Ludovic Maisant
The Good Escape

Anvers : les grandes ambitions d’une métropole de poche

Deuxième port européen, deuxième pôle pétrochimique de la planète, leader mondial du négoce de diamants, Anvers dispose aussi d’atouts majeurs dans le tourisme, et son secteur high-tech est en pleine effervescence. Pas mal pour une ville de 500 000 habitants…

A peine trois ans après son inauguration en 2016 – année qui vit aussi la mort de son architecte Zaha Hadid –, le splendide édifice de la Maison du port d’Anvers est devenu une icône culturelle. Sa structure géante à facettes, qui surplombe une ancienne caserne de pompiers des années 1920, représente-t-elle un paquebot, un diamant, une allégorie du futur ? Les trois à la fois, avec « cette combinaison d’énorme énergie et d’infinie délicatesse qui anime les œuvres de Zaha Hadid », selon son ancien professeur Rem Koolhaas.

Siège social du port, cette capitainerie hardie et surprenante offre des vues époustouflantes à travers ses 1 900 fenêtres triangulaires : d’un côté, les docks et les quais qui s’étendent jusqu’à l’horizon ; de l’autre, la ville. Plus qu’un argument marketing, elle s’est imposée comme un symbole d’Anvers. A la façon d’un logo superbe et optimiste, elle invite les Anversois à se projeter vers l’avenir. C’est depuis l’intérieur de ce fantastique bâtiment que 500 salariés gèrent le port, de loin la première industrie d’Anvers.

Signé Zaha Hadid et inauguré en 2016, le magnifique édifice de la Maison du port s’est imposé comme un symbole de la ville. L’immense structure à facettes surplombe une ancienne caserne de pompiers des années 1920.
Signé Zaha Hadid et inauguré en 2016, le magnifique édifice de la Maison du port s’est imposé comme un symbole de la ville. L’immense structure à facettes surplombe une ancienne caserne de pompiers des années 1920. Ludovic Maisant

120 kilomètres de quais

« Près de 60 000 personnes, dont 6 500 dockers, travaillent sur son site, qui s’étend sur 129 km2, soit trois fois la taille de l’agglomération urbaine. Si on ajoute les emplois indirects, on compte 150 000 postes au total dans les provinces d’Anvers et de la Flandre de l’Est », estime Reinhard Byl, responsable de la communication du port. Classée à la deuxième place européenne, derrière Rotterdam, Anvers est aussi – si on ajoute Los Angeles –, l’un des trois ports parmi les vingt premiers du monde qui ne sont pas situés en Asie.

Le long de ses 120 kilomètres de quais, des deux côtés de l’Escaut, d’immenses terminaux en font le leader européen de la manutention de fruits, de cacao, d’acier… Plus de 250 000 tonnes de café y sont stockées à tout moment, et on y charge 635 000 tonnes de sucre par an.

Port d’Anvers.
Port d’Anvers. Ludovic Maisant

Chiffres clés

Population : Anvers, qui comptait 523 000 habitants en 2018, est la ville la plus peuplée de Belgique, et le grand Anvers est la deuxième métropole du pays (derrière Bruxelles) avec 1,2 million d’habitants. La population est en forte croissance (446 000 habitants en 2000). 79 % des Anversois sont Belges, et 10 % sont d’une autre nationalité de l’Union européenne. Mais la ville est cosmopolite : 50,1 % des habitants sont issus de l’immigration, avec d’importantes communautés marocaine et turque. Depuis dix ans, des Européens qualifiés et des migrants du Proche‑Orient arrivent en nombre. La communauté juive, qui travaille surtout dans le secteur diamantaire, comptait 35 000 membres avant 1940, 10 000 en 1960 et 20 000 aujourd’hui.

Economie : « moteur de la Flandre », la ville d’Anvers a un PIB de 50 Mds €, soit 19,3 % de celui de la Flandre et 11,4 % de celui de la Belgique. Le PIB par tête de la province d’Anvers atteint 40 500 €, contre 32 900 € en France. Le port et l’industrie associée sont les premiers employeurs ; la construction, la pétrochimie et la high‑tech, les secteurs en forte croissance. Le taux de chômage dans la ville (7 % selon les statistiques nationales, 12,9 % selon la mairie) est supérieur à celui de la Flandre (3,3 %), et le taux d’emploi (64,2 %) est inférieur (73,5 % en Flandre). Le taux de pauvreté (13 %) est stable depuis 2015.

Education : l’université d’Anvers et les établissements associés (haute école Artesis Plantjin, haute école Karl de Grote, et la très renommée Académie maritime d’Anvers) accueillent plus de 20 000 étudiants (dont 19 % d’étrangers). L’Académie royale des beaux-arts a une réputation d’excellence, en particulier dans ses filières stylisme et design. Anvers héberge aussi des campus de l’université Thomas More pour les sciences appliquées, un conservatoire royal de musique et un institut de médecine tropicale.

Tourisme : la ville d’Anvers a accueilli 19,4 millions de visiteurs en 2018, dont 14,8 millions venus pour la journée (+ 2,1 % en un an), et 4,6 millions y séjournant au moins une nuit (+ 21,9 % en un an). 58 % des touristes venant à Anvers sont des Belges, et 42 % des étrangers. Parmi ces derniers, les Néerlandais se taillent la part du lion (50 %), devant les Allemands (10 %), les Français (7 %) et les Britanniques (6%). Le tourisme d’affaires représente 38 % des arrivées, dont plus des deux tiers pour des conférences ou des séminaires. L’hôtellerie, qui compte 4 000 chambres, va augmenter sa capacité de 50 % tout en montant en gamme.

« Le port est en fait un propriétaire foncier. Il entretient ses terrains (bassins, quais, écluses…) et les loue à des gestionnaires de terminaux, qui installent les grues, les entrepôts, et réceptionnent ou chargent les navires. Mais d’immenses zones sont également louées à des industriels », indique Daniel Audemaert, un guide spécialisé. D’où la présence sur le port d’une usine du groupe Fiat fabriquant des arbres de moteurs de tracteurs, d’un terminal assemblant les grues utilisées par les opérateurs, mais aussi et surtout du deuxième complexe pétrochimique mondial, après celui de Houston. Exxon, Total, BASF, Ineos, Eurochem, Borealis, Lanxess et la plupart des acteurs du secteur y ont installé des cathédrales de vapocraqueurs, catalyseurs, tours de distillation, réservoirs…

Anvers : Les ambitions d’une métropole de poche
Anvers : Les ambitions d’une métropole de poche Ludovic Maisant

Gros investissements de la pétrochimie

Depuis cinq ans, le volume de marchandises traitées par le port a augmenté de 4 % à 6 % par an, pour atteindre 236 millions de tonnes en 2018. Et l’activité « conteneurs », pour laquelle la compétitivité d’Anvers est maximale (45 mouvements par grue chaque heure), se rapproche de celle du port de Rotterdam (131 millions de tonnes en 2018, contre 149 pour le concurrent néerlandais). « La capacité des terminaux de conteneurs est utilisée à 100 %. Le port doit donc absolument mener à bien un projet controversé d’agrandissement pour lequel il négocie depuis près de quarante ans », explique Reinhard Byl.

7 000 emplois dans le diamant

Le port n’étant pas sur la mer, mais à 80 kilomètres de l’embouchure de l’Escaut, isolé au nord de l’agglomération, les habitants d’Anvers qui n’y travaillent pas ignorent au quotidien son existence. Il en va de même de l’activité diamantaire, pour laquelle la cité flamande joue aussi un rôle de leader au plan mondial. « Le kilomètre carré du diamant », près de la gare centrale, est rarement fréquenté par les Anversois qui ne sont pas négociants ou tailleurs de pierres précieuses.

C’est un entre-soi cosmopolite dominé par les communautés juives et indiennes. On y achète et revend 87 % des diamants bruts extraits dans le monde, et un peu moins de la moitié des diamants taillés et polis. Les montants négociés sont en baisse régulière (58 milliards de dollars en 2014, 46 milliards en 2018) du fait de la concurrence accrue de Tel-Aviv, de Dubaï et de Shanghai. Ils devraient s’effondrer cette année, une récession frappant l’industrie diamantaire.

Le volume de marchandises traitées par le port augmente de 4 % à 6 % par an.
Le volume de marchandises traitées par le port augmente de 4 % à 6 % par an. Ludovic Maisant

Cette activité fait ­cependant travailler 7 000 personnes, et plus du double si on ajoute les emplois indirects. Pour la promouvoir, l’industrie diamantaire et l’office du tourisme ont ouvert en 2018 le musée des diamants Diva. Et afin de booster l’achat de diamants par les visiteurs séjournant à Anvers, la ville a créé en 2017 le label de qualité « Antwerp Most Brillant », attribué à 25 bijouteries irréprochables parmi les 200 présentes. « Le commerce de détail, en ­particulier dans le secteur du luxe, est un formidable atout pour l’attractivité d’Anvers, affirme Claude Marinower, échevin (adjoint au bourgmestre) chargé de l’économie et de l’innovation. Chaque week-end, nous voyons déferler des milliers de Néerlandais qui viennent faire du shopping et se distraire dans notre métropole de poche. »

Le centre-ville, largement piéton, est aussi animé que celui de cités cinq ou dix fois plus peuplées. On y trouve tous les magasins de grandes marques internationales (Nike, Uniqlo, L’Occitane, H&M, Levi’s, Princesse Tam Tam…) sur le Meir, tous les grands noms du luxe (Chanel, Louis Vuitton, Montblanc, Hermès, Moncler, Burberry, Issey Miyake…) dans le quartier tout proche entourant Schutterhofstraat. Mais aussi des galeries d’art exposant, ici, un Concetto Spaziale de Lucio Fontana, là, des statues primitives du Nigeria de qualité muséale, ou encore les œuvres du skater et artiste californien Ed Templeton.

Anvers est une scène créative active dans la mode, la bijouterie, l’art et le design. A l’image de Dries Van Noten, qui présente ses collections dans son merveilleux « Palais de la mode ».
Anvers est une scène créative active dans la mode, la bijouterie, l’art et le design. A l’image de Dries Van Noten, qui présente ses collections dans son merveilleux « Palais de la mode ». Ludovic Maisant

Anvers, une destination culturelle de premier ordre

Cerise sur le gâteau, Anvers est une scène créative active dans la mode, la bijouterie, l’art et le design. Dries Van Noten y présente ses collections dans son merveilleux « Palais de la mode », Ann Demeulemeester montre les siennes en face de l’Académie royale des beaux-arts, les bijoutières Wouter & Hendrix sont commissaires de l’exposition actuelle du musée Diva, et plusieurs galeries et boutiques multimarques de mode et de design pointues suivent les jeunes créateurs locaux.

La ville est aussi une destination culturelle de premier ordre (15 musées, dont la Maison Rubens, le MAS, consacré à l’histoire d’Anvers, le musée de la Photo, le musée d’Art contemporain…), et onze de ses chefs ont décroché des étoiles Michelin.

« Pour améliorer l’expérience des visiteurs, nous avons ouvert la splendide salle de concerts de 2 000 places de l’Elisabeth Center, rénovée en 2016, à la tenue de conventions. Le centre d’exposition situé sur le ring va être modernisé et pourra accueillir des congrès de 4 000 personnes dans le plus grand confort. Le Hilton sera rénové et deviendra un hôtel de séminaires ultraperformant. Nous transformons aussi le magnifique site abandonné de la vieille Bourse, où seront implantés un hôtel Autograph Collection du groupe Marriott et des restaurants. Et plusieurs hôtels 4 étoiles vont ouvrir, dont un de la chaîne NH, ainsi que le Botanic, qui sera inauguré fin 2020 dans un bâtiment donnant sur un cloître planté. Notre objectif est de disposer, d’ici à 2022, de 6 000 chambres, contre 4 000 aujourd’hui », explique Koen Kennis, échevin en charge du tourisme et de la mobilité.

Anvers se donne ainsi les moyens de faire croître le nombre de visiteurs (19,4 millions l’an dernier), en misant avant tout sur le tourisme d’affaires et les séjours individuels de qualité.

La high-tech en plein boom

Qu’il s’agisse du port, de la pétrochimie, du négoce du diamant ou de l’offre touristique, la métropole régionale de 520 000 habitants joue donc dans la cour des grands. A ces quatre atouts maîtres, la ville veut en ajouter un cinquième : la high-tech. Il y a sept ans, Anvers ne comptait pratiquement aucune start-up, alors qu’on en recense aujourd’hui plus de 400. Cette explosion concerne en priorité le B2B : innovations pour les opérateurs du port et la pétrochimie, dans le domaine de la santé, de la blockchain, de la gestion des ressources humaines, de l’intelligence artificielle…

« Si la plupart des incubateurs sont privés (le plus gros, Start it @KBC, dépend d’un groupe bancaire), la stratégie de la mairie consiste à aider les nouvelles entreprises à croître et à s’internationaliser », déclare Guido Muelenaer, manager de la stratégie et de l’innovation de la ville.

Anvers participe ainsi au réseau Blue Health Innovation Center, qui soutient les acteurs de la health-tech, et a investi (en compagnie d’industriels) dans Blue Chem, qui ouvrira dès 2020 un parc industriel pour une quinzaine d’acteurs de la chimie durable.

Pour sa part, The Beacon rassemble dans un seul immeuble une cinquantaine de start-up travaillant dans l’intelligence artificielle et l’Internet des objets, 120 chercheurs de l’université d’Anvers et de l’Imec (Institut de microélectronique et composants) et 200 salariés de Lantis, un constructeur d’infrastructures urbaines.

Le but est de contribuer à numériser l’économie du port, l’industrie logistique, la mobilité urbaine, les technologies de la mode… « Quant à l’internationalisation, elle opère dans les deux sens : la ville va aider des start-up d’Anvers à prospecter en Allemagne, en Asie du Sud-Est ou au Texas, grâce aux contacts et aux facilités qu’elle a établi à Singapour, Munich et Austin. Mais elle prospecte aussi pour que des ­sociétés de ces régions choisissent Anvers comme porte d’entrée en Europe », explique Katleen De Naeyer, manager du business international de la ville.

Le manque d’emplois peu qualifiés

Faut-il donc célébrer sans réserve la réussite de cette cité pourvue d’une économie forte et d’une stratégie volontariste, dont la croissance est supérieure à celle de la Belgique, et dont 92 % des habitants se déclarent ­« ­heureux », selon un sondage Eurostat de 2015 ? « Ce serait trop beau. Notre taux de chômage est deux fois supérieur à celui de la Flandre, une situation attristante », constate Claude Marinower.

La moitié des habitants d’Anvers sont en effet issus de l’immigration, et les gros contingents de jeunes Marocains et Turcs sans diplômes de la banlieue nord font face au manque de postes peu qualifiés, et s’insèrent mal sur le marché du travail. Les politiques locaux espèrent que les énormes chantiers (infrastructures sur le ring et les rives de l’Escaut, habitations sur la rive gauche et dans le sud de la ville) vont créer des milliers d’emplois que cette population pourra occuper. Mais Stijn Oosterlynck, qui enseigne la sociologie urbaine à l’université d’Anvers, se montre sceptique.

« La clé de l’intégration, c’est l’école. Or, celle fréquentée par les écoliers pauvres en Flandre – qu’il s’agisse de l’apprentissage du néerlandais ou des mathématiques – est l’une des moins performantes du monde. Donc les inégalités se reproduisent, et le bourgmestre d’Anvers affirme alors que cette population, qui reste pauvre génération après génération, profite du système. Il refuse aussi une politique sociale (logement, éducation, allocations familiales…) importante et efficace, de peur que cela crée un appel d’air pour de nouveaux migrants ». Un échec qu’Anvers est loin d’être la seule ville européenne à connaître, mais qui relativise son parcours par ailleurs sans faute…


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