Un pied chez Facebook, l’autre à l’université McGill de Montréal, l’experte canadienne en intelligence artificielle bouleverse les codes avec une idée pionnière : la collaboration et le partage dans la recherche.

Jongler entre deux mondes, Joëlle Pineau en a l’habitude. Originaire de l’anglophone Ottawa, la capitale du Canada, elle travaille depuis plus de quinze ans dans la province francophone du Québec, à Montréal. Elle a grandi entre la musique – elle jouait du violon – et les mathématiques. Aujourd’hui, à 45 ans, la scientifique codirige les huit laboratoires de recherche en intelligence artificielle (IA) de l’une des plus grandes entreprises au monde, Facebook, tout en chapeautant les travaux d’une vingtaine d’étudiants à l’université McGill.

Une double casquette privé-public qui ne la gêne pas. Bien au contraire. « Il faut toujours faire attention aux questions de conflits d’intérêts et de partage de la propriété intellectuelle, reconnaît-elle sans tabou. Il faut s’assurer que le partenariat soit vu de façon positive des deux côtés. Mais il y a des avantages pour tous. »

Collaboration privé-public autour de l’intelligence artificielle

Ce modèle de collaboration a été établi dès la création du laboratoire de recherche en intelligence artificielle de Facebook (FAIR), en 2013. Côté académique, la démarche d’intégrer le secteur industriel était pourtant loin d’être naturelle. A l’université McGill, Joëlle Pineau a secoué les habitudes en acceptant, il y a trois ans, de travailler pour le réseau social de Mark Zuckerberg. « Il fallait juste que l’université ait un peu d’imagination pour voir ce que ça pouvait donner dans un département informatique, comme cela se faisait déjà dans ceux de médecine, d’ingénierie ou de business », explique avec enthousiasme la directrice du laboratoire d’apprentissage et de raisonnement à la prestigieuse université montréalaise.

L’un des bâtiments de l’Université McGill à Montréal.
L’un des bâtiments de l’Université McGill à Montréal. DR

Son domaine d’expertise : le reinforcement learning, l’apprentissage par renforcement, une branche de l’IA consacrée à l’entraînement des agents par un système de récompenses et de conséquences. Un système « que toute personne ayant des enfants ou un animal domestique connaît bien. Il permet d’adapter le comportement. On l’applique aux machines », résume simplement l’experte en algorithmes et mère de quatre enfants. Les machines apprennent ainsi à prendre les bonnes décisions à partir de l’expérience et non plus sur instruction. Les propres recherches de Joëlle Pineau s’appliquent à la robotique et à la santé.

Assurer la qualité des contenus de Facebook

Au sein de Facebook, la chercheuse travaille sur de vastes projets qui s’étendent, au-delà du FAIR de Montréal, aux laboratoires de Menlo Park, en Californie – le siège de Facebook –, de New York et de Paris – les trois plus gros – ou encore à ceux de Seattle, Pittsburg, Londres et Tel-Aviv. Elle est impliquée dans la gestion des équipes et les stratégies de recherche orientées notamment sur les questions d’intégrité des données et du repérage des contenus haineux. Un travail accompli de plus en plus par des algorithmes d’apprentissage.

« Nous sommes aujourd’hui capables de réaliser très rapidement des traductions – entre cinquante et soixante langues. Nous visons la centaine de langues, celles exprimées par les utilisateurs de Facebook, afin de pouvoir détecter rapidement le contenu problématique. » La priorité du réseau social aujourd’hui ? Assurer la qualité du contenu, au cœur des critiques de ces dernières années, surtout depuis la campagne présidentielle américaine de 2016.

« Nous avons eu des élections au Canada à l’automne, ce fut une sorte de préparation aux grandes élections de novembre prochain aux Etats-Unis. » Des leçons à tirer afin d’améliorer la visibilité des utilisateurs de Facebook, de les aider à mieux comprendre ce qu’ils lisent, voient et entendent, et de leur apprendre à mieux filtrer. Les critiques faites à Facebook sont justifiées, reconnaît Joëlle Pineau, mais les problèmes soulevés ne sont pas propres au groupe de Mark Zuckerberg. « Si Facebook s’arrêtait demain matin, ces problèmes surgiraient sur les autres plates-formes. Or, Facebook a les effectifs et les moyens pour trouver des solutions qui peuvent être partagées avec d’autres. »

Elle l’avoue : elle n’aurait pas accepté de travailler dans un laboratoire privé autre que celui de Facebook. « Les travaux y sont réalisés sur un mode de sciences ouvertes, donc nous publions, nous parlons de nos travaux de façon très ouverte. A long terme, cela bénéficie à toutes les entreprises qui n’ont pas forcément les ressources nécessaires pour améliorer les choses. Cela me tient à coeur en tant que chercheuse. » Un sens du partage qui fait du bien.


The good concept store A découvrir dans le concept store