Ses notes épicées aux accents d’exotisme et son parfum de scandale apportent une touche sexy, sensuelle et mystérieuse à toutes les fragrances... Les essences passent, mais le patchouli reste un incontournable de la parfumerie moderne.

A l’origine, il y a ces belles étoffes indiennes et ces châles en cachemire venus d’Orient pour le plaisir des Européennes. Pendant les longs voyages en bateau, pour éviter les dégâts causés par les insectes ravageurs, les tissus étaient enveloppés dans des feuilles de patchouli – du tamoul « patch », qui signifie vert, et « ilai », feuille. Son odeur camphrée repoussait les indésirables et en particulier les mites. Pourtant, frais, ce petit arbuste vivace aux grandes feuilles souples surmontées de fleurs duveteuses en épis n’a quasiment pas d’odeur. Ce n’est qu’une fois séché et fermenté que sa puissante fragrance se dégage.

Un parfum de scandale

Alors qu’en Inde on brûle depuis longtemps le patchouli pour en faire un parfum d’ambiance, cette habitude est reprise par l’Angleterre victorienne, déjà friande de pots-pourris. A la fin du XIXe siècle, l’élite britannique s’enveloppe de cachemire, parade en robe soyeuse, et s’enivre de ses effluves.

En France, ce sont les cocottes entretenues qui découvrent la fragrance, grâce aux étoffes offertes par leurs protecteurs. Le patchouli entraîne alors dans son sillage un parfum de scandale, de soufre et d’amours coupables dans le Paris fraîchement haussmannien. Les bourgeoises le méprisent : « Ça cocotte ! » Progressivement introduit en parfumerie, il devient la fragrance la moins chère, la plus sexy et la plus entêtante.

Un plant de patchouli.
Un plant de patchouli. DR

Cette matière première est une aubaine pour les grands parfumeurs qui apprécient, dès le début du XXe siècle, sa première évocation très orientale. Ils s’emparent alors de cette essence aux notes boisées, aromatiques, un peu ambrées et même soufrées : en 1917, Coty lance son Chypre. C’est une vraie source d’inspiration pour les nez, qui jouent avec cette odeur un peu « sale », terreuse, ce faux boisé aux allures de menthe qui apparaît après pourrissement des feuilles et distillation.

Du patchouli pour les hippies

Avec sa connotation vulgaire et la puissance de sa note olfactive, le patchouli est adulé par les uns, détesté par les autres. Woodstock et la génération hippie le remettent sur le devant de la scène, sous forme d’encens et de parfum corporel. Goa est à la mode, les parfumeurs fleurent le filon. « C’est Réminiscence qui a relancé la mode en 1974, avec Patchouli, se rappelle Patricia de Nicolaï, fondatrice de la marque du même nom. Son jus, beaucoup plus sucré, orangé, qui rappelle le Grand Marnier, a tout de suite connu le succès. »

Les marques de niche s’en emparent à leur tour. Depuis, le patchouli est l’un des piliers de la parfumerie : les jus aromatiques, un peu ambrés, ont une connotation masculine, tandis que les chypres sont très féminins. « Il subsiste toujours une ambiguïté en matière de patchouli, les lignes ne sont pas lisibles », s’amuse Patricia de Nicolaï, dont les créations misent sur l’unisexe.

« Féminin ou masculin, qu’importe, tout dépend finalement du souvenir olfactif auquel le patchouli est lié », ajoute François Hénin, président de Jovoy. Patchouli intense de Nicolaï, Psychédélique de Jovoy, Duro de Nasomatto et, bien sûr, Bornéo 1834 de Serge Lutens qui nous ramène à la découverte du patchouli en Europe, sont autant de références en la matière.

Duro, 124 €, Nasomatto.
Duro, 124 €, Nasomatto. DR

Durable, cette essence remplace avantageusement en note de tête et en note de cœur la mousse de chêne, dont l’usage est aujourd’hui très réglementé à cause de molécules allergènes qu’elle contient.

Le savoir-faire indonésien

La plupart des grandes marques de parfums ne travaillent pas le patchouli de synthèse : trop performant, trop « propre », trop prévisible, il gêne la magie de l’alchimie. « Si la chimie façonne la charpente du parfum, la nature lui donne son caractère », explique Jean- Pierre de Mattos, chez Mane. Alors, même s’il faut compter pas moins de 330 kg de feuilles de patchouli pour obtenir un seul kilogramme d’extrait, et qu’on estime qu’un kilogramme d’huile essentielle de patchouli avoisine les 150 euros, il n’est pas question d’y renoncer.

Bien sûr, tout dépend de la qualité et des conditions de culture. Mais, sur ce point, les grands parfumeurs sont unanimes : l’Indonésie propose la meilleure qualité, grâce à un sol idéal dans des sous-bois feuillus et non en pleins champs, un savoir-faire unique, une récolte sélective dans les règles de l’art.

Bornéo 1834, 290 €, Serge Lutens.
Bornéo 1834, 290 €, Serge Lutens. DR

D’ailleurs, si la production mondiale plafonne à 1 500 tonnes par an, 1 200 proviennent d’Indonésie, où le marché du patchouli pèse 110 millions de dollars. Attirés par ce marché en pleine expansion et pour prévenir certains imprévus, comme les mouvements sociaux de Jakarta qui, il y a quelques années, avaient fait flamber les prix, ou d’autres accidents climatiques tels que le tsunami de 2004 qui avait aussi fragilisé la filière,

l’Inde ainsi que le Guatemala et le Rwanda se sont mis à la culture du patchouli. Et ça n’est pas près de s’arrêter : si l’essence se retrouve déjà dans plus de 5 000 parfums, les millennials à la recherche de produits naturels et responsables ne font qu’accroître la demande.


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