Avec 5,8 millions de visiteurs en 2019, la Tate Modern, inaugurée le 12 mai 2000, est devenue le musée d’art moderne et contemporain le plus fréquenté au monde. Sa directrice charismatique, Frances Morris, a impulsé, depuis sa nomination en 2016, une politique en faveur de l’enrichissement des collections, d’un dialogue de fonds avec le public et d’une démarche écologique affirmée.

The Good Life : Comment expliquez-vous le succès de la Tate Modern ?
Frances Morris : Nous bénéficions de plusieurs facteurs d’attractivité. Le quartier de Southwark, où nous nous situons, est devenu l’un des plus fréquentés de Londres avec le Borough Market, le Millennium Bridge, le Globe Theatre… Quand nous l’avons investi, il y a vingt ans, c’était un quartier sinistre qui n’était pas même desservi par le métro ! La puissance architecturale de nos bâtiments entre en ligne de compte aussi. Je crois enfin que nous sommes parvenus à faire en sorte que la Tate Modern soit perçue comme un espace démocratique, accessible à tous.

La Tate Modern a ouvert ses portes en 2000 dans une ancienne centrale électrique de la rive droite de la Tamise, dans le borough de Southwark. La reconversion des lieux a été orchestrée par le cabinet d’architectes Herzog & de Meuron. Une extension lui a été adjointe en 2016, la Switch House, réalisée par les mêmes Herzog & de Meuron.
La Tate Modern a ouvert ses portes en 2000 dans une ancienne centrale électrique de la rive droite de la Tamise, dans le borough de Southwark. La reconversion des lieux a été orchestrée par le cabinet d’architectes Herzog & de Meuron. Une extension lui a été adjointe en 2016, la Switch House, réalisée par les mêmes Herzog & de Meuron. Iwan Baan

TGL : La Tate Modern a été le premier musée d’art moderne et contemporain à présenter thématiquement ses collections. Comment s’est imposée cette démarche qui est aujourd’hui largement considérée comme la norme ?
F. M. : A l’époque, il n’existait pas de musée d’art moderne et contemporain à Londres. La création de la Tate Modern a été l’occasion de repenser le modèle du musée du futur. Nous avons vite pris conscience qu’il ne suffirait pas, à l’orée du XXIe siècle, de raconter une histoire de l’art d’un seul point de vue, en suivant le récit linéaire des principales écoles artistiques.

Nous nous sommes inspirés de grandes expositions qui ont remis en cause l’idée même d’un canon occidental, dès les années 90. Je pense aux Magiciens de la terre, au Centre Pompidou, où l’on a vu apparaître des artistes de tous les continents, sans esprit de hiérarchie. Je pense aussi à L’Autre Histoire, à la Hayward Gallery de Londres, qui réunissait des artistes d’origine caribéenne et asiatique. Il ne s’agissait plus pour nous de faire le récit des grands maîtres, mais de mettre en lumière une histoire de l’art en réseau, pleine de divergences et de microhistoires.

L’Exposition Andy Warhol, « A New Look at the Extraordinary Life and Work of the Pop Art Superstar », se tient à la Tate Modern jusqu’au 6 septembre.
L’Exposition Andy Warhol, « A New Look at the Extraordinary Life and Work of the Pop Art Superstar », se tient à la Tate Modern jusqu’au 6 septembre. tate-photography-andrew-dunkley

Le public au cœur

TGL : Vous avez pris la direction de la Tate Modern en 2016. Pensez-vous que le rôle des musées ait changé depuis ?
F. M. : Lorsque j’ai pris la tête de l’établissement, l’une des premières choses que j’ai faites a été de renouveler la façon dont les différentes divisions de la Tate Modern travaillaient ensemble. J’ai instauré un échange en interne beaucoup plus fort entre le service pédagogique, le service des publics, la conservation. Avant, le programme des expositions était considéré comme prééminent. J’estime que le public doit être au cœur de nos préoccupations, dorénavant. Nous n’avons plus l’autorité de parler au nom de nos visiteurs, nous devons dialoguer avec eux.

TGL : Dans certains pays, comme l’Espagne, où la crise économique a été terrible, il y a, depuis dix ans, une volonté claire d’utiliser la culture comme un instrument de transformation sociale. Est-ce aussi la vocation de la Tate Modern ?
F. M. : L’art est de toute évidence une passerelle vers des questions sociétales et certaines formes d’engagement. Il nous aide à nous connecter les uns avec les autres. Au sein du musée, nous disposons depuis 2016 d’un espace appelé « Modern Tate Exchange ». Il occupe un étage entier de la nouvelle aile. C’est un lieu de rencontre où nous recevons toutes sortes d’organismes extérieurs – des écoles, des associations, des fondations…

Tout visiteur du musée peut participer à ce qui se passe dans ce lieu. Cette semaine [l’entretien s’est tenu le 5 mars, NDLR], par exemple, nous accueillons une école d’art, un collectif de féministes et une association locale autour d’enfants qui apprennent la programmation informatique. Tous ces groupes sont encouragés à parcourir les galeries et à tirer parti de leur visite dans leur propre travail et leur cheminement.

Cet escalier monumental et son banc circulaire ont trouvé leur place dans la Switch House, au sommet de laquelle se trouve un restaurant.
Cet escalier monumental et son banc circulaire ont trouvé leur place dans la Switch House, au sommet de laquelle se trouve un restaurant. Iwan Baan

Les enjeux sociaux de la Tate Modern

TGL : Sur le site Internet de la Tate Modern (www.tate.org.uk), on peut explorer les collections par thème, qui recouvrent des enjeux sociaux puissants tels que les migrations, l’homosexualité, l’identité noire… Comment ces thèmes se sont-ils imposés ?
F. M. : Au sein de nos équipes, nous avons des réseaux de personnes qui ont le désir de faire valoir leurs expériences et leurs vécus. Il existe, par exemple, un groupe d’aidants qui s’occupe d’enfants ou de personnes âgées. D’autres groupes se sont formés autour de la question des minorités ethniques ou des revendications LGBT.

Chaque groupe mène ses propres réunions de réflexion et est représenté par un ou deux délégués qui informent le reste du musée. De ces groupes sont nées des initiatives pour créer, en ligne, différents récits à partir des œuvres de la collection. Chaque thème choisi, que ce soit le racisme ou le handicap, est illustré par un choix d’œuvres, dûment commentées et mises en perspectives.

Depuis 2016, l’espace Modern Tate Exchange accueille des rencontres avec des organismes extérieurs – écoles, associations, fondations… –, comme les ateliers School for Civic Action, With Public Works en 2019.
Depuis 2016, l’espace Modern Tate Exchange accueille des rencontres avec des organismes extérieurs – écoles, associations, fondations… –, comme les ateliers School for Civic Action, With Public Works en 2019. dan-weill-photography

Retrouvez la suite de l’interview de Frances Morris, directrice de la Tate Modern, dans le N°43 de The Good Life, actuellement en kiosque.


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