Alors que les gisements découverts au large de l’île promettent des réserves considérables, les rivalités s’exacerbent entre voisins méditerranéens. La Turquie et la Grèce, en premier lieu, qui se disputent Chypre depuis soixante ans, mais aussi l’Egypte et Israël, qui entendent bien tirer la bonne carte dans ce poker menteur…

Pour le moment, le conflit est affaire de commentaires musclés ou de survols de drones. Pour le moment… Le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, parle de ligne rouge face aux provocations des autorités turques, qui rétorquent martialement : « La Turquie continuera de défendre avec détermination ses droits en Méditerranée orientale. » A l’origine de la dispute, quelques gisements de gaz off-shore découverts au large de Chypre, une île grande comme la Corse, divisée depuis 1974 entre les communautés des deux pays et au cœur d’enjeux qui souvent la dépassent.

Dernier épisode révélateur : quand le congrès américain a levé, en fin d’année dernière, l’embargo sur la vente d’armes à Chypre, vieux de trente ans, Ankara a répliqué en faisant atterrir des drones sur le sol de la république turque de Chypre du Nord (RTCN), autoproclamée et uniquement reconnue par la Turquie. Une riposte aussi à l’achat de drones israéliens par Nicosie pour la surveillance de ses zones de forage et peut-être la préfiguration de l’implantation d’une base aérienne dans une zone où stationnent déjà 30 000 de ses soldats.

Les Etats-Unis, Israël, ajoutez la Grande-Bretagne comme ancienne puissance coloniale, l’Union européenne – dont Chypre est membre depuis 2004 – et la Turquie, toujours candidate à l’adhésion, ainsi que l’Egypte et la Libye récemment entrée dans le jeu : il y a tant de protagonistes… Même la France veut avoir son mot à dire.

A l’occasion de manœuvres conjointes avec la marine chypriote, en apparence anodines, le ministère des Armées ciblait les incursions turques en mer Egée : « S’inscrivant dans le cadre des actions de coopération régionale avec les forces militaires des pays riverains, cette interaction a été l’occasion de réaliser une patrouille commune visant à rappeler les liens étroits de la France avec la république de Chypre et son attachement aux règles du droit maritime international. »

Chypre, haro sur le gaz

Une manne de 8,5 Mds €

Le gaz chypriote justifie-t-il autant de gesticulations dans une région déjà sous tension ? La découverte de trois gisements au cours de la décennie 2010 a laissé entrevoir des réserves potentielles comparables à celles, considérables, de la mer du Nord. Toutes les majors du secteur – ExxonMobil, Total, ENI, Qatar Petroleum… – s’y intéressent. Mais un seul champ gazier, nommé Aphrodite, a fait l’objet d’un contrat d’exploitation délivré aux compagnies Shell (britannico-néerlandaise), Noble Energy (américaine) et Delek (israélienne), qui devrait rapporter des revenus d’environ 8,5 milliards d’euros sur dix-huit ans au gouvernement de Nicosie.

C’est cette manne qui suscite les convoitises alors que tous les acteurs régionaux se trouvent dans une dépendance énergétique presque totale : Chypre, d’abord, dont l’économie est sortie, en 2016 seulement, après plusieurs années de récession, très affaiblie du plan de sauvetage mené par l’Union européenne et le FMI. Ses besoins restant faibles, l’île se voit en plateforme exportatrice de gaz. Vers toute l’Union européenne, qui cherche à être moins dépendante de la Russie, et en premier lieu la Grèce, avec laquelle elle est déjà liée par un accord de coopération économique et une doctrine de défense commune depuis 1996.

Cette proximité historique n’intimide pas Ankara, pour qui « les Chypriotes turcs ont autant de droits sur cette zone que les Chypriotes grecs ». Très dépendante également pour ses approvisionnements énergétiques, la Turquie joue sur l’ambiguïté d’une île divisée : les réserves offshore appartiennent aux deux parties… Elle poursuit ainsi ses propres forages au large de Chypre du Nord, sous prétexte qu’il s’agit de la zone économique exclusive de la RTCN, qui en droit n’existe pas.

Chypre, haro sur le gaz

« La nouvelle situation oblige Chypre à repenser ses plans pour le développement d’Aphrodite »

Elle a récemment signé un accord avec la Libye, sans consultation de ses voisins méditerranéens, sur un partage des zones maritimes, incluant le déploiement éventuel de soldats. Bras de fer sous-jacent, une délimitation plus favorable à la Turquie des fameuses zones économiques exclusives de Méditerranée orientale, alors que Chypre coopère sur le gaz avec l’Egypte et Israël, qui participe au projet de gazoduc EastMed, un long pipeline sous-marin jusqu’aux côtes italiennes.

Reste que la viabilité commerciale des gisements chypriotes est questionnée. Leur coût d’exploitation en eaux profondes s’annonce élevé au moment même où une crise économique longue s’installe. « La nouvelle situation oblige Chypre à repenser ses plans pour le développement d’Aphrodite, même si sa stratégie énergétique reste de long terme », écrit Charles Ellinas, expert-conseil du gouvernement pour le secteur de l’énergie.

« Historiquement, les cours du gaz sont indexés sur ceux du pétrole, précise l’économiste des matières premières Philippe Chalmin. Cette corrélation est de moins en moins vraie, même si la crise du Covid-19 a abouti à un contre-choc gazier comme pétrolier. Aujourd’hui, personne ne peut couvrir son prix de production. Cela remet en cause de nombreux projets à l’exportation, parce qu’il faut en plus liquéfier le gaz pour le transporter sur de longues distances. En Méditerranée, la situation est un peu différente, parce que les ressources issues de ces gisements off-shore ont vocation à alimenter des pays proches comme la Grèce, l’Egypte ou Israël. Leur exploitation peut rester intéressante ; du coup, la géopolitique compliquée de la région perdurera. »

La situation semble inextricable, même si elle ne devrait pas déboucher sur un conflit armé alors qu’aucun acteur n’y a intérêt selon les observateurs locaux. La rivalité gréco-turque empêche toute coopération internationale indispensable à la viabilité d’investissements très importants. La réunification de Chypre apparaît comme un pas incontournable vers la solution, mais là aussi l’espoir est mince : les dernières négociations, en 2017, ont vite avorté. La petite île jouit d’une position centrale dans la région, qui est à la fois sa chance et son fardeau…


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