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Agfa Gevaert, l'ex roi de la pellicule à la conquête de nouveaux marchés

Le fleuron industriel belge, Agfa‑Gevaert, ex-géant de la photo argentique, a pris de plein fouet la première vague de la révolution numérique. Menacé de disparition en 2007, le groupe retrouve aujourd’hui un second souffle après une restructuration exigeante autour de ses activités d’imagerie médicale et de systèmes d’impression.

A la sortie de la gare d’Anvers se trouve le siège social ­d’Agfa-Gevaert, l’ancien leader de la pellicule photo, situé à quelques kilomètres, dans la petite commune de Mortsel. En quelques années, la première vague de la révolution numérique a emporté l’argentique. Kodak, le numéro 1 mondial, déclaré en faillite en 2012, ne s’en est jamais remis. En chemin pour rencontrer le directeur général d’Agfa-­Gevaert, Christian Reinaudo, nous n’étions pas encore très avertis nous-mêmes.

Ce groupe belge emblématique de la grande révolution industrielle du XIXe siècle, pesait, à son apogée, près de 4 milliards d’euros et employait plus de 14 000 salariés. Son savoir-faire dans la chimie fine et une ambitieuse restructuration lui ont évité le pire de justesse. Pris en tenaille entre deux modèles économiques, il lui a fallu partir à la conquête de nouveaux marchés tout en se maintenant à flot sur des activités déclinantes.

Innovation

« Difficile de classer Agfa. Le groupe intervient dans des secteurs différents et développe à la fois des anciennes et des nouvelles technologies », confirme Guy Sips, analyste et directeur de recherche au sein de la banque belge KBC Securities. Fournisseur de solutions en imagerie médicale et en systèmes d’impression, le groupe pèse aujourd’hui 2,2 milliards d’euros, équipe un hôpital sur deux (dont l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris) et intervient dans la production d’un journal sur deux dans le monde.

Sa suite logicielle et ses solutions d’impression jet d’encre Fortuna protègent de la contrefaçon près de 60 % des billets de banque qui circulent dans le monde. Sa capacité d’innovation est restée intacte, avec une petite centaine de brevets déposés chaque année et des investissements en R&D à hauteur de 5 à 6 % du chiffre d’affaires.

Moins connues du grand public, les solutions d’imagerie médicale Agfa représentent une part non négligeable du chiffre d’affaires du groupe.
Moins connues du grand public, les solutions d’imagerie médicale Agfa représentent une part non négligeable du chiffre d’affaires du groupe. DR

Errance stratégique

Le siège social de Mortsel offre de confortables salons faiblement éclairés dans une vaste salle d’exposition dans laquelle se côtoient les plaques d’impression offset, du matériel de radiographie et des textiles imprimés. A l’étage, de hautes portes ouvrent sur les bureaux de la direction. Le directeur général a rejoint Agfa-­Gevaert en 2008, aux heures les plus sombres du groupe belge. Ce Français originaire d’Avignon, ex-­Alcatel, sera le maître d’œuvre d’une feuille de route de la dernière chance. La vente, en 2004, des activités de photographie argentique pour un peu plus de 175 millions d’euros, a laissé une ardoise de 430 millions d’euros et ouvert une période d’errance stratégique.

Recentré sur ses deux autres activités historiques, les systèmes d’impression – dont les marchés ne cessent de décroître – et l’imagerie médicale, Agfa ne parvient pas à valoriser ses atouts. Le groupe bénéficie pourtant d’une culture numérique développée dans les années 90, grâce à des acquisitions, comme Monotype dans les logiciels typographiques ou Autologic dans les systèmes d’automatisation de prépresse. Mais face à une révolution numérique d’une intensité inédite, le paquebot Agfa peine à changer de cap. En 2007, c’est l’impasse. La dette se creuse pour atteindre plus de 700 millions d’euros. La décision de scinder l’entreprise en trois entités indépendantes, prise par la direction en 2006, achève de déstabiliser le groupe. Une crise de gouvernance s’engage.

La grande transformation

Christian Reinaudo, approché pour introduire en Bourse la division santé, a l’expérience des marchés disruptifs et des environnements contraints. Appuyé par un exécutif réorganisé, il lance, dans l’urgence, une augmentation de capital. « Agfa-Gevaert est une entreprise emblématique en Belgique, à l’instar d’Air ­Liquide en France », précise-t-il. Les banques suivent. Mais la partie n’est pas encore gagnée. Une fois renfloué, le groupe doit sécuriser sa base financière et ses engagements au titre des pensions de retraite. Un ambitieux programme de restructuration s’engage alors de 2011 à 2016.

Agfa rationalise ses coûts, resserre sa gamme de produits et développe une offre de services. Les pays émergents montent en puissance : l’Europe, qui représentait 55 % du chiffre d’affaires en 2008, ne pèse plus que pour 44 % des revenus d’Agfa en 2018. Cet ambitieux plan de redressement financier porte ses fruits. ­­Durant cette période, l’industriel réduit sa dette de 285 millions d’euros et renoue enfin, en 2016, avec les bénéfices.

Pour la première fois depuis dix ans, la pression se relâche et les investisseurs reprennent confiance. A son rythme, le groupe se transforme. « La culture d’ingénieur y est historiquement très forte. Nous ­devons faire face à un défi important de gestion des ressources humaines pour développer de nouvelles compétences tournées vers les services et de nouvelles méthodes de travail », confirme Christian ­Reinaudo. L’univers y est très masculin (près de 77 % des effectifs) et la moyenne d’âge tourne autour de 50 ans. Dès 2017, un important programme de formation est déployé dans l’organisation. En 2018, 86 % des employés en ont déjà bénéficié. Le 1er janvier 2019, Agfa nomme un directeur du numérique, plaçant ainsi un pied dans l’ère de l’« agile » et de la stratégie de l’innovation.

Le siège du groupe Agfa-Gevaert, à Mortsel, près D’Anvers.
Le siège du groupe Agfa-Gevaert, à Mortsel, près D’Anvers. DR

Second souffle

Après avoir frôlé l’irréparable, Agfa a donc aujourd’hui retrouvé sa marge de manœuvre. Ses dirigeants vont prendre des décisions cruciales pour l’avenir d’un groupe obligé de composer avec des activités en fin de cycle, comme l’impression offset, et des leviers de croissance, comme l’impression jet d’encre. Cette contrainte impose un double pilotage stratégique. Pour compenser les marchés en berne de l’offset, Agfa se tourne vers l’Asie, rationalise ses unités de production et consolide ses positions. A la rentrée 2018, le belge signe un partenariat avec le fabricant chinois de plaques prépresse Lucky HuaGuang Graphics et rachète le fabricant espagnol Ipagsa. A la fin de la même année, Agfa ferme son usine de Branchburg, aux Etats-Unis.

Restait à arbitrer l’évolution des autres activités. Notamment dans la santé et dans les nouvelles technologies numériques d’impression, comme le jet d’encre. « Nous avions le choix entre plusieurs options : continuer à se transformer dans un contexte tendu, ou vendre une activité bien valorisée pour investir dans nos moteurs de croissance », précise Christian ­Reinaudo. Or Agfa dispose de cette pépite. Depuis le début des années 2000 et deux acquisitions en France et en Allemagne, Agfa a fortement développé des solutions d’informatique hospitalière et de soins. En 2018, cette offre représentait 50 % du chiffre d’affaires de la division santé, contre 30 % en 2008.

Christian Reinaudo, directeur général d’Agfa.
Christian Reinaudo, directeur général d’Agfa. DR

Un petit conglomérat

Chiffre d’affaires 2018 : 2,247 Mds €.
Effectif : 10 034 salariés.
International : présence dans une centaine de pays.
Quatre divisions :
– Systèmes d’impression et prépresse (22 % du CA) ;
– Informatique hospitalière et soins de santé (22 % du CA, en cours de cession) ;
– Solutions d’imagerie médicale (23 % du CA) ;
– Impression numérique et chimie fine (19 % du CA).

Le groupe belge a encore renforcé son expertise en e-santé en rachetant l’éditeur de logiciel français Inovelan en 2018. Au printemps 2019, la direction d’Agfa annonce le lancement du processus de cession, prévu pour l’automne. « Nous ne sommes pas assez gros pour nous imposer sur ce marché spécifique de l’informatique hospitalière », explique Christian ­Reinaudo. Pour les analystes financiers, ce choix intervient au bon moment. « L’opération devrait être bonne pour Agfa. Nous pensons que la vente pourrait lui rapporter autour de 575 millions d’euros », assure Guy Sips.

L’agence Reuters table même sur une valorisation de 750 millions d’euros. Ce trésor de guerre permettrait à Agfa de financer des projets de développement et servir ses actionnaires. Les technologies de l’impression jet d’encre offrent les perspectives les plus intéressantes autour de ses applications dans le bâtiment, la publicité multisupports ou encore sur les emballages « intelligents ». Le groupe devrait donc en faire l’un de ses axes privilégiés d’investissement. La radiologie médicale devrait se recentrer autour de pays porteurs, comme les Etats-Unis, l’Italie, l’Espagne ou encore le Brésil, et agréger les plates-formes afin d’offrir aux hôpitaux des solutions d’imagerie intégrées. Le vent tourne.

La croisée des chemins

Et cela n’a pas échappé à un investisseur d’un genre particulier. Durant l’année 2018, le luxembourgeois Active Ownership Capital (AOC) est devenu l’actionnaire de référence d’Agfa en franchissant le seuil de 10 % du capital. Il fait partie de ces fonds activistes qui font pression sur le management pour infléchir une stratégie qu’ils ne jugent pas assez performante.

En mai 2019, le fondateur d’AOC, l’Autrichien Klaus Röhrig, entre au conseil d’administration d’Agfa-Gevaert. En s’engageant à ne pas récupérer sa mise trop vite. « AOC soutient notre stratégie d’investissement et de transformation », assure Christian Reinaudo. Rescapé de la déferlante numérique, le fleuron industriel belge est à la croisée les chemins. A quoi ressemblera-t-il dans cinq à dix ans ? Aura-t-il fait grandir des activités innovantes et rentables pour leur trouver une place dans la nouvelle économie ?


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