Nicolas Krief

Le Havre, une ville en train de se réinventer

L’industrie portuaire, qui reste le moteur du Havre, ne suffit pas pour faire croître le nombre d’emplois et d’habitants. Depuis le début du siècle, la ville mise donc aussi sur son architecture, ses activités culturelles, sa qualité de vie et le rayonnement de son université pour attirer des entreprises et des visiteurs. Un changement d’identité réussi !

Les stands du marché aux poissons du quartier Saint-François portent chacun le nom du chalutier qui y décharge ses prises : Gros Minet, L’Eddy Maël, Santa Cruz, Le P’tit Becquet, Le Squale… Leurs étals sont couverts de turbots et de soles à 15 euros/kg, de limandes et de carrelets à 3 euros/kg, et de coquilles Saint-Jacques, tourteaux, araignées et homards à prix tout aussi alléchants. Sur le quai qui fait face au « P’tit port » de pêche, ce marché marque la frontière qui sépare les deux façades maritimes du Havre.

Au sud de la ville, les bassins et docks du port s’étendent à perte de vue jusqu’à l’estuaire de la Seine, où l’océan et le fleuve se confondent. À l’ouest, une promenade en front de mer s’étire sur quatre kilomètres jusqu’à Sainte-Adresse. Elle démarre sur le quai de Southampton, où s’élève la Catène de containers de l’artiste Vincent Canivet (une arche monumentale de conteneurs colorés défiant les lois de la gravité érigée en 2017), puis passe devant le musée d’Art moderne André-Malraux (MuMa), et se poursuit le long des immeubles d’habitation de toutes époques qui font face au port de plaisance et à la plage de galets.

Que l’on circule dans la zone portuaire ou dans les quartiers résidentiels avec vue mer, les trouées de soleil dans les nuages, les brumes, les grains, les incessants changements de lueur du jour modifient en permanence la couleur du ciel et de la mer. Claude Monet s’efforça en 1872 de fixer ces éphémères et indécises clartés dans un tableau du port qu’il titra Impression, soleil levant. L’histoire de la peinture en fut bouleversée. La lumière, elle, n’a jamais changé…

Le port du Havre s’efforce de se maintenir dans le classement européen. Il demeure le 1er port français pour l’activité conteneurs.
Le port du Havre s’efforce de se maintenir dans le classement européen. Il demeure le 1er port français pour l’activité conteneurs. Nicolas Krief

Le Havre, un port de classe mondiale

Raison d’être du Havre, ce port a été créé en 1517 par François Ier pour ouvrir la France aux échanges avec le Nouveau Monde. Possédé à 100 % par l’État, il s’efforce de se maintenir dans le classement européen (douzième en 2019, alors qu’il se classait quatrième en 1980) sans trop se faire distancer par les leaders Rotterdam et Anvers, dont l’activité est quatre fois supérieure. Ses atouts : pour les bateaux déchargeant leur cargaison en Europe du Nord, c’est le premier grand port atteint.

Il reçoit tous les types de navires, 24 heures sur 24 : vraquiers, pétroliers, rouliers transportant des véhicules, porte-conteneurs, ferries rejoignant Portsmouth, paquebots de croisière… Depuis quinze ans, le développement de Port 2000, un bassin dont le quai long de 3,5 kilomètres est équipé de 25 portiques géants, l’a conforté comme premier port français pour l’activité conteneurs. Ses faiblesses : la ligne de chemin de fer pour le fret vers Paris et l’Europe est saturée, et les navires accostant à Port 2000 ne peuvent décharger leur cargaison sur des péniches prêtes à appareiller.

« Les conteneurs sont d’abord convoyés vers une “plate-forme multimodale” située à quelques kilomètres, ce qui provoque des ruptures de charge », explique le guide du port, Alain Perez. Au final, plus de 85 % des chargements rejoignent leur destination finale par camion, moins de 5 % par le rail et 10 % par voie fluviale, plaçant Le Havre en queue de peloton européen pour la mobilité durable.

Enfin, la tradition de lutte des 2400 dockers (syndicalisés à 100 % à la CGT) et des 1200 travailleurs portuaires (à 80 %) s’est traduite par des actions « port mort » en décembre 2019 et janvier 2020, pour protester contre la réforme des retraites. Des navires se sont alors détournés vers Anvers et d’autres destinations. Certains ne sont pas revenus. Le directeur du port du Havre, Baptiste Maurand, s’attend donc à « une baisse de 20 % du chiffre d’affaires en 2020, malgré le rétablissement du trafic conteneurs depuis septembre dernier ».

Le port du Havre s’efforce de se maintenir dans le classement européen. Il demeure le 1er port français pour l’activité conteneurs.
Le port du Havre s’efforce de se maintenir dans le classement européen. Il demeure le 1er port français pour l’activité conteneurs. Nicolas Krief

Pour autant, il ne redoute pas un déclassement du Havre en escale secondaire. « Nous resterons un port de classe mondiale, grâce à un investissement prévu de plus de 600 millions d’euros. D’ici à 2023, Port 2000 verra son quai prolongé pour créer un nouveau terminal offrant une profondeur de 17 mètres aux plus grands porte-conteneurs. Port 2000 aura aussi un accès direct aux voies fluviales grâce à la création d’un passage (la “chatière”) permettant aux péniches et poussoirs à barges d’y pénétrer. De plus, des nœuds ferroviaires vont être supprimés sur la ligne transportant le fret vers l’Ile-de-France. Enfin, les ports du Havre, de Rouen et de Paris, qui collaboraient depuis 2012 au sein d’un GIE sous le label Haropa [Le Havre, Rouen, Paris, ou « Harbour of Paris », NDLR] seront fusionnés le 1er juin 2021. »

Une stratégie unique présidera donc aux investissements et aux aménagements de « l’axe Seine », sous la houlette du futur directeur général d’Haropa Stéphane Raison, ex-président du port de Dunkerque. Cerise sur le gâteau, c’est au Havre que sera dirigé le nouvel ensemble. Autre nouvelle prometteuse : la zone industrielle du port, qui héberge la première rafϐinerie de France (Total), mais aussi des usines Veolia, Renault, Safran Nacelles… ainsi qu’un énorme pôle logistique, va accueillir une unité de production de Siemens Gamesa, leader mondial de l’éolien, pour fabriquer des parcs offshore. À la clé, 700 emplois. La centrale thermique à charbon EDF située en face de ce chantier va pour sa part cesser son activité.

Renforcer l’attractivité de la ville

Si le port et les entreprises qui y sont installées fournissent un emploi à 32 000 salariés, l’industrie de la métropole havraise n’en a pas moins vu disparaître 10 000 postes depuis 2007, sans que le commerce et les services ne voient leurs effectifs augmenter. Une hémorragie qui avait débuté dès les années 70, avec le deuxième choc pétrolier, la fermeture des chantiers navals, la ϐin des lignes transatlantiques… La ville voit aussi le nombre de ses habitants se réduire : elle en compte 170 000, contre 220 000 en 1975.

Depuis un quart de siècle, les deux maires Antoine Rufenacht et Édouard Philippe ont donc œuvré pour renforcer son attractivité, malgré un lourd handicap de départ : jusqu’aux années 2000, les Havrais eux-mêmes n’aimaient guère leur cité reconstruite à la hâte après les bombardements alliés de 1944, sur les ruines du cœur haussmannien de l’âge d’or.

Premier vecteur de cette « reconquête d’image » : l’architecture. Le centre-ville en béton érigé par Auguste Perret dans les années 50 – plus de 12 000 logements dans des immeubles de quatre à six étages, l’église Saint-Joseph et sa tour octogonale de 110 mètres de haut, le majestueux hôtel de ville… – a été valorisé par le label « ville d’art et d’histoire » en 2001, puis par l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco en 2005. L’édifice du MuMa a été repensé et réhabilité. Le Volcan, maison de la culture dessinée par Oscar Niemeyer en 1982, longtemps surnommé avec mépris « le pot de yaourt » par les Havrais, a été réaménagé en 2015 pour permettre d’ajouter à la salle de spectacles une magnifique bibliothèque.

Le Volcan, maison de la culture dessinée par Oscar Niemeyer en 1982, a été réaménagé en 2015 pour permettre d’ajouter à la salle de spectacles une magnifique bibliothèque.
Le Volcan, maison de la culture dessinée par Oscar Niemeyer en 1982, a été réaménagé en 2015 pour permettre d’ajouter à la salle de spectacles une magnifique bibliothèque. Nicolas Krief

Sur le quai de Southampton, les parkings ont été remplacés par des pelouses et l’arche de conteneurs de Vincent Canivet. Le quartier Danton, proche de la gare, s’est entièrement transformé, et un espace Simone-Veil dédié au sport, à la culture et aux loisirs va y être inauguré. La ville s’est aussi étendue autour des bassins et docks de l’ancien quartier portuaire de l’Eure, où des immeubles récents et des grandes écoles voisinent avec une piscine signée Jean Nouvel, le centre commercial des Docks Vauban créé dans d’anciens entrepôts de café et de coton, un jardin fluvial, un second port de plaisance et la superbe cité numérique qui vient d’ouvrir.

Enfin, depuis 2012, une ligne de tramway dessert le nord et l’est de la ville, tandis qu’une seconde est à l’étude. À cette transformation urbaine s’ajoute une politique culturelle très volontariste : « Le budget du Volcan, assuré par des fonds publics, dépasse 5 millions d’euros. C’est l’un des plus importants de France pour la création contemporaine. Nous levons le rideau 250 fois par an pour le public de la métropole, et nous refusons du monde. Nous espérons donc ajouter une salle de 400 places aux deux de 800 et 100 places dont nous disposons déjà », explique Jean-François Driant, directeur de la scène nationale du Havre. Depuis 2013, le centre Tetris propose pour sa part 80 concerts par an et des expositions d’art numérique.

Quant au théâtre des Bains-Douches, il accueille de jeunes compagnies, tandis que Docks Océane, une salle privée, organise des spectacles et concerts grand public ainsi que des événements sportifs. Le Havre héberge aussi Le Phare, un centre chorégraphique national, et son MuMa se signale par ses collections d’impressionnistes et de fauves. La mairie a également multiplié les festivals et manifestations culturelles, Un été au Havre – qui convie des artistes contemporains à exposer dans l’espace urbain – étant le rendez-vous annuel le plus marquant.

Depuis 2012, une ligne de tramway dessert le nord et l’est de la ville. Nom de la station de départ : La Plage !
Depuis 2012, une ligne de tramway dessert le nord et l’est de la ville. Nom de la station de départ : La Plage ! Nicolas Krief

Enfin, la métropole veut rayonner en faisant croître les effectifs du campus Le Havre-Normandie, qui accueille déjà 13 300 étudiants et compte huit grandes écoles (dont l’Institut supérieur d’études logistiques, Sciences-po Europe-Asie, l’École nationale supérieure maritime et l’Institut national des sciences appliquées). Pour sa part, l’École de management Normandie va partager le bâtiment de la cité numérique avec une dizaine de start-up dont Jean-Baptiste Roffini, délégué général de la French Tech au Havre, se prépare à accompagner la croissance. « Nous espérons devenir le bras armé de Smart Port City, qui développera la politique d’innovation numérique de l’agglomération et du secteur maritime, tout en formant les adolescents de la ville aux codes informatiques, à l’impression 3D et à la robotique », déclare-t-il.

Un nouvel hôtel par an depuis 2011

Cette stratégie, qui a métamorphosé Le Havre en vingt ans, génère des emplois. Le Havre Seine Développement, l’agence chargée de promouvoir la région auprès des entreprises, a ainsi favorisé 35 implantations en 2019, dont des opérateurs en logistique sur le port, un centre d’innovation pour les drones à l’aéroport et une centrale biométhane près de Fécamp. Outre les secteurs logistique, chimique et portuaire, Le Havre souhaite également développer la « silver économie » : des services aux personnes âgées venant s’y installer.

Le centre-ville du Havre est l’oeuvre de l’architecte Auguste Perret.
Le centre-ville du Havre est l’oeuvre de l’architecte Auguste Perret. Nicolas Krief

Autre domaine très porteur : le tourisme. « Le classement du centre-ville au patrimoine mondial de l’Unesco a été un déclic. À partir de 2011, la ville a ouvert un nouvel hôtel par an. En 2016, l’auditorium de 2 200 places du Carré des Docks a offert de nouvelles perspectives au tourisme d’affaires. L’année d’après, les célébrations du 500e anniversaire de la ville ont connu un formidable succès. En 2019, nous avons accueilli 1 360 000 visiteurs, soit 500 000 de plus qu’en 2013 », indique Benoît Rémy, directeur de l’office du tourisme Le Havre-Étretat.

Les nouveaux hôtels prévus (Garden Inn de Hilton avec vue mer, Best Western et cinq autres enseignes) vont porter à 2550 le nombre de chambres en 2024, soit deux fois plus qu’en 2011. Les axes marketing : promouvoir Le Havre auprès des régions voisines (Ile-de-France, Hauts-de-France, Bretagne), comme escale pour les bateaux de croisière et auprès des secteurs pétrochimique et médical pour les séminaires et congrès. Le tourisme a changé le regard des Havrais en leur permettant de découvrir la séduction exercée sur les visiteurs par leur ville.

Ils se félicitent désormais de son ouverture au monde, de son accès à la mer, de l’absence totale d’embouteillages, et louent son dynamisme toujours porté par de nouveaux projets. Alors que la transformation en cours se poursuit, cette qualité de vie leur permet d’espérer que le nombre d’emplois et d’habitants reparte un jour à la hausse…


Thématiques associées