Bruxelles est le « personnage » central de l’aventure de Blake et Mortimer dessinée par François Schuiten, Le Dernier Pharaon. Un album qui rend autant hommage au Palais de justice de l’architecte bruxellois Joseph Poelaert qu’à l’univers de son concitoyen Edgar P. Jacobs, le créateur de la série.

Né à Bruxelles en 1904, Edgar P. Jacobs était de nationalité belge. Pourtant, son pays d’origine n’apparaît jamais dans ses aventures de Blake et Mortimer. Même pas dans Le Secret de l’Espadon, alors que Rome, Paris et Londres disparaissent dans les flammes, réduites à néant par l’attaque de l’empereur du Tibet, ­Basam-Damdu. Comme si Bruxelles n’avait pas droit au statut de ville symbole de l’­Occident. L’explication est plus prosaïque : dans les années d’après-guerre, les éditeurs belges demandaient aux auteurs de bande dessinée de faire évoluer leurs personnages hors de leurs frontières afin d’élargir leur lectorat, et bon nombre d’histoires se déroulaient dans la France voisine. Philip Mortimer et Francis Blake visiteront ainsi Paris et ses environs à plusieurs reprises, de S.O.S. Météores au Piège diabolique, et à L’Affaire du collier.

Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. www.dargaud.com
Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. www.dargaud.com 2019. Editions Blake & Mortimer : Studio Jacobs

Retour aux sources

Depuis la reprise de la série par de nouveaux duos d’auteurs, en 1996, les héros de Jacobs ont continué de voir du pays. Ensemble ou séparément, ils ont notamment visité l’Ecosse, les Etats-Unis, l’URSS, l’Afrique ou Hong Kong. Mortimer s’offre même une petite escapade à Venise dans Le Testament de William S. Il a fallu attendre Les Sarcophages du 6e continent, publié en 2003 par le scénariste Yves Sente et le dessinateur André Juillard, pour les voir enfin mettre le pied à Bruxelles, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1958.

Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon.
Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. 2019. Editions Blake & Mortimer : Studio Jacobs

L’album Le Dernier Pharaon, dessiné par François Schuiten et paru en mai 2019, constitue donc un retour aux sources. L’essentiel de l’action se situe en effet dans la capitale belge, qui apparaît comme le « personnage » central de l’histoire. Tout commence le jour où d’étranges rayonnements, échappés du Palais de justice, provoquent la panne des appareils électriques et électroniques. Les ­autorités décident alors de construire une cage de Faraday en l’enserrant dans un « enchevêtrement métallique », puis d’enfermer la capitale derrière une enceinte infranchissable.

En quelques mois, Bruxelles devient une ville fantôme, peuplée d’animaux sauvages et d’une poignée d’humains incarnant l’esprit de résistance. Les cases montrant le palais construit par l’architecte Joseph ­Poelaert ont sans doute fait sourire – jaune – les lecteurs bruxellois : dans la vraie vie, le bâtiment fait l’objet d’interminables travaux de rénovation depuis une quarantaine d’années. Sa silhouette s’efface derrière des échafaudages, qui ont – comble de l’ironie – eux-mêmes dû supporter des réparations…

Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon.
Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. 2019. Editions Blake & Mortimer : Studio Jacobs

Fidélité à Jacobs

L’origine de cette histoire, écrite à quatre mains par le scénariste Jaco Van Dormael et le romancier Thomas Gunzig, puis rehaussée des couleurs somptueuses de Laurent Durieux, se trouve dans un projet de scénario esquissé par Edgar P. Jacobs et révélé en 2012 par le journaliste belge Daniel Couvreur à François Schuiten : Jacobs avait imaginé que l’infâme Olrik brouillait les ondes des radios et des télévisions, avant de s’enfuir en hélicoptère depuis le sommet du Palais de justice. Si Olrik est finalement absent de l’album, l’allusion à l’édifice a stimulé l’imagination de Schuiten, fasciné depuis toujours par son architecture foisonnante et qui l’a exploré dans ses moindres recoins.

Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon.
Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. 2019. Editions Blake & Mortimer : Studio Jacobs

Les références de Poelaert à l’Egypte ont naturellement conduit les auteurs à jeter des ponts avec Le Mystère de la grande pyramide et à évoquer la figure du cheik Abdel Razek, personnage mythique de cette aventure légendaire de Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon, qui promène le lecteur à travers la capitale belge, du Jardin botanique à la place des Martyrs et à la Grand-Place, ne constitue pas la première incursion de François Schuiten dans Bruxelles.

Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon.
Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. 2019. Editions Blake & Mortimer : Studio Jacobs

En compagnie de son complice scénariste ­Benoît Peeters, il l’avait déjà évoquée de manière détournée dans Brüsel, un album de la saga des « Cités obscures » qui s’en prenait à l’obsession du progrès et dénonçait les stigmates infligés à la cité lors de la construction du quartier européen, au début des années 60. Cette fois, le graphisme de Schuiten a désarçonné nombre de lecteurs. Certains lui ont reproché de s’éloigner de cette fameuse « ligne claire », qu’ils jugent caractéristique de Jacobs. Pourtant, celui-ci n’avait adopté ce style que dans certains de ses albums, et il était plutôt adepte d’un graphisme en clair-obscur faisant la part belle aux jeux d’ombres.

Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon.
Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon. 2019. Editions Blake & Mortimer : Studio Jacobs

« Surréalisme à la belge »

En réalité, ce Dernier Pharaon se révèle fidèle à l’esprit du créateur de Blake et Mortimer, à la fois par le recours à la science-fiction et par le soin apporté aux couleurs, avec cette dominante de vert qui rappelle l’album Le Piège diabolique. Mais aussi par la mise en scène de nos interrogations contemporaines, des réfugiés à la multiplication des murs ou à la conviction qu’un autre monde est possible. « Si Jacobs écrivait encore aujourd’hui, il se reconnaîtrait sans aucun doute dans ce mélange de surréalisme à la belge, de science-fiction et de fable écologique », note avec justesse un internaute dans son commentaire déposé sur un site de vente en ligne bien connu. Bien vu !


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