Justin Buell
The Good High-Tech

6 questions à Yves Béhar, designer star de la Silicon Valley

En vingt ans, le Suisse Yves Béhar s’est imposé comme le designer star de la Silicon Valley. Parmi ses derniers projets, on trouve pêle-mêle une station de recherche sous-marine réalisée avec Fabien Cousteau (Proteus), un purificateur d’air invisible (Coway), une montre connectée pour enfants (Neo), des lunettes en plastique recyclé dans l’Océan Pacifique (The Ocean Cleanup) ou une serrure connectée pour la marque August qu’il a cofondée. Au lendemain des présidentielles américaines, il a accepté de répondre aux questions de The Good Life sur le rôle du designer dans une mode submergé de technologie.

The Good Life : En 2017, vous avez dessiné pour Samsung The Frame, un téléviseur révolutionnaire par son approche. Quel regard portez-vous sur cet objet trois ans plus tard ?
Yves Béhar : Pour moi, The Frame incarne la force d’un concept nouveau. Je l’ai développé grâce à une frustration très personnelle. J’étais en train de finir ma maison à San Francisco et je ne voulais pour rien au monde d’un immense écran noir placé sur un mur. The Frame s’inscrit dans des recherches menées avec le laboratoire de design et d’idées de Samsung, une entreprise avec laquelle je collabore depuis onze ans. L’idée était d’utiliser des technologies émergentes (des capteurs de luminosité mais aussi des dalles très précises) et de les utiliser de façon intuitive et généreuse. Nous voulions amener les gens à afficher chez eux des oeuvres d’art qu’ils pouvaient choisir. C’est vraiment génial de voir le succès qu’il a remporté à travers le monde. La gamme s’est récemment étendue avec des nouveaux écrans plus performants pour montrer l’art de façon encore plus réaliste. Il devient de plus en plus dur de le distinguer d’une peinture sous verre. Je n’arrête pas de croiser des gens qui me disent que The Frame leur a permis de trouver un terrain d’entente avec leur conjoint sur la place de la technologie dans leur intérieur.

Boyan Slat, fondateur d’Ocean Cleanup, avec la paire de lunettes dessinée par Yves Behar et fabriquée à partir de plastique recyclé.
Boyan Slat, fondateur d’Ocean Cleanup, avec la paire de lunettes dessinée par Yves Behar et fabriquée à partir de plastique recyclé. DR

The Good Life : Quelle leçon avez-vous tiré de son succès ?
Yves Béhar : Ma réflexion, c’est que les idées humanistes, qui se basent sur la façon dont les gens vivent, qui expriment leur sensibilité artistique et leur permet de voir les choses d’une façon différente ont toute leur place dans la technologie. Ces idées qui partent d’un besoin humain non exprimé – on n’imagine pas comment cela pourrait être autrement – continuent de me convaincre qu’il existe d’autres façons pour un designer d’envisager la technologie, de façon plus humaine, plus empathique.

TGL : Une autre dimension de ce produit, c’est l’effacement de la technologie. Est-ce quelque chose que vous continuez de cultiver ?
Y.B. : Ces dernières années, la technologie à la maison est devenue interruptive, elle a bouleversé nos interactions humaines, familiales, amicales… La technologie nous amène des bienfaits (plus de contrôle, plus d’informations…), mais pour contrecarrer la distraction qu’elle crée dans nos vies, il est très important de la rendre invisible. J’ai poursuivi dans cette voie par exemple avec August Smartlock, une serrure connectée dont nous venons de lancer une version pour le marché européen avec Yale, le numéro 1 mondial de la serrure. Le projet Formlife est aussi complètement dans cette lignée : c’est un miroir qui se transforme en coach pour toutes sortes d’exercices : yoga, fitness… Quand on ne l’utilise pas, il redevient un simple miroir. En réalité, la plupart des projets sur lesquels on travaille s’appuient sur cette notion de rendre la tech invisible et non invasive.

Proteus, une station de recherche sous-marine réalisée avec Fabien Cousteau.
Proteus, une station de recherche sous-marine réalisée avec Fabien Cousteau. DR

TGL : Les projets que vous évoquez sont très divers. Comment les choisissez-vous ?
Y.B. : Depuis que j’ai créé Fuseproject il y a vingt ans, j’ai toujours dit que la diversité était ma spécialisation. Cela me rappelle une citation de Fifi Brindacier, que je regardais beaucoup enfant : « Je n’ai jamais essayé ça avant, je pense donc que je peux le faire. » Pour moi, cette diversité est primordiale car en tant que designer, on est amené à répondre à des défis avec des solutions complètement différentes, dans des cultures et des contextes différents, avec des formats différents. Par exemple, je travaille avec L’Oréal sur un projet de capteur corporel miniature et, en même temps, sur des projets d’architecture ou d’environnement. Pour moi, les idées sont les mêmes, seule change leur application. Le designer est quelqu’un qui s’adapte, travaille en collaboration. Cette flexibilité, il y est rompu. Même si on fait des projets dans le même domaine, chacun reste différent. Le designer, c’est le liant entre d’un côté la technique, les ingénieurs, l’industrie et de l’autre les vrais besoin des gens et de la planète. L’élément le plus important qu’il amène, ce sont ses idées dont le monde a besoin. Les designers n’en ont pas l’exclusivité, mais notre façon de penser, transversale et multi-disciplinaire, en mettant l’humain au centre, ça, on en a plus besoin que jamais.

TGL : Vous êtes aussi un entrepreneur. Après tout ce qui s’est passé cette année, dans quel secteur aimeriez-vous investir ?
Y.B. : Même quand le monde est en crise, beaucoup de nouvelles idées apparaissent. Certaines des start-ups que j’ai lancées ont débuté entre 2008 et 2011, en plein crise des subprimes. Cette dernière année, j’ai lancé des partenariats dans la micro-mobilité (le transport urbain personnel et électrique), le développement durable à travers les nouveaux matériaux, la santé (souvent liés au Covid) ou le bien-être physique et mental. Ces derniers domaines me semblent importants du fait de la pandémie mais au-delà, ils seront critiques dans le futur.

Dernière réalisation en date de Fuseproject, le studio d’Yves Béhar, Neo, une smartwatch pour enfants en collaboration avec Vodafone.
Dernière réalisation en date de Fuseproject, le studio d’Yves Béhar, Neo, une smartwatch pour enfants en collaboration avec Vodafone. DR

TGL : Enfin, quel regard portez-vous sur l’élection présidentielle ?
Yves Béhar : J’espère que c’est la fin d’une crise sociale, car même avec la victoire de Biden, structurellement les problèmes demeurent. La société américaine est fracturée et une société fracturée a du mal à faire des progrès. On en a pour des années, cette présidentielle n’est que le point de départ…

Retrouvez l’autre partie de cette interview d’Yves Béhar sur IDEAT 


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