Si l’émergence des architectes belges sur la scène contemporaine internationale est un phénomène récent, leur manifeste est, lui, parfaitement identifiable et identifié. Le contexte local et l’environnement de travail, dicté par l’économie de moyens, font écho à des problématiques plus globales où la frugalité et le rejet des grands gestes donnent désormais le ton.

Lors de la dernière Biennale d’architecture de Venise, en 2018, consacrée au « Freespace », le pavillon belge était sous le commissariat de quatre jeunes architectes, actifs en Wallonie et à Bruxelles : Roxane Le Grelle et le collectif Traumnovelle (Léone Drapeaud, Manuel León Fanjul et Johnny Leya). Le quatuor présentait Eurotopie et s’engageait sur la question européenne, alors que les remous provoqués par le Brexit n’en finissaient pas de déstabiliser l’Union.

Un espace de discussion sous la forme d’un amphithéâtre bleu outremer, abrité sous un plafond central de 6 mètres de haut et des espaces confinés en périphérie, créant une sensation d’oppression : « Dans les niches latérales, où se réfugient ceux qui préfèrent penser seuls au destin de l’Union européenne, le plafond est à portée de doigt », nous confiaient-ils. Lors de cette même biennale, on découvrait, dans l’exposition principale du pavillon central des Giardini, l’installation du cabinet d’architectes De Vylder Vinck Taillieu et son travail remarquable sur un hôpital psychiatrique, à Melle, près de Gand.

L’incroyable vitalité de la scène belge en matière d’architecture contemporaine

Ce qui leur a valu de recevoir un Lion d’argent, récompensant une équipe prometteuse. Autant d’illustrations de l’incroyable vitalité de la scène belge en matière d’architecture contemporaine. Une scène qui, entre jeune garde et valeurs sûres, fait beaucoup parler d’elle ces dernières années tant elle bouscule les lignes. Pourtant, être architecte en Belgique n’a pas toujours été une sinécure. Accusé de tous les maux, et notamment de la spéculation immobilière, le métier n’avait pas bonne presse.

Désormais, les architectes belges, ou du moins ceux qui ont réussi à émerger, trustent les unes des magazines spécialisés et deviennent des maîtres à penser pour nombres d’étudiants. La Belgique aurait-elle résolu la quadrature du cercle d’une architecture engagée, qualitative, sociale, aventureuse, tout en étant pleinement en prise avec son époque, et ce, avec des budgets qui n’ont rien d’illimité.

La Maison Stine-Gybels, une réalisation de Pierre Hebbelinck, à Uccle.
La Maison Stine-Gybels, une réalisation de Pierre Hebbelinck, à Uccle. DR

Nourrie d’interrogations, l’approche est radicalement différente de ce qui prévaut en France. La spécificité de l’architecture belge tient moins au résultat, aussi éclectique qu’ailleurs, que dans la manière de le concevoir et de le réaliser. Le rapport décomplexé à l’histoire de l’architecture est un atout précieux pour la jeune garde, qui s’affranchit d’un héritage écrasant et tétanisant.

L’art de la négociation

En France, le poids de la procédure – et une certaine inertie – ralentit la prise de décision. La chaîne administrative est très hiérarchisée et centralisée. En Belgique, les maîtres mots sont concertation, consensus et improvisation. Rien n’est figé. Tout le monde a son mot à dire, le processus de conception est un apprentissage. Gardons-nous, toutefois, d’un excès d’angélisme. Ici comme ailleurs, les accouchements s’opèrent souvent dans la douleur.

Les pouvoirs publics ont, eux aussi, tendance à établir des rapports de force avec les architectes qui défendent leurs projets, mais tout est négocié et négociable. Ce qui change considérablement la donne. Bien sûr, cet état de fait s’accompagne d’un certain chaos. Mais un chaos fécond qui donne lieu à des réalisations difficiles à envisager en France, où le cadre législatif et réglementaire est extrêmement rigide.

Le projet de réhabilitation de l’hôpital psychiatrique de Melle, près de Gand, PC Caritas, a été récompensé par un Lion d’Argent à la Biennale d’Architecture de Venise 2018 et est l’oeuvre de l’agence de Vylder Vinck Taillieu.
Le projet de réhabilitation de l’hôpital psychiatrique de Melle, près de Gand, PC Caritas, a été récompensé par un Lion d’Argent à la Biennale d’Architecture de Venise 2018 et est l’oeuvre de l’agence de Vylder Vinck Taillieu. DR

En Belgique, le programme architectural n’est qu’un point de départ, alors qu’il est gravé dans le marbre en France, rendant difficile, voire impossible, la moindre adaptation. L’architecture qui découle de cette façon de faire, mais aussi de penser, peut ainsi s’adapter et accueillir le changement.

Une autre spécificité belge, c’est l’existence du bouwmeester, qui n’a pas d’équivalent en France. Ces maîtres- architectes, que l’on trouve en Flandre, en Wallonie et dans la Région de Bruxelles- Capitale, sont les garants de la qualité architecturale. Ils accompagnent les maîtres d’ouvrage à la fois publics et privés dans la réalisation de leurs projets. Ce sont des acteurs neutres et transparents qui rendent possible la discussion entre les différents protagonistes. Une fonction clé dont la France ferait bien de s’inspirer, afin d’aborder avec plus de nuances la façon dont se construit le monde.


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