Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les périodiques français de bande dessinée se multiplient, comme Coq Hardi et Vaillant, l’ancêtre de Pif Gadget. DR

BD françaises vs BD belges

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les périodiques français de bande dessinée se multiplient. Une trentaine d’« illustrés » voient le jour entre 1946 et 1949. Les « petits formats », ces fascicules de BD populaire en noir et blanc, dont seuls Akim et Capt’ain Swing subsistent aujourd’hui, enchantent les gamins en culotte courte. Après les années de grisaille, l’heure est à l’envie d’ailleurs. L’aventure est un thème privilégié, réponse idéale au besoin de dépaysement du jeune lecteur. L’hebdomadaire Vaillant, lié au parti communiste et ancêtre de Pif Gadget, incarne l’esprit de la Résistance.

Ses Pionniers de l’espérance portent la bonne parole humaniste et internationaliste à travers l’espace, et tant pis s’ils s’inspirent d’une série américaine, le Flash Gordon d’Alex Raymond. Marijac, homme de presse, scénariste prolifique et dessinateur, lance Coq hardi. Ses pages accueillent Cazanave, Liquois, Le Rallic ou Calvo, l’auteur de La Bête est morte. Une école française de bande dessinée s’affirme. La décennie marque aussi la reconnaissance progressive du scénariste, longtemps resté dans l’ombre du dessinateur, à travers de grands raconteurs d’histoires, comme Jean Ollivier et Roger Lécureux, piliers de Vaillant.

Pendant ce temps, une sourde menace pèse sur les BD françaises. Elle ne vient pas d’une lointaine galaxie ou des menées d’un « méchant » sans scrupules, mais de l’autre côté de la frontière. Les hebdomadaires Spirou et Tintin rivalisent d’imagination. Si leurs personnages sont nés en Belgique, toute trace de leur terre d’origine est cependant gommée afin de séduire au-delà du plat pays. En outre, la publication de leurs histoires sous forme d’albums, par les éditions Casterman, Dupuis ou Le Lombard, leur donne un avantage certain sur la production française, qui privilégie la parution en kiosque. L’album, support durable qui se transmet de génération en génération, offre une pérennité aux héros. Notre belle bande dessinée s’en sortira-t-elle ? (À suivre), comme on disait à l’époque…

Ouf, il y a un Pilote dans l’avion !

Que le lecteur se rassure. Dans les années 60, la BD française prend un nouveau départ. Le balancier de la création se déplace de la Belgique à la France. Les rênes de l’hebdomadaire Pilote, lancé en 1959, sont confiées en 1963 à René Goscinny et Jean-Michel Charlier – un Belge, certes, mais qui travaille à Paris. Le premier est le scénariste d’Astérix le Gaulois, de Lucky Luke et d’Iznogoud. Le second, infatigable feuilletoniste, imagine Blueberry, Tanguy et Laverdure et Barbe-Rouge. Pilote lance une nouvelle vague d’auteurs.

Ils se nomment Jean Giraud, Marcel Gotlib, Claire Bretécher, Fred, Pierre Christin, Jean-Claude Mézières, Philippe Druillet ou Enki Bilal. Christin et Mézières initient le lecteur aux arcanes de la science- fiction avec Valérian. Druillet fait exploser le cadre traditionnel de la planche grâce à Lone Sloane. Tandis que Jean Giraud se mue peu à peu en Moebius, Fred habitue le lecteur à l’absurde avec Philémon, et Gotlib le fait hurler de rire avec Rubrique-à-brac. La bande dessinée française devient enfin « adulte ».

Désormais, elle n’est plus cantonnée au monde de l’enfance. D’érudits bédéphiles dissèquent le neuvième art dans des revues d’étude comme Giff-Wiff ou Phénix. En 1965, Astérix donne son nom au premier satellite artificiel français. L’année suivante, il pose en couverture de l’hebdomadaire L’Express. En 1967, une grande exposition célèbre la bande dessinée au musée des Arts décoratifs.

En 1905, Bécassine entre en scène dans l’hebdomadaire La Semaine de Suzette.
En 1905, Bécassine entre en scène dans l’hebdomadaire La Semaine de Suzette. DR

Pilote fait des petits : certains de ses auteurs s’en vont pour fonder leur propre magazine. Mandryka, Bretécher et Gotlib ouvrent la marche avec L’Écho des savanes en 1972. Gotlib, encore lui, crée Fluide glacial en 1975, pour exprimer ses pulsions scato-érotiques. La même année, Moebius et Druillet inventent Métal hurlant et la maison d’édition Les Humanoïdes associés avec Jean-Pierre Dionnet, scénariste à Pilote. Le Salon d’Angoulême ouvre ses portes en 1974. La même année, Le Magazine littéraire consacre un numéro au neuvième art. Même la « grande presse » s’y met : Le Nouvel Observateur accueille Les Frustrés de Claire Bretécher. Charlie mensuel, sous la houlette de Georges Wolinski, permet de redécouvrir le patrimoine de la bande dessinée. En 1978, la respectable maison Casterman, éditrice de Tintin, lance à Paris le mensuel (À suivre).

Décadence et renouveau des BD françaises

Durant les années 80, la bande dessinée française connaît quelques turbulences. La créativité marque le pas. Métal hurlant et Tintin disparaissent. Pilote et Charlie mensuel, qui avaient fusionné, cessent à leur tour de paraître. Il faut attendre la décennie suivante pour voir éclore une nouvelle génération d’auteurs. Avec les années 90, le diktat du « beau dessin » est remis en question. De jeunes éditeurs explorent des voies nouvelles. Ils se nomment L’Association, fer de lance de ce renouveau créatif, mais aussi Rackham, Cornélius, Amok, les Requins marteaux ou Ego comme X.

Des thèmes comme le reportage et l’autobiographie ont désormais droit de cité. De nouveaux formats d’albums apparaissent, le noir et blanc revient à la mode. Lewis Trondheim, David B. ou Joann Sfar renouvellent la manière d’écrire et de dessiner. Un musée de la Bande dessinée est inauguré à Angoulême. Tout au long des décennies 2000 et 2010, la bande dessinée française entre progressivement dans une nouvelle ère, celle de la reconnaissance par les médias généralistes, le grand public et les institutions culturelles.

Témoin d’une époque où la bande dessinée devient « adulte », l’Écho des Savanes est lancé en 1972 par Mandryka, Bretécher et Gotlib.
Témoin d’une époque où la bande dessinée devient « adulte », l’Écho des Savanes est lancé en 1972 par Mandryka, Bretécher et Gotlib. DR

En 2021, elle ne s’est jamais aussi bien portée. Forte de plus de 5000 parutions annuelles, elle s’expose dans les lieux les plus prestigieux, du Louvre au musée Picasso. Elle est adoubée par des éditeurs généralistes, comme Gallimard, Denoël ou Actes Sud. Elle fait l’objet de ventes chez Sotheby’s et Christie’s. En janvier 2020, Catherine Meurisse est élue à l’Académie des beaux-arts, distinction inédite pour un créateur de bande dessinée.

En octobre, cinq auteurs sont invités à donner une conférence au Collège de France. Seul accroc au scénario : les manifestations prévues par le ministère de la Culture sous l’appellation « BD 2020 » sont perturbées par la pandémie de Covid-19. Mais, tel un superhéros, « BD 2020 » s’est transformé en « BD 20.21 » pour se prolonger jusqu’en juin prochain. Car, à la fin, ce sont toujours les bons qui triomphent des méchants…


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