Fasciné par le légendaire 501 de Levi’s, le Japon a repensé l’icône américaine. Totalement à contre‑courant de la production de masse et de la fast fashion, les manufactures de l’Archipel hissent le jeans au rang d’objet artisanal et de luxe. Retour sur une success‑story nippone.

Dégradés de bleu indigo, braguette boutonnée, cinq poches et rivets. Sur les étagères, des jeans à l’épaisse toile légèrement rugueuse s’empilent. Au mur, des icônes de la culture pop américaine peuplent des affiches à la typographie rétro. A Daikanyama, la « ­petite Brooklyn » de Tokyo, les grandes marques de jeans japonais dissimulent, derrière leurs discrètes façades, de véritables microcosmes empreints de culture américaine. Du jeans vintage, on en trouve toutes les caractéristiques. Et pourtant, la silhouette de l’Archipel qui pare leurs étiquettes rappelle que The Flat Head, Full Count, ­Warehouse & Co. et autres consœurs sont bien des fabrications japonaises.

Les jeunes marques nippones s’attardent sur chaque étape de production du jeans, qu’elle veulent durable, pour traverser les âges.
Les jeunes marques nippones s’attardent sur chaque étape de production du jeans, qu’elle veulent durable, pour traverser les âges. DR

C’est avec leur look à l’américaine que les jeans nippons se sont taillé une place de choix sur le marché. Les codes du vêtement façonnés aux Etats-Unis sont scrupuleusement respectés et intégrés à un minutieux processus de fabrication qui met à l’honneur le travail artisanal. Haut de gamme, les jeans made in Japan habillent aujourd’hui les quartiers branchés des grandes capitales, si bien que « les marques américaines s’inspirent des Japonais et font appel à l’expertise nippone pour la production de leurs toiles », souligne W. David Marx, écrivain américain qui scrute le ­phénomène dans son ouvrage Ametora. How Japan Saved American Style.

Ode au 501

Le culte que l’Archipel voue au mythique 501 de ­Levi’s nourrit son expertise. Le Japon le découvre après la guerre. Porté par les soldats américains, le modèle incarne cette contre-culture venue d’Occident qui fait rêver la jeunesse nippone. On l’achète d’abord sous le manteau. Il ­rejoindra plus tard les boutiques de seconde main du pays, qui se remplissent de jeans américains des années 50 et 60. C’est l’âge d’or du blue-jeans, déclarent d’une même voix les acteurs de la scène ­japonaise, ­devant la caméra du ­cinéaste Devin ­Leisher, qui leur consacrait en 2016 son ­documentaire Weaving ­Shibusa. Une époque glorieuse où les traces d’usure, « comme celles laissées par les bottes d’un cow-boy, racontaient une histoire », se souvient Kazuhiro Hanzawa, le propriétaire de la boutique tokyoïte ­Marvel’s Vintage.

Le documentaire Weaving ­Shibusa par Devin ­Leisher raconte l’histoire du jeans japonais.
Le documentaire Weaving ­Shibusa par Devin ­Leisher raconte l’histoire du jeans japonais. DR

Un « bleu » bien loin de sa version Stretch bon marché que les firmes américaines fabriquent dès les années 70, en délocalisant leurs manufactures en Chine, mais aussi au Japon. En réaction à cette production mondialisée, des puristes nostalgiques vont s’appliquer à répliquer le jeans vintage de leur jeunesse. Et parce qu’ils estiment urgent de ranimer un savoir-faire oublié, ils se mettent en tête de redorer le blason des Etats-Unis en s’appuyant sur l’artisanat japonais.

Le souci du détail

C’est dans la préfecture d’Okayama que se tisse la trame de l’histoire du jeans japonais. Le territoire est un haut lieu de production textile depuis le milieu du XIXe siècle et rassemble plusieurs corps de métiers, de la filature au tissage, en passant par la teinture à l’indigo. Des techniques qui siéent au projet du groupe Osaka Five. Dès le début des années 90, ce collectif d’entrepreneurs y installe ses ateliers de production et tissent ses premières toiles de jeans sur d’anciennes machines. Guidées par l’esprit du takumi, « l’artisan qui fabrique des produits voués à se transmettre de génération en génération », explique Masayoshi Kobayashi, le fondateur de la marque The Flat Head, les jeunes marques s’attardent sur chaque étape de production du jeans, qu’elles veulent durable, pour traverser les âges.

Icône japonaise

S’assurer de l’épaisseur de la toile pour éviter les vrilles au niveau de la cheville, de la solidité du selvedge pour que la trame ne s’effiloche pas, de la bonne teinte qui, avec le temps, offrira un délavé du meilleur effet : l’attention portée au détail guide leurs expérimentations. Une poignée d’années plus tard, les marques japonaises maîtrisent à la perfection la réplique du jeans vintage américain, « si bien qu’on confond les productions japonaises et américaines », insiste W. David Marx. Jusqu’à les surpasser. « Nous faisons des jeans qui ont l’air aussi authentiques que le vintage, mais qui sont de meilleure qualité », souligne Mikiharu Tsujita, de la marque Full Count.

Le temps est venu de faire valoir l’ADN du jeans nippon, jugent désormais certaines marques qui multiplient les références à la culture japonaise. Elles apparaissent dans leur logo ou dans leurs silhouettes, ou encore dans certaines techniques, comme celle du patchwork boro, vouée, à l’origine, à ravauder des vêtements. Iconoclaste, la jeune marque Tuki va même jusqu’à supprimer tous les vestiges du 501 et imaginer un jeans minimaliste. En 2020, le jeans est une icône… japonaise.


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