On l’a longtemps appelée la « Second City ». Celle qui serait toujours derrière New York. Depuis, Los Angeles l’a dépassée en population, mais Chicago n’a aucunement l’intention de jouer les troisièmes couteaux. Forte
de ses architectures sublimes, elle ragaillardit son centre-ville et soigne ses zones bohèmes. Son prochain défi : résorber les inégalités qui, ici, sont parmi les plus criantes des Etats-Unis…

« Construire », à Chicago, n’est pas un vain mot. Elle a connu, au XIXe siècle, la pire des destructions : en octobre 1871, le fameux incendie de Chicago a réduit 9 km2 de la ville à néant. Il a laissé plus du tiers de sa population, soit environ 100 000 habitants, sans abri. Alors il a fallu rebâtir, ce dont la métropole du Midwest s’est acquittée avec verve, profitant du sinistre d’abord pour mobiliser ses forces vives entrepreneuriales – et par là redonner de l’entrain à son économie –, ensuite pour se réinventer en merveille de ville. Car oui, en matière de paysage urbain, Chicago coiffe au poteau toutes ses consœurs américaines, New York incluse : posée comme un mirage sur les berges du lac Michigan, sa skyline vous laisse coi.

Dans le détail, elle se distingue par ces élégants mastodontes de style Queen Anne – comme le Rookery Building de 1888 –, par ces gratte-ciel follement excentriques des années 20 – comme la Tribune Tower néogothique ou le Carbide & Carbon Building aux finitions dorées. On la reconnait également par ces immeubles strictissimes de Ludwig Mies van der Rohe, le pape allemand du Bauhaus, ou par ces tours Marina, aussi brutalistes qu’ovniesques, commises par Bertrand Goldberg. Chicago ? Un catalogue d’icônes où le gratin de l’architecture moderne joue des coudes. Alors, face à ces chefs-d’œuvre, les tours de verre que la ville érige aujourd’hui à la pelle vous paraîtront bien ordinaires.

Située sur la rive sud-ouest du lac Michigan, Chicago compte 2,7 millions d’habitants.
Située sur la rive sud-ouest du lac Michigan, Chicago compte 2,7 millions d’habitants. DR

Chicago, future ville-musée

Mais ne l’en blâmons pas : la troisième métropole américaine, derrière New York et Los Angeles, n’est pas une ville-musée. Elle avance. Mute. A folle allure par endroits. Dans la portion sud du centre-ville, le « Loop », ainsi qu’on définit l’aire géographique délimitée par la « boucle » du métro, n’est que grues, excavatrices et bétonnières : entre 2013 et 2018, la zone a gagné plus de 21 000 habitants, soit une croissance de 28,9 % quand la population totale de la ville, elle, augmentait d’à peine 1,4 %. Plus spectaculaire encore, à quelques blocs de là : la transformation qui secoue le West Loop, autour de l’ancien ­Fulton Market, endroit lugubre il y a encore dix ans, où croupissaient de pauvres entrepôts à viande.

Dans la portion sud du centre-ville, le « Loop », ainsi qu’on définit l’aire géographique délimitée par la « boucle » du métro, n’est que grues, excavatrices et bétonnières
Dans la portion sud du centre-ville, le « Loop », ainsi qu’on définit l’aire géographique délimitée par la « boucle » du métro, n’est que grues, excavatrices et bétonnières Adam Alexander

Aujourd’hui, les hôtels à la mode et les bars à cocktails s’y tirent la bourre, tandis que le géant ­McDonald’s, quittant la banlieue lointaine, vient tout juste d’y relocaliser son QG, comme Dyson, Google Chicago ou Motorola Solutions juste avant lui. Travailleurs hyperqualifiés, condos flambant neufs, ambiance hédoniste, ce Chicago-là respire la pleine aisance. Plus bohèmes, on lui préférera peut-être, dans son prolongement nord-ouest, les quartiers de Wicker Park et Logan Square, même s’ils prennent le même chemin du ­relifting. Si l’on s’arrêtait là, Chicago pourrait se résumer aux yeux du promeneur à un riant continuum dont rien ne troublerait la bonne humeur.

Très larges écarts d’espérance de vie

Tout change, pourtant, quand on prend la direction de South Side : avec ses taux de chômage et de criminalité que rien n’érode, l’extrémité sud de la ville, à grande majorité noire, n’est pas abonnée au bon-vivre. « Chicago, c’est un tiers de San Francisco et deux tiers de Detroit », résume l’urbaniste Pete Saunders, le boom du premier tiers n’entraînant pas les deux autres dans son élan. ­Chicago, c’est la ville des Obama, c’est la ville qui a élu une femme noire, Lori Lightfoot, à sa tête en 2018, mais c’est aussi la ville où les écarts d’espérance de vie sont les plus larges du pays : un Noir d’Englewood, quartier sud défavorisé, vivra en moyenne 30 ans de moins qu’un Blanc de Streeterville, quartier riche et central. Certaines initiatives, toutefois, soulèvent l’enthousiasme.

La promenade du Riverwalk surplombe la Chicago River.
La promenade du Riverwalk surplombe la Chicago River. Adam Alexander

Ainsi de celle que mène Theaster Gates, plasticien star et enfant de Chicago. S’il a installé son atelier dans South Side, ce n’est pas seulement pour ses loyers dérisoires, mais aussi pour revitaliser la zone par la culture, pour connecter des sphères, celle de l’art contemporain et celle des « quartiers », qui ne se croisent jamais. Un centre culturel engagé, une résidence ­socioartistique, voilà, entre autres, ce qu’on lui doit. A venir, un Arts and Business Incubator qui devrait s’installer – tout un symbole – dans une école abandonnée. La fondation de Theaster Gates, chapeautant le tout, s’appelle Rebuild (reconstruire), et à Chicago, c’est un verbe qui sonne fort.


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