Aucune ville d’Europe ne compte autant de clubs professionnels que Londres. Et à l’heure où posséder une équipe de football constitue enfin un investissement rentable, la mutation économique de la capitale se fait aussi au rythme du ballon rond.

Jour de match dans le nord de Londres. Une marée humaine inonde le tronçon de High Road qui relie la station Seven Sisters et le Tottenham Hotspur Stadium, 2 kilomètres plus haut. On croise des marchands d’écharpes, quelques pubs aux couleurs du Tottenham Hotspur FC, des types qui improvisent des grillades, ainsi que des échoppes de produits dérivés. Le stade, conçu par le cabinet américain Populous, construit au même emplacement que son prédécesseur et inauguré il y a moins d’un an, est impressionnant et a raflé plusieurs prix d’architecture. Ici, tout est démesuré.

Avec ses 2 000 m², l’« official store » est le plus grand d’Europe. Surtout, à l’intérieur, les travées dépoussièrent l’expérience du match de football. On compte 60 points de restauration. Les concepteurs ont posé un énorme food court, où l’on peut ripailler de burgers, poulets frits ou plats asiatiques, pour des prix étonnamment raisonnables. Plus loin, un autre bar propose des bières artisanales, en tirant directement dans les fûts d’une microbrasserie installée à même le stade.

Sensations fortes

Côté terrain, difficile de ne pas être saisi d’une émotion en pénétrant dans les gradins. Malgré les 62 303 places, ce stade reste chaleureux. On est proche des joueurs, et on vous fait sentir le poids des traditions. Avant chaque match, une bande-annonce est diffusée sur les quatre écrans géants et bombardée sur les 4 500 enceintes JBL. Gloire passée, exploits récents, accéléré de la construction du stade, portrait en slow motion de riverains, le tout narré par une voix off. Tout est fait pour donner l’impression que l’heure est grave. Bref, on en a pour son argent, et vu qu’on a payé 170 euros notre billet pour un match contre Wolverhampton, un second couteau de la Premier League, ce n’est pas plus mal.

La Premier League, une économie dans l’économie

• 100 000 : le nombre estimé d’emplois générés par les 20 clubs.
• 991 M € : les droits TV internationaux, soit 49,3 M par club.
• 2,81 Mds € : les revenus totaux (commerciaux, droits TV, etc.) versés aux clubs par la PL.
• 3,78 Mds € : les impôts payés par les clubs et la PL.
• 8,73 Mds € : la contribution de la PL au PIB britannique, soit près de 0,4 % du total.

Le Tottenham Hotspur Stadium, œuvre du cabinet d’architectes américain Populous (2019), est le plus grand stade de Londres.
Le Tottenham Hotspur Stadium, œuvre du cabinet d’architectes américain Populous (2019), est le plus grand stade de Londres. DR

Enfin, la présence de José Mourinho sur le banc, ainsi que d’une ribambelle d’internationaux, et les publicités qui défilent en vietnamien ou en chinois sont un bon indicateur du niveau d’internationalisation de l’affaire. Et pourtant, aussi exceptionnel cela soit-il, Tottenham n’est que l’un des 12 clubs professionnels de la ville, dont cinq évoluent en première division. Au sein du « Big Six » de la Premier League, trois clubs sont londoniens : Chelsea, Arsenal et Tottenham. Et dans le « Football Money League 2020 » du cabinet Deloitte, le classement annuel des clubs les plus riches du monde, on retrouve aussi West Ham United. Alors que Paris se cherche désespérément un second club, cette concentration impressionne, et leurs performances sportives et financières forcent le respect.

Une affaire d’identité sociale

Historiquement, les clubs ont souvent émergé d’industries ou d’associations de travailleurs. Arsenal, qui arbore un canon sur son emblème, était l’équipe des manufactures d’armes. Le double marteau sur l’écusson de West Ham, créé en 1895, fait, lui, écho aux usines de ferronnerie. Et dans une mégapole de 15 millions d’habitants, supporter un club de football tient de l’identité sociale. David Bellion, 37 ans, aujourd’hui directeur de l’agence Supervision Office, chargé de l’image du Red Star, a joué une partie de sa carrière en Angleterre. « En termes de jeu et d’ambiance dans les stades, l’Angleterre, c’est la Mecque du football ! Et avec tous ces clubs londoniens, ça fait des tonnes de derbys, avec des histoires légendaires, et parfois des bagarres. Le public est bouillant. Quand tu joues en Premier League, tu es déjà galvanisé à chaque match. Mais là, c’est la dose extra. »

Le club de Chelsea, propriété de Roman Abramovitch, a été fondé en 1905.
Le club de Chelsea, propriété de Roman Abramovitch, a été fondé en 1905. DR

La réputation d’un mythe

Bien qu’il n’ait pas grandi là, Pete Haine, 65 ans, supporte Tottenham depuis toujours. Installé dans le « M », le café du club ouvert sept jours sur sept, cet ancien fonctionnaire détaille un pedigree classique de supporter londonien. « Tout petit, mon père venait voir les Spurs. Il me ramenait les programmes des matchs, me racontait les histoires. Avec mes copains, on voulait tous être Jimmy Greaves, un attaquant mythique du club. Je suis venu voir mon premier match à 14 ans, contre West Ham. Et ce jour-là, j’ai compris que chaque fois que je le pourrai, je viendrai au stade. »

Depuis qu’il a pris sa retraite, ce gentleman s’investit à fond en qualité de secrétaire du Trust des supporters du Tottenham FC. Avec ses comités de supporters disséminés aux quatre coins de la planète, Pete Haine est très conscient de l’attrait du football anglais. « Un touriste qui vient à Londres va ­vouloir voir la tour de Londres, Buckingham Palace et un match de foot. On a le meilleur championnat au monde. Les gens veulent goûter à ça. Et entre Arsenal, Tottenham, Chelsea, Fulham, West Ham, il y a le choix… »

Une aubaine pour les investisseurs

Alors que posséder un club de football a longtemps été un loisir pour millionnaire, l’investissement serait aujourd’hui rentable. Timothy Bridge, co-auteur du fameux rapport « Football Money League 2020 » de Deloitte, n’est pas étonné que des entrepreneurs américains, pakistanais, russes, émiratis ou encore malaisiens se soient offert des clubs de la capitale ces dernières années. « Londres est une combinaison de business et de football. Grâce à l’importante population de la ville, tous les clubs possèdent un marché naturel fort, qui repose sur des liens historiques, géographiques, religieux… Et désormais, les réseaux sociaux jouent beaucoup sur l’attractivité d’un club. Posséder des joueurs populaires en ligne dans son effectif compte. »

Un moyen de ratisser de nouveaux fans, sur un marché désormais planétaire. « Si les clubs de foot londoniens intéressent les investisseurs étrangers, poursuit Timothy Bridge, c’est une affaire de prestige, mais aussi un moyen de s’implanter à Londres et de développer leurs affaires. Et comme le football anglais est devenu très attractif ces vingt dernières années, posséder un club constitue dorénavant une aubaine, avec des perspectives concrètes de croissance et de revenus. »

Les blancs de Tottenham affrontaient les jaunes de Wolverhampton le 1er mars dernier.
Les blancs de Tottenham affrontaient les jaunes de Wolverhampton le 1er mars dernier. DR

Recherche de sponsor pour les stades

A côté du sponsoring, des droits télévisés, des primes UEFA et des ventes de produits dérivés, les stades constituent un pilier économique. L’exemple de l’enceinte de Tottenham, inaugurée en avril 2019, est un cas d’école. Sans même les abonnements – entre 900 et 2 500 euros –, les rentrées sont énormes. « Rien qu’en nourriture et en boisson, le nouveau stade génère un million de livres de chiffre d’affaires par match », éclaire David Haine. Et si les fans l’appellent mécaniquement « nouveau White Hart Lane », le club compte bien céder le nom au sponsor qui signera un chèque substantiel. Lorsque l’autre grand club du nord de Londres, Arsenal, avait lancé les travaux de son nouveau stade en 2004, la compagnie aérienne Emirates avait posé 100 millions de livres sur le terrain pour quinze années de naming.

Des complications pour les locaux

Si les fans sont plutôt heureux, le nouveau stade ne ravit pas tout le monde. Dans ce quartier multi-ethnique et déshérité du borough de Haringey, là où ont éclaté les émeutes de 2011, rares sont ceux à pouvoir se payer un abonnement, et certains habitants et commerçants voient la nouvelle enceinte d’un mauvais œil. Nick Oliver, 42 ans, a grandi ici et fondé son atelier de réparation de boîtes de vitesses automatiques, au sein du Peacock, un petit parc d’activité au pied du stade. Nick Oliver a beau être propriétaire de l’un des hangars, il est, comme la soixantaine d’entreprises installées là, sous la menace d’une expropriation par le conseil municipal qui voudrait raser l’ensemble pour dégager l’accès au stade.

Grandeur et décadence du nouveau White Hart Lane

• Construit en deux ans et budgété à 460 M €, le coût final avoisine 1,16 Md €.
• Pour conserver une ambiance traditionnelle, les supporters du premier rang se trouvent à 7,9 m de la pelouse. A titre de comparaison, ils sont à 13,8 m à l’Emirates Stadium d’Arsenal, et à 20 m au London Stadium de West Ham.
• Grâce à la technologie Bottoms up, les pintes servies sont remplies automatiquement par le culot. Chaque machine peut servir 69 pintes par minute. A chaque match, 20 000 pintes sont servies. Les 773 urinoirs ne sont pas de trop…
• L’abonnement annuel le plus cher s’élève à 23 000 €. A ce prix, vous êtes au ras du terrain et avez même accès au tunnel des joueurs.

Comme chaque jour de match, on retrouve Nick Oliver à l’entrée du Peacock, transformé en parking pendant trois heures. A raison de 90 places et 20 livres par véhicule, c’est un petit complément pas négligeable. Sanglé dans un gilet jaune, Nick partage sa colère froide. « Peut-être qu’on devrait faire comme vous et enfiler nos gilets jaunes, non pas pour garer des voitures, mais pour protester. Ici, nous sommes propriétaires, nous employons 250 personnes, nous fournissons des services aux locaux, nous vivons là depuis toujours, et nous devrions accepter de nous faire arnaquer en vendant notre terrain pour une bouchée de pain, et en recommençant à zéro dans un quartier qui n’est pas le nôtre ? Allons… »

Arsenal, propriété de l’américain Kroenke Sports & Entertainment, a été fondé en 1886.
Arsenal, propriété de l’américain Kroenke Sports & Entertainment, a été fondé en 1886. DR

Cheval de Troie

Depuis plus de deux ans, Nick Oliver et Faruk Tepeyurt, l’un des autres copropriétaires du Peacock, s’écharpent avec le conseil de Haringey. Ils essayent néanmoins de maintenir des relations cordiales avec le club. Mais le ressentiment est palpable. Il est de notoriété commune que les propriétaires du club trouvent que l’environnement immédiat n’est pas à la hauteur de leur bijou. Grâce à des montages discrets, il posséderait près du tiers des terrains dans le quartier. Il bénéficie aussi de l’appui du conseil municipal qui a pour projet de raser les nombreux logements sociaux lui appartenant qui entourent le stade. Cela laisserait le champ libre aux promoteurs désireux de construire des immeubles « premium » et attirer des populations mieux dotées. Officiellement, on parle de « régénération » du quartier.

Match Tottenham Hotspur – Wolverhampton.
Match Tottenham Hotspur – Wolverhampton. DR

Gentrification

Officieusement, le mot gentrification est dans tous les esprits. Faruk Tepeyurt comprend que chacun ait envie que le quartier soit réhabilité. « Mais de là à tout raser, c’est dommage, déplore-t-il. D’autant qu’on a de jolis immeubles. Avec un coup de peinture, ça pourrait ressembler à Notting Hill. » Mark Panton, un chercheur spécialiste de la question, a passé trois années aux côtés de Faruk, Nick et des gens de ce quartier défavorisé pour entrevoir ce que le nouveau stade pourrait changer.

De cette chronique, il a fait un roman graphique intitulé Le Cheval de Troie de Tottenham. Attablé au Hot Spuds, le coffee shop de Dave, l’une des figures du quartier, Mark espère que tous ces gens dont il est devenu l’ami ne se feront pas exproprier. Et quand on lui demande son avis sur la question qui sert de titre à son livre, la réponse fuse : « C’est évident, le stade est un cheval de Troie de la gentrification du quartier. Mais dans cette histoire, les habitants savent qu’il y a des soldats à l’intérieur… » Toute la question est de savoir si ça tournera à la guerre.

Le Goal Line Bar du Tottenham Hotspur Stadium est, avec ses 65 m de long, le plus grand bar d’Europe.
Le Goal Line Bar du Tottenham Hotspur Stadium est, avec ses 65 m de long, le plus grand bar d’Europe. DR

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