Alors que les Français sont les premiers fabricants et les premiers consommateurs d’homéopathie au monde, l’Etat a décidé de dérembourser ces médicaments pour cause d’efficacité non prouvée. Retour sur une relation pour le moins ambiguë et complexe.

Près des trois quarts des Français croient aux bienfaits de l’homéopathie, et la moitié d’entre eux déclarent en consommer pour se soigner (baromètre santé 360, institut Odoxa, janvier 2019).

En 2017, le marché représentait environ 620 millions d’euros selon le cabinet OpenHealth, qui s’appuie sur les ventes de quelque 11 000 pharmacies du pays. Nous sommes ainsi les premiers consommateurs au monde de ces petits granules, mais aussi les premiers producteurs, avec le laboratoire Boiron, leader mondial incontesté. En 2017, son chiffre d’affaires s’élevait à plus de 617 millions d’euros, dont 61,3 % réalisés en France.

Un marché en pleine expansion, des consommateurs plus que convaincus… et pourtant, le débat sur l’homéopathie n’a jamais été aussi vif dans notre pays ! En 2018, plus de 3 000 professionnels de santé ont signé une tribune dénonçant le coût et « le charlatanisme » des « médecines alternatives comme l’homéopathie ».

Depuis, certaines facs de médecine ont suspendu la délivrance de leur diplôme universitaire (DU) d’homéopathie. Dernier acte, et non des moindres, l’Etat a annoncé le déremboursement des médicaments homéopathiques en janvier 2021.

Le laboratoire Boiron, leader mondial incontesté du marché de l’homéopathie.
Le laboratoire Boiron, leader mondial incontesté du marché de l’homéopathie. Boiron Belgium

Deux siècles d’utilisation

Pourtant, pas de quoi inquiéter Christian Boiron, actuel patron du laboratoire fondé par son père et son oncle en 1932, qui a déclaré au journal Le Monde qu’il ne s’agissait de rien de plus qu’une « tempête infinitésimale »

L’histoire de l’homéopathie remonte à la fin du XVIIIe siècle. A l’époque, les médecins ont un arsenal de substances thérapeutiques très limité, et celles-ci se révèlent parfois plus dangereuses encore que la maladie qu’elles sont censées traiter !

L’Allemand Samuel Hahnemann invente alors une nouvelle médecine basée sur les principes de similitude et de dimension infinitésimale. En d’autres mots, « soigner le mal par le mal », mais en des quantités insignifiantes.

Troisième grand principe de l’homéopathie, l’individualisation : il ne s’agit pas d’attribuer un médicament contre une maladie donnée, mais d’envisager le patient dans sa globalité et d’adapter le traitement à sa situation particulière, physique et psychologique.

Sur le papier, donc, l’homéopathie a tout pour séduire. Et son principe de « soigner le mal par le mal » semblera même conforté un siècle plus tard par l’invention de la vaccination par Pasteur.

Lorsque Hahnemann s’installe en France en 1835, une cinquantaine de médecins exercent déjà l’homéopathie. Il faudra attendre les années 30 et la naissance des laboratoires pharmaceutiques qui industrialisent la fabrication des granules d’homéopathie pour que celle-ci séduise toutes les couches de la société.

Dès 1938, les assurances sociales envisagent son remboursement et, en 1965, elle entre officiellement dans la pharmacopée française (le registre officiel des médicaments).

Une efficacité non prouvée

A ce jour, aucune étude scientifique n’a réellement démontré l’efficacité de l’homéopathie. Son effet est comparable à un placebo, c’est-à-dire un médicament ne contenant aucun principe actif, mais capable de soulager les symptômes d’un malade parce que celui-ci croit qu’on lui a administré un vrai traitement.

En 2015, le Conseil national de la santé et de la recherche médicale australien (NHMRC, l’équivalent de l’Inserm en France) a publié le rapport le plus complet existant à ce jour.

Trois ans de travail minutieux reprenant les recherches de 225 études ont abouti à un constat implacable : pour 13 maladies ou problèmes de santé courants, l’homéopathie n’a pas eu plus de résultats qu’un placebo ; pour les quelque 50 autres pathologies, les chercheurs du NHMRC estiment que les études sont mal conçues et peu fiables, à cause d’erreurs méthodologiques importantes ou d’un nombre de participants trop faible.

Les auteurs du rapport de conclure qu’« il n’existe aucun problème de santé pour lequel il existe des preuves satisfaisantes de l’efficacité de l’homéopathie » et que « les personnes faisant le choix de l’homéopathie pourraient mettre leur vie en danger si elles en venaient à refuser ou à repousser le choix d’un traitement dont l’efficacité et la sûreté ont été prouvées ».

Et ce n’est pas le premier rapport à aboutir à une telle conclusion. Déjà en 2004, en France, l’Académie de médecine estimait que les préparations homéopathiques « ne répondent en rien à la définition du médicament » et « se présentent abusivement comme efficaces ».

« Il n’existe aucun problème de santé pour lequel il existe des preuves satisfaisantes de l’efficacité de l’homéopathie » – Rapport des chercheurs du NHMRC.
« Il n’existe aucun problème de santé pour lequel il existe des preuves satisfaisantes de l’efficacité de l’homéopathie » – Rapport des chercheurs du NHMRC. Laurent Duvoux

Quant aux Etats-Unis, où l’homéopathie a le vent en poupe, « ces dix dernières années, le marché de l’homéopathie a explosé, créant une industrie de plus de 3 milliards de dollars, qui expose toujours plus de patients à des produits dont l’efficacité n’est pas prouvée », a déclaré en 2018 la Food and Drug Administration qui régule le marché américain du médicament.

Des produits sans risque

Si les raisons du succès de l’homéopathie ne sont pas à chercher du côté de la science, c’est que la médecine conventionnelle n’est pas toute puissante : alors que le mécanisme de certaines maladies est parfaitement connu, nous ne parvenons toujours pas à les soigner. De même que de nombreux médicaments sont efficaces sans que l’on sache pourquoi.

Par ailleurs, et cela au moins est prouvé scientifiquement, l’homéopathie est dénuée d’effets secondaires. Or, les nombreux scandales sanitaires liés à l’industrie pharmaceutique – comme les affaires du Mediator (antidiabétique), de la Dépakine (antiépileptique) ou encore des pilules contraceptives de troisième et quatrième générations – n’ont fait que nourrir la défiance des Français à l’égard des médicaments allopathiques et du risque d’effets secondaires.

D’autre part, la technicité croissante de la médecine fait naître un sentiment de déshumanisation à son encontre. Or, l’homéopathie, elle, envisage le patient comme un tout, corps et esprit, et s’appuie sur le principe d’individualisation du traitement.

Par ailleurs, les médecins qui la prescrivent ne limitent pas leurs consultations à dix-sept minutes, comme c’est le cas en moyenne chez un généraliste. De fait, ils sont souvent mieux perçus par leurs patients pour leur qualité d’écoute.

Le Syndicat national des médecins homéopathes français n’hésite d’ailleurs pas à parler de la consultation comme d’un « colloque singulier ».

Les défenseurs de l’homéopathie avancent enfin que, puisqu’elle ne fait pas de mal, il n’y a pas de raison d’arrêter de l’utiliser ! De nombreuses études ont en effet démontré la puissance de l’effet placebo pour soulager nos maux courants, et ce même chez de tout jeunes enfants.

Ce à quoi certains détracteurs répondent que traiter n’importe quel petit souci de la vie quotidienne – un hématome ou une fatigue passagère – par des petits granules d’eau et de sucre, c’est s’habituer à prendre des médicaments pour tout ou rien. Et donc risquer de basculer plus facilement vers des médicaments allopathiques.

Mieux vaut prendre de simples mesures pratiques (appliquer une compresse froide) ou d’hygiène de vie (dormir plus), dont l’efficacité est avérée scientifiquement et qui sont sans risque !


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