Luc Julia est l’une des stars françaises de la Silicon Valley, un pape de l’intelligence artificielle. Passé chez HP, où il a développé le système d’imprimantes connectées, puis chez Apple, où il a créé Siri, l’assistant virtuel de l’iPhone, ce Toulousain de 53 ans dirige, depuis 2012, le département de recherche et innovation de Samsung. Loin des discours habituels, il nous livre une nouvelle façon de percevoir l’intelligence artificielle.

The Good Life : Vous avez l’habitude de dire que l’intelligence artificielle n’existe pas, pour reprendre le titre de votre livre. Pourquoi ?
Luc Julia : L’intelligence artificielle qui n’existe pas est celle dont on nous rebat les oreilles dans les médias, celle d’Hollywood, celle qui fait peur. On nous décrit un phénomène de l’ordre de la science-fiction, qu’on ne comprendrait pas et dont on va perdre le contrôle. Or, l’intelligence artificielle, telle qu’elle est définie et appliquée par les gens qui en font vraiment, est contrôlée, contrôlable, voire explicable, même si ce n’est pas simple.

Cette intelligence artificielle-là existe, elle est utile, elle aide les gens. Elle est définie depuis 1956, basée sur des mathématiques, de la logique et des statistiques dont on a la maîtrise. Les histoires qu’on entend ne se fondent ni sur la science, ni sur la technologie qu’on connaît. Peut-être que demain on inventera quelque chose de beaucoup plus proche de notre cerveau, un mix de biologie, de physique quantique, et de je-ne-sais-quoi, mais aujourd’hui les techniques utilisées n’ont rien à voir avec de la science-fiction.

Luc Julia, Vice-président chargé de l’innovation chez Samsung.
Luc Julia, Vice-président chargé de l’innovation chez Samsung. Loïc Hecht

Réguler l’intelligence artificielle

Après, comme n’importe quel outil, elle est potentiellement dangereuse : il y a 300 000 ans, un homme a inventé le couteau pour découper le mammouth, et puis, un jour, un autre s’en est servi pour tuer quelqu’un. Il faut donc instaurer une morale et une régulation.

The Good Life : Siri, que vous avez inventé, n’est donc pas de l’intelligence artificielle.
Luc Julia : Siri, c’est de la stupidité artificielle ! On savait que la base qu’on avait inventée [avec Adam Cheyer, en 1997, NDLR] ne marchait pas. On a donc injecté de l’humanité dans Siri. Mais on l’a fait en injectant non pas de l’intelligence, mais de la stupidité.

Comment procède-t-on ? C’est ce que j’appelle le paradigme de la boîte de nuit. Il y a du bruit, on est bourré, on ne comprend rien à ce que l’autre nous raconte, et donc on sourit bêtement, et on répond à côté. On a l’air un peu stupide, c’est humain. Les robots ne sont pas humains dans ce sens, puisqu’ils font toujours des choses parfaites. La machine à calculer a toujours bon. Nous, de temps en temps, on a faux. Et pourtant, on est intelligent. L’intelligence, c’est donc un truc où il faut être un peu stupide. Et voilà comment on a un peu rapproché Siri de l’intelligence.

L’intelligence artificielle n’existe pas, Luc Julia, 2019, First Editions.
L’intelligence artificielle n’existe pas, Luc Julia, 2019, First Editions. Loïc Hecht

« Siri, c’est de la stupidité artificielle ! » Luc Julia

TGL : Votre autre domaine de prédilection, c’est l’Internet des objets. Il paraît que vous avez transformé votre maison en laboratoire qui contiendrait plus de 200 objets connectés. Dans quelle mesure préfigure-t-elle le futur de l’individu lambda ?
L. J. : Il y a 212 objets exactement. C’est une maison magique et embêtante. Tout est facile. Pas de boutons à toucher, rien. Lorsque mes enfants vont chez les gens, ils ont l’impression que rien ne marche. Chez moi, dans les toilettes, la lumière s’allume automatiquement quand je rentre et s’éteint quand je sors, la chasse se tire toute seule… Ça ne m’essuie pas les fesses, mais ça pourrait !

Après une journée de travail, la porte du garage s’ouvre automatiquement, et comme j’ai une voiture autonome – une Tesla –, elle se gare toute seule. Quand le garage se ferme, ça éteint l’alarme parce qu’elle me détecte. Dans la maison, les lumières se déclenchent sur mon chemin. Quand je m’assois dans mon salon, une lumière orangée – j’aime bien ça – se met en route, avec de la musique.

En hiver, ça allume la cheminée. Ça me met dans des conditions de température et de pression optimale pour prendre mon apéro. Cette « aperitive scene », comme je l’appelle, implique une trentaine d’objets. Tout est orchestré pour moi et ma famille. Ne manque que le robot qui va chercher une bière dans le réfrigérateur.

Retrouvez la suite de l’interview de Luc Julia dans le N°41 de The Good Life, actuellement en kiosque.


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