Même la veuve de Steve Jobs, Laurene Powell Jobs, apporte son soutien à la presse, investissant, via sa fondation Emerson Collective, dans différents titres américains. Si le rapport entre les grandes fortunes et la presse n’est pas nouveau, il s’est diablement renforcé ces derniers temps. Retour sur un phénomène qui inquiète ou rassure, c'est selon...

Jeff Bezos, Warren Buffett ou Rupert Murdoch, outre-Atlantique ; François Pinault, Xavier Niel ou Arnaud Lagardère, ici… On se demande si tous ces milliardaires ne seraient pas un peu masochistes, pour continuer d’investir autant dans des journaux ou des magazines en ces temps de crise de mutation de la presse ! Certains, véritables « Citizen Kane » kamikazes, collectionnent encore jusqu’à une centaine de médias et n’hésitent pas à y engloutir, chaque année, des millions de dollars ou d’euros. En Europe ou aux Etats-Unis, la violence de ce tsunami qui ravage le paysage médiatique est telle qu’on compare cette crise destructrice d’entreprises et d’emplois à celle de la sidérurgie dans les années 70.

L’obsession d’une presse « low cost »

Outre la baisse du lectorat, la publicité qui, hier, constituait la principale source des recettes de la presse, s’est considérablement réduite à l’heure d’Internet. En fait, à de rares exceptions près, cette nouvelle génération de magnats des médias n’a plus grand-chose à voir avec la précédente. A savoir celle des mécènes, des dynasties de la presse, tels, en France, les Amaury ou les Hersant. A coups de fusions et de concentrations, ce sont les investisseurs du monde de la finance, de l’industrie du BTP (Bouygues), de l’armement (tel Serge Dassault, aujourd’hui décédé), de la mode ou du luxe (François Pinault) et les grands opérateurs téléphoniques, comme ­Bouygues ou SFR, qui ont pris le relais.

Plus de 90 % des quotidiens nationaux vendus en France sont détenus par dix personnes seulement.
Plus de 90 % des quotidiens nationaux vendus en France sont détenus par dix personnes seulement. Greygouar

L’heure n’est évidemment plus aux « addicts » de l’odeur de l’encre d’imprimerie ou même aux philanthropes, dont Claude Perdriel, 93 ans, qui, lorsqu’il détenait Le Nouvel Observateur ou Le Matin de Paris, assurait, sans rire, « se moquer de l’argent ». Aujourd’hui, les flamboyants mécènes et philanthropes ont cédé la place aux « cost-killers » et, souvent aussi, hélas pour la qualité de l’information, aux obsédés du « low cost ».

Manque croissant de pluralisme

Pour les grands groupes de téléphonie, l’intérêt de posséder des journaux est évidemment de rendre leur marque plus attractive en proposant dans leur offre d’abonnement « les plus grands titres de presse sur votre écran » ou « un kiosque dans votre poche ». Comme le remarquait, amer, un journaliste d’un grand magazine d’actualité : « Naguère, on offrait en prime une montre ou un poste de radio aux nouveaux abonnés de notre journal, mais aujourd’hui, c’est notre journal lui-même qui constitue la prime offerte aux abonnés à un réseau mobile ! En fait, on n’est plus rien d’autre qu’une sorte de cadeau dans un paquet de lessive ! »

Le phénomène le plus préoccupant reste celui de la concentration des médias en un petit nombre de mains. Plus de 90 % des quotidiens nationaux vendus en France sont détenus par dix personnes seulement. Ce manque croissant de pluralisme ne peut qu’inquiéter à propos de l’indépendance de la presse, de la liberté et de la capacité de fournir une information à la fois crédible et de qualité.

Bien souvent, les journalistes de ces groupes doivent fournir, rentabilité oblige, un seul et même « contenu » pour les nombreux titres de leur propriétaire… Pourtant, comme l’estimait Patrick Chappatte, l’un des dessinateurs du New York Times, à qui il est désormais interdit, de s’exprimer sur des sujets politiques, « il n’est pas sûr que les ordres et les “autocensures” viennent d’aussi haut », à savoir du pouvoir capitalistique. Selon lui, cela serait plutôt dû au fait que « les médias, intimidés, tendent à intégrer les codes des réseaux sociaux », bref, que les journaux et leurs sites privilégient systématiquement les sujets qui seront les plus conformes à ce que pense ou attend le lecteur en fonction de son milieu social ou de ses idées politiques…

Les médias, intimidés, tendent à intégrer les codes des réseaux sociaux.
Les médias, intimidés, tendent à intégrer les codes des réseaux sociaux. tim-mossholder

La presse, une carte de visite

La quête éperdue d’une rentabilité de plus en plus difficile à trouver se traduit trop souvent par une baisse de qualité du travail journalistique, faute du temps nécessaire accordé à l’enquête et à l’écriture. Car ce que recherchent les grands ­businessmen en acquérant un média imprimé, c’est moins d’informer que de s’offrir une carte de visite qui leur ouvrira des portes, notamment dans le monde politique.

Rupert Murdoch, le magnat ultraconservateur, qui possède la chaîne Fox News ainsi que quelque 70 quotidiens régionaux aux Etats-Unis, mise résolument sur la presse de proximité. « Dans les villes où le sens de la communauté est fort, il n’y a pas d’institution plus importante qu’un journal local », assure-t-il. Et l’influence, Murdoch, on peut dire que ça le connaît : avant de soutenir aujourd’hui Donald Trump, il avait, déjà en 2003, mobilisé son empire médiatique pour battre la charge au service des va-t-en-guerre en Irak. C’est tout dire !


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