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Barcelone, pas d’art sans activisme

Contestataire, Barcelone l’a toujours été. Disposant de moins de moyens que la capitale espagnole – effet boomerang de la crise catalane –, la ville doit maintenant défendre sa place sur la scène arty. Et comme Barcelone a toujours fait de la résilience une force, certaines faiblesses deviennent des atouts.

« Il y a encore cinq ou six ans, la plupart des galeries de Barcelone étaient situées dans le quartier historique d’Eixample. Aujourd’hui, à part notre espace qui est resté dans carrer de Balmes, presque tous les autres ont déménagé. La carte des galeries s’est redistribuée sur l’ensemble de la ville », confie Olivier Collet, codirecteur de la galerie Joan Prats, l’une des enseignes prestigieuses de Barcelone. Depuis la loi de libéralisation du marché immobilier mise en place en Espagne en 2013, les loyers sont en hausse constante.

A Barcelone, le mètre carré a augmenté de 50 % en cinq ans. L’espace de la galerie Joan Prats n’est pas grand, mais les lieux n’en accueillent pas moins les cadors de la scène espagnole. « Autrefois, la scène barcelonaise était centrée sur la peinture. Le fait que la ville soit l’épicentre de la modernité, avec le musée Picasso, avec les fondations Miró et Tàpies, poussait dans ce sens. Et puis, dans les années 80, toute une nouvelle génération a œuvré en réaction à cette hégémonie de la peinture et, peu à peu, nous avons intégré des artistes ayant des démarches beaucoup plus plasticiennes ou critiques. »

Le MACBA fête ses 25 ans cette année.
Le MACBA fête ses 25 ans cette année. miquel-coll-molas

La galerie a beau représenter des stars comme Muntadas, Perejaume ou Chema Madoz, elle semble bien isolée dorénavant, logée dans une ancienne boutique de chapelier au rez-de-chaussée d’un immeuble bourgeois. La galerie Senda, qui était proche, a été la première à s’exiler. L’enseigne est l’une des plus internationales de la ville avec, à son actif, des pointures internationales comme le photographe Roger Ballen, Américain installé en Afrique du Sud, le photographe et artiste d’installation américain Anthony Goicolea, le photographe italien Massimo Vitali ou le collectif russe AES+F.

« Il y a dix ans, les gens enviaient la vitalité de Barcelone »

En 2015, elle s’est installée dans carrer Trafalgar, une rue qui concentrait autrefois des grossistes en textile, le jour, et un trafic de drogue, la nuit. « Il n’y a pas si longtemps, il ne faisait pas bon s’y promener le soir, se souvient Carlos Duran, le directeur de la galerie. Mais de jeunes enseignes comme Bombon Projects ou Dilalica, ont emboîté le pas, et un hôtel design, le Yurbban Trafalgar Hotel, a ouvert au numéro 30, avec un rooftop et une piscine panoramique. »

Il n’en fallait pas davantage pour gentrifier tout le quartier. La ville, plus touristique que jamais, se remet de la crise économique de 2008, mais les galeries font face à un autre séisme, la crise catalane, qui tend à isoler Barcelone du reste du pays. « Il y a dix ans, les gens enviaient la vitalité de Barcelone. Madrid était moins attractive. Les situations se sont inversées », regrette Carlos Duran. Barcelone souffre d’une série de handicaps, certains propres à l’histoire de la ville, d’autres liés à la mondialisation du marché de l’art.

Installation de l’artiste plasticien portugais Julião Sarmento à la galerie Joan Prats, l’une des enseignes prestigieuses DE Barcelone.
Installation de l’artiste plasticien portugais Julião Sarmento à la galerie Joan Prats, l’une des enseignes prestigieuses DE Barcelone. courtesy-galeria-joan-prats-the-artists

Il existait des dynasties de familles barcelonaises riches, issues des laboratoires pharmaceutiques, de l’industrie textile, du bâtiment, qui collectionnaient de pères en fils. La tradition se délite. Quant aux classes moyennes, elles ont subi de plein fouet la récession. Carolina Grau, qui était en avril dernier la commissaire d’un programme centré sur la péninsule Ibérique à la foire Art Paris, confirme : « Il y a moins de collectionneurs et le marché n’est pas soutenu par une grande foire d’art contemporain comme Arco, à Madrid. Les galeries ne peuvent pas non plus compter sur les institutions muséales de Barcelone, qui n’ont plus de budget pour acheter. Elles bénéficient encore de fonds municipaux et régionaux, même s’ils se sont amenuisés, mais l’Etat, lui, a coupé les vivres. Sans compter les effets de la mondialisation. Les grands collectionneurs d’aujourd’hui achètent à Londres, à New York, ils font les foires dans le monde, ils ne soutiennent plus les galeries locales. »

Pas de loi de mécénat

La compétition entre Barcelone et Madrid tourne à l’avantage de la capitale, où les musées sont plus importants et mieux lotis, où résident les sièges de grandes banques et de compagnies internationales qui achètent dans les galeries locales, où vit aussi une riche diaspora vénézuélienne qui se sert du levier de l’art pour intégrer la haute société madrilène.

« A Madrid, les collectionneurs sont plus sociables, il y a une compétition entre eux, ils veulent recevoir et montrer ce qu’ils ont acheté. A Barcelone, les collectionneurs sont traditionnellement plus discrets. Le fait qu’il n’existe pas de loi de mécénat en Espagne n’arrange pas les choses », analyse Alex Nogueras, de la galerie Nogueras Blanchard, qui a ouvert une antenne à Madrid en 2012, en plus de son enseigne barcelonaise.

Alex Nogueras, de la Galerie Nogueras Blanchard, a quitté le centre-ville en 2015.
Alex Nogueras, de la Galerie Nogueras Blanchard, a quitté le centre-ville en 2015. llibert-teixid

Président de l’association des galeries de Barcelone, Alex Nogueras a quitté le centre-ville en 2015. Il a fait le pari d’investir un ancien espace industriel dans une commune limitrophe de Barcelone, L’Hospitalet de Llobregat. D’autres galeries, comme Ana Mas Projects et etHALL, l’ont suivi, ainsi que des collectifs d’artistes et de commissaires d’exposition tels que Trama 34 ou Fase, attirés par les loyers plus modérés d’une commune autrefois défavorisée, mais qui est aujourd’hui en pleine restructuration.

Depuis 2014, la culture sert, à L’Hospitalet de Llobregat, de moteur de développement économique et urbain, et l’on voit chaque année un peu plus la transformation d’anciennes usines en lofts pour artistes ou designers, en espaces pour des compagnies de danse, de musique, de cirque. Plus loin, dans le quartier de Sant Andreu, c’est une ancienne filature qui est devenue un gigantesque laboratoire de création artistique, la Fabra i Coats, une sorte de vivier de projets culturels émergents, un espace de créativité et de répétition pour les arts du théâtre, mais aussi un laboratoire de créativité musicale, d’arts visuels et de nouvelles technologies.

Une même énergie se manifeste dans le nord de Barcelone, dans l’ancien quartier industriel de Poblenou, qui s’est choisi comme nouvel emblème la tour Glòries, érigée par Jean Nouvel. A Poblenou, les tags qui recouvraient les entrepôts en déshérence disparaissent au profit de lieux comme Hangar, un espace associatif centré sur la production, associant résidences d’artistes, ateliers divers, laboratoire numérique et tout un programme d’échanges avec d’autres résidences d’artistes dans le monde.

La galerie ADN se conçoit plus comme une plate-forme de production, de discussion, de médiation, que comme un espace commercial.
La galerie ADN se conçoit plus comme une plate-forme de production, de discussion, de médiation, que comme un espace commercial. DR

Le centre-ville de Barcelone à la peine

Le Grand Barcelone se réinvente avec la culture, tandis qu’en centre-ville les musées et les fondations sont à la peine. « Nous disposons des mêmes budgets depuis dix ans, constate Carles Guerra, de la fondation Tàpies. Nous ne pouvons pas rivaliser, du coup, avec les expositions qui se font dans les autres musées européens. La fondation a pourtant accueilli, dans les années 70, les premières expositions de Louise Bourgeois ou de Lygia Clark. A l’époque, les différents gouvernements, régionaux et nationaux, soutenaient les institutions. La démocratie espagnole avait besoin d’art et d’un art jeune pour une démocratie jeune. »

Le musée d’Art contemporain de Barcelone, le MACBA, fête, lui aussi, ses 25 ans d’existence dans la douleur. Logé dans le quartier très populaire d’El Raval, le bâtiment moderniste de Richard Meier devait s’agrandir grâce à un nouvel espace acquis essentiellement via des fonds européens. Mais les populations d’El Raval ont réclamé en lieu et place d’une extension muséale un centre de santé et la municipalité a cessé, du jour au lendemain, de soutenir le projet, laissant la situation dans l’impasse.

« L’argent public va vers les programmes sociaux, si bien que les institutions, mais aussi toute une génération d’artistes, sont en grande difficulté. Cela dit, cette adversité rend la scène barcelonaise d’autant plus intéressante, solidaire et vivace. Les artistes ont appris à compter sur leurs propres forces, les structures alternatives sont innombrables et les œuvres produites sont socialement très engagées », analyse Eva Soria Puig, la coordinatrice des arts visuels au sein de l’Institut Ramon Llull, l’organisation de défense et de promotion de la culture catalane.

Exposition Nature is an Experiment d’Ania Soliman à la galerie Angels, en 2019.
Exposition Nature is an Experiment d’Ania Soliman à la galerie Angels, en 2019. DR

Les galeries de Barcelone se réinventent

L’activisme des artistes déteint sur les galeristes, qui bataillent pour continuer de vivre en dépit d’un contexte atone. « Si on pense qu’une galerie n’est qu’un lieu pour vendre des œuvres d’art, on est hors des réalités de la société. Il est nécessaire de réinventer notre façon de travailler », explique Miguel Angel Sánchez, de la galerie ADN, qui se conçoit plus comme une plate-forme de production, de discussion, de médiation, que comme un espace exclusivement commercial.

Miguel Angel Sánchez confie des cartes blanches à des commissaires d’exposition dans un espace dédié, finance un programme de résidences d’artistes, monte des programmes avec les écoles d’art locales, constitue même une collection d’œuvres d’art contemporaines qui peuvent être empruntées par des conservateurs de musée pour des projets locaux et internationaux.

« Il y a encore quelques années, on faisait onze foires par an, on passait notre temps dans les avions. On est passé à trois foires et on a décidé de travailler pour et avec Barcelone. Nous animons des conférences sur bien autre chose que l’art, nous invitons des sociologues, des politologues, des économistes, des gens du Parlement pour parler de l’Europe et même de l’état du monde au sein de la galerie », confie de son côté Carlos Duran, qui mène par ailleurs, depuis 2011, avec deux autres comparses, Llucià Homs et Emilio Alvarez, de la galerie Angels, un projet ambitieux, intitulé « Talking Galleries », destiné à stimuler de façon collective la réflexion sur les enjeux de la profession.

Emilio Alvarez, de la Galerie Angels, est l’un des initiateurs de « Talking Galleries », un espace de débat qui rallie chaque année en janvier, à Barcelone, des galeristes venus du monde entier.
Emilio Alvarez, de la Galerie Angels, est l’un des initiateurs de « Talking Galleries », un espace de débat qui rallie chaque année en janvier, à Barcelone, des galeristes venus du monde entier. DR

Une sorte de symposium qui rallie chaque année en janvier, à Barcelone, des galeristes venu du monde entier.

« Les galeries font les foires, mais n’ont jamais le temps de discuter des évolutions du métier : les taxes, les nouveaux modes de communication via les réseaux sociaux, le marché des ventes sur Internet. “Talking Galleries” est un espace de débat, pour parler de cela avec des professionnels des Etats-Unis, d’Iran, d’Afrique du Sud, d’Europe qui se réunissent et confrontent leurs expériences. Le marché local étant difficile, c’est aussi une façon de s’ouvrir à des problématiques plus internationales, de placer la ville sur une autre échelle », explique Emilio Alvarez, qui est à l’origine d’une autre initiative, la foire Loop, dédiée exclusivement à la création vidéo.

Trois jours durant, la foire se tient dans l’hôtel Almanac et propose 40 projections dans 40 chambres. Ce format original a séduit les professionnels de l’art du monde entier qui affluent en novembre, séduits par cette foire de niche qui agrège désormais des dizaines d’autres espaces – musées, fondations, collectifs – promouvant la vidéo au même moment.

Emilio Alvarez, de la Galerie Angels, est l’un des initiateurs de « Talking Galleries », un espace de débat qui rallie chaque année en janvier, à Barcelone, des galeristes venus du monde entier.
Emilio Alvarez, de la Galerie Angels, est l’un des initiateurs de « Talking Galleries », un espace de débat qui rallie chaque année en janvier, à Barcelone, des galeristes venus du monde entier. roberto-ruiz

En octobre, c’est le Barcelona Gallery Weekend qui met tout le monde sur le pont, avec une formidable connivence entre galeries établies et galeries émergentes, avec aussi des installations disséminées dans la ville. Par tous les moyens, Barcelone tente de réinsuffler une nouvelle énergétique et fait sienne l’idée qu’œuvrer au sein d’une galerie ou d’un musée, c’est aujourd’hui animer une agora et repenser activement le rôle politique et social de l’art.


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