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The Good Art : Avant-garde, la nouvelle école flamande

D’Anvers à Gand se dessine un véritable corridor où peuvent éclore de très nombreux talents, artistes ou galeristes, dans tous les domaines. Une énergie rendue possible grâce à l’indéfectible soutien des pouvoirs publics.

Ils se nomment Jan Fabre, Luc Tuymans, Michaël Borremans, Wim Delvoye, Berlinde De Bruyckere, Hans Op De Beeck ou encore Dirk Braeckman. Ils ont entre 50 et 60 ans et figurent, à ce jour, parmi les artistes les plus consacrés de Belgique. Surtout, ils ont en commun d’être tous originaires de Flandre. Leur carrière est internationale, ils exposent aux quatre coins de la planète, mais n’en restent pas moins attachés à leur enclos – cette Région flamande qui ne fait pas plus de 13 522 km² (à peine plus que la taille de l’Ile-de-France). Mais qu’a donc la Flandre pour être un tel foyer de talents ? Comment Gand, Anvers ou Louvain – qui abritaient autrefois les primitifs flamands – se sont-elles placées sur la carte de l’art contemporain ?

Lorsqu’on pose la question à Benny Van den Meulengracht-Vrancx, le coordinateur de l’événement Antwerp Art Weekend, qui a lieu chaque année en mai, il répond : « Anvers et Gand sont de bonnes têtes de pont pour les jeunes artistes. ll y a de nombreux lieux d’art, institutionnels ou alternatifs, et des écoles de qualité – l’Académie royale des beaux-arts et Sint Lucas School of Arts, à Anvers, les écoles Kask et LUCA, ainsi que l’institut Hisk, à Gand. Beaucoup de gens sont investis dans la création contemporaine, on trouvera toujours à rejoindre un groupe ou une scène. Moi-même, j’ai créé un espace d’art à Anvers en 2011, juste après être sorti de mon école d’art. Je l’ai fermé en 2018, car je n’avais plus assez de temps à lui consacrer, mais d’autres ont pris le relais. »

Le galeriste Tim Van Laere s’est récemment installé dans le quartier Nieuw Zuid, à Anvers.
Le galeriste Tim Van Laere s’est récemment installé dans le quartier Nieuw Zuid, à Anvers. philippe-seclier

Anvers particulièrement dynamique

L’un des artists run spaces (espaces d’art créés par des artistes) d’Anvers, CASS TL, est même né de l’initiative du peintre le plus connu de Belgique, Luc Tuymans, et de son épouse, elle aussi artiste. A l’arrière du bâtiment, ils ont un atelier. A l’avant, un espace qu’ils offrent aux jeunes talents. « Les artistes flamands sont fidèles à leur scène, analyse Nav Haq, le directeur associé, avec Bart De Baere, du musée d’art contemporain d’Anvers (M HKA), qui est connu pour exposer des grandes figures telles que Joseph Beuys ou James Lee Byars, mais qui soutient également la scène émergente. Les plus établis aident les plus jeunes. Les générations sont connectées. D’autant que les distances sont petites. A Anvers, tout le monde se connaît et se croise le soir dans les mêmes lieux. Cela se traduit par une forte cohésion entre les différents univers de la ville. »

Car Anvers n’est pas seulement riche de plasticiens et de lieux pour les exposer. Elle est aussi la cité par excellence de la mode (avec un musée dédié, le MoMu), où se sont épanouis des talents comme Dries Van Noten, Ann Demeulemeester ou Raf Simons. Elle nourrit également une scène musicale alternative fracassante, avec le collectif Deus ou le label Ultra Eczema monté par Dennis Tyfus. Il suffit de pousser la porte de l’atelier du jeune artiste Joris Van de Moortel, dans le quartier d’Hoboken, pour constater qu’il existe bien des liens entre tous ces mondes.

Des bourses pour soutenir l’art

Plasticien, guitariste, compositeur et parolier, Joris Van de Moortel a investi un ancien garage dont le rez-de-chaussée est envahi de gravures sur bois, de maquettes et de collages sous Plexiglas, tandis que le premier étage accueille un studio de musique. D’une pile de fanzines, il extrait un numéro consacré à la performance qu’il a créée en 2015 à Paris pour le défilé des créateurs A.F. Vandervost.

Les galeristes Sofie Van de Velde et Jason Poirier, associés dans un espace dans Nieuw Zuid, posent devant une œuvre de Nel Aerts.
Les galeristes Sofie Van de Velde et Jason Poirier, associés dans un espace dans Nieuw Zuid, posent devant une œuvre de Nel Aerts. philippe-seclier

Alors qu’il expose en ce moment dans la galerie parisienne de Nathalie Obadia, je l’interroge sur le succès des artistes de Flandre et lui demande si elle s’explique par la politique active de soutien à la création contemporaine que mène depuis les années 80 le gouvernement flamand.

« Il existe en effet chez nous tout un système de bourses sur lesquelles peuvent compter les jeunes artistes. Durant les cinq années qui ont suivi mes études, j’ai reçu une bourse de développement. Une fois ma carrière un peu lancée, j’ai bénéficié d’un autre type de bourse. On peut aussi avoir des subsides lorsqu’on expose à l’étranger. J’en ai reçu pour couvrir mes frais quand j’ai exposé à Berlin. »

« La communauté flamande utilise la culture comme levier de développement économique »

A ces différents dispositifs s’ajoutent des programmes locaux – Studio Start à Anvers ou Nucleo à Gand – qui ont pour vocation de fournir à bon prix des ateliers aux jeunes artistes. « La communauté flamande utilise la culture comme levier de développement économique », m’avait confié, il y a deux ans, le galeriste Sébastien Janssen, alors que j’enquêtais sur la scène de l’art à Bruxelles.

« Ils ont développé un programme de soutien pour les arts, comme pour la danse et le théâtre, et ils ont une grande force de frappe. » Le collectionneur Christophe Veys m’avait lui aussi éclairé sur ce profil pointu et défricheur des Flamands, que l’on ne retrouve pas chez les Wallons. « La Flandre, autrefois très paysanne, a longtemps été snobée par la bourgeoisie francophone. Avec le développement des industries au XIXe siècle, elle s’est enrichie. Elle a cherché à se créer une identité et elle a investi dans la création contemporaine. Elle vit aujourd’hui une revanche. »

Des galeries d’art puissantes

Soutenus par les pouvoirs publics, les artistes flamands le sont aussi par de puissantes galeries. Il faut se rendre dans le quartier résidentiel du Nieuw Zuid (nouveau sud), à Anvers, pour en mesurer le poids. Le galeriste Jason Poirier, de la galerie Plus-One, me fait visiter l’espace qu’il a investi récemment, en association avec la galerie Sofie Van de Velde, tout en me confiant, avec le sourire, qu’« Anvers n’est pas une grande ville, mais elle se sent grande. Sans doute à cause de l’importance de son port. Cela nous donne le sentiment que nous jouons dans la cour des grands ». Le Nieuw Zuid est encore saturé de grues, mais c’est ici qu’on verra bientôt surgir des édifices signés des architectes Stefano Boeri ou Peter Zumthor.

« Quand nous avons décidé de nous installer dans le Nieuw Zuid, en 2016, les lieux ressemblaient encore à un no man’s land. Tout était à construire, la galerie et le modèle de cette galerie. Nous avons décidé de faire les choses autrement, Sofie et moi, en joignant nos forces. Nous partageons un même lieu, dont nous occupons chacun une aile, nous partageons le “back office” et même nos recettes, mais nous avons chacun notre programmation. »

L’artiste Joris Van de Moortel a ouvert son atelier dans le quartier d’Hoboken, à Anvers.
L’artiste Joris Van de Moortel a ouvert son atelier dans le quartier d’Hoboken, à Anvers. philippe-seclier

Cette association, rare dans le milieu très concurrentiel de l’art, leur permet d’ouvrir le champ, de lancer la carrière d’artistes anversois jeunes et déjantés, tels Sven ’t Jolle ou Nel Aerts que représente Plus-One, et d’en réaliser d’autres autour de figures plus historiques, comme Charlotte Posenenske ou Guy Mees, qui figurent dans l’écurie de Sofie Van de Velde.

 Nieuw Zuid, futur quartier central pour l’art contemporain

Depuis peu, le galeriste Tim Van Laere est à son tour venu s’installer dans le quartier Nieuw Zuid. Il a fait construire un édifice spectaculaire de 1 100 m² qu’il a inauguré en avril dernier, associant avec humour le béton gris et des touches de rose – « la couleur fétiche de Franz West », l’artiste autrichien aux sculptures insolentes qu’il représente. « Avec la proximité des autres galeristes, du FOMU [musée de la photo, NDLR] et surtout du M HKA, qui va déménager et s’installer dans quelques années à deux pas, dans un bâtiment beaucoup plus vaste, ce quartier va devenir central pour l’art contemporain », souligne-t-il.

Seule manque à l’appel la galerie Zeno X, qui fédère la plupart des pointures de la scène flamande – Luc Tuymans, Michaël Borremans, Patrick Van Caeckenbergh, Dirk Braeckman… La puissante galerie fait bande à part, mais le monde de l’art ne lui en veut pas et fait le détour par le Borgerhout, un quartier d’immigration où elle est installée depuis 2013. Frank Demaegd y présente ses stars dans un espace de 1 200 m², qui était autrefois une laiterie.

Le galeriste, architecte d’intérieur et collectionneur Axel Vervoordt s’est lui aussi mis à l’écart, en créant, à vingt minutes du centre d’Anvers, un complexe artistique unique en Europe. Le long du canal Albert, il a racheté tout un quartier (55 000 m²) où se déploient des appartements de luxe, des bureaux noyés dans la verdure et, surtout, quatre vastes espaces d’exposition – certains liés à l’activité de sa galerie, d’autres à la présentation de sa fabuleuse collection qui fait le lien entre art d’Occident et chefs-d’oeuvre d’Orient. Il ne faut pas manquer de visiter ces lieux qui se présentent comme un surprenant collage de bâtiments de brique, d’édifices en béton et d’anciens silos à grains où se logent des installations permanentes de James Turrell, de Marina Abramovic ou d’Anish Kapoor.

Gand également très active

Peu de villes de 500 000 habitants peuvent se targuer d’un tel maillage d’institutions vouées exclusivement à l’art contemporain. Gand, qui compte moitié moins d’habitants, bénéficie également d’espaces impressionnants. Si les galeries sont peu nombreuses, en dehors de celles, effervescentes de Tatjana Pieters et de Kristof De Clercq, le musée d’art contemporain (SMAK), la fondation Herbert et le musée Dhondt-Dhaenens (MDD) forment une trilogie incontournable.

Le SMAK, qui a fêté ses 20 ans en 2019, fait à lui seul office de vaisseau amiral. Il est dirigé par Philippe Van Cauteren, qui nourrit le projet de s’agrandir, pour mieux valoriser une collection de 3 000 œuvres, nationales et internationales. « Nous ne disposons pas d’espace permanent pour le moment. Etant situés dans un parc classé, nous ne pouvons pas construire de bâtiment annexe. Mais nous pouvons ajouter des étages, en nous surélevant ou en créant des sous-sols. La ville a commandité une étude », admet Ann Hoste, l’une des commissaires du musée.

A Deurle, au sudouest de Gand, le MDD – fondé à l’origine par un couple de passionnés d’art, Jules et Irma Dhondt-Dhaenens –, bataille lui aussi pour créer une annexe et gagner des mètres carrés. Son directeur, Joost Declercq, a récemment démissionné, lassé d’attendre un permis de construire. En attendant, il a tout de même inauguré en juin 2018 la « Wunderkammer Residence », un projet hallucinant de l’artiste Hans Op De Beeck, réalisé en collaboration avec l’architecte Mo Vandenberghe (studio MOTO).

Le musée d’art contemporain D’ANVERS (M HKA).
Le musée d’art contemporain D’ANVERS (M HKA). philippe-seclier

« Il n’existe pas de pays avec autant de collectionneurs au kilomètre carré »

A eux deux, ils ont transformé l’ancienne villa Meander, logée dans le parc du musée, en une sorte d’ovni architectural. La visite se fait sur demande, mais il ne faut pas passer à côté de cette boîte noire pourvue d’un œil-fenêtre cyclopéen, qui sert à la fois de bibliothèque et de résidence pour des artistes, des conservateurs et des chercheurs.

Tout comme le MDD, la fondation Herbert, le long du canal de la Coupure, atteste de la puissance des collectionneurs flamands. Dans un immense bâtiment de briques – une ancienne usine de machines à vapeur –, Anton et Annick Herbert déploient quarante ans de collection, des minimalistes des années 60-70 (Dan Flavin, Donald Judd, Carl Andre) aux provocateurs des années 80-90 (Thomas Schütte, Franz West, Martin Kippenberger, Mike Kelley). Sans oublier une remarquable collection d’archives et de livres d’artistes qui va les amener, eux aussi, à s’agrandir pour pouvoir devenir un lieu de consultation.

« Il n’existe pas de pays avec autant de collectionneurs au kilomètre carré », déclare sans ambages Tim Van Laere. La Belgique ne s’est pas dotée, comme la France, d’une loi de défiscalisation pour les entrepreneurs qui achètent des œuvres d’art, mais les collectionneurs flamands n’en sont pas moins de plus en plus nombreux à créer des fondations. L’industriel Peter Rodrigues, spécialisé dans l’alimentation bio, a inauguré en mai dernier un espace à Gand. Alain et Hilde Verleysen, qui ont une chaîne de boulangerie à Alost, vont ouvrir un lieu près de Bruxelles en 2020. Ils prennent le relais de géants, comme Walter Vanhaerents ou Mark Vanmoerkerke, qui ont créé leurs fondations dès 2007, l’un à Bruxelles et l’autre à Ostende.

La crainte des discours nationalistes

Les musées, les collections privées, les galeries, les soutiens publics, les écoles, tout converge donc vers une dynamique exceptionnelle de la scène flamande, que l’on ressent à l’échelle des grandes structures, comme des plus petites, à l’image de la Kunsthal Gent et de l’espace 019, deux lieux d’art expérimentaux qui ont ouvert à Gand en 2019, l’un dans un monastère du XIIIe siècle, l’autre dans une ancienne usine de métal.

« Il y a deux ans, quand nous avons gagné le concours pour créer ces deux lieux, la mairie de Gand n’était pas encore passée aux mains des libéraux et le gouvernement flamand n’était pas encore dirigé par le parti nationaliste flamand, explique Valentijn Goethals, qui régit avec quatre autres personnes les deux espaces. Les choses ont changé aujourd’hui, la politique de la ville comme la politique fédérale ont changé. Il y a moins d’argent pour la culture. Ce qui est vrai pour nous est encore plus vrai pour Anvers, qui est passé aux mains d’une coalition entre libéraux, chrétiens-démocrates et nationalistes. Dans le monde de l’art, nous sommes tous inquiets des discours sur l’identité flamande tenus par les pouvoirs publics. »

Nav Haq, directeur associé du musée d’art contemporain D’ANVERS (M HKA)
Nav Haq, directeur associé du musée d’art contemporain D’ANVERS (M HKA) philippe-seclier

« Nous avons tous peur d’être recentrés sur la communauté et de perdre cette largeur d’esprit qui a toujours fait notre force. »

De fait, depuis octobre dernier, le gouvernement flamand met l’accent sur la mise en place d’un « canon flamand », destiné à valoriser « tous les points d’ancrage de l’histoire et de la culture flamande » dans les services audiovisuels comme dans les institutions culturelles publiques. Dans le monde ultraglobalisé de l’art contemporain, se recentrer en priorité sur l’art flamand peut prêter à sourire. Mais l’enjeu est d’importance, et un musée comme le M HKA d’Anvers, dépendant des subsides de la communauté flamande, pourrait souffrir de pressions qui iraient à l’encontre de sa vocation première.

« Nous devons négocier avec le gouvernement flamand de façon constructive, confie Nav Haq. Nous avons toujours travaillé avec les artistes flamands, et nous continuerons parce qu’ils sont bons. Mais nous devons rester aussi au niveau d’un musée international, ne serait-ce que parce que nous disposons d’une collection internationale. »

Jason Poirier, de la galerie Plus-One, résume les préoccupations du moment : « Nous avons tous peur d’être recentrés sur la communauté et de perdre cette largeur d’esprit qui a toujours fait notre force. Daniel Buren et Joseph Beuys sont venus travailler à Anvers dans les années 60. Aujourd’hui, la Flandre attire encore des artistes du monde entier. La Française Laure Prouvost, l’Allemande Kati Heck, la Nigériane Otobong Nkanga vivent désormais à Anvers. Le Camerounais Pascale Marthine Tayou s’est installé à Gand. Nous voulons garder notre ouverture sur le monde. » Espérons qu’il soit entendu…


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