Européenne, internationale, et cosmopolite, la capitale belge offre une multitude d’identités qui reflètent une histoire dense et mouvementée. Créée en 1989, la jeune Région de Bruxelles‑Capitale doit aujourd’hui faire face à de nombreux défis… et problèmes. The Good Life a essayé de comprendre…

A Bruxelles, on passe du chaos urbain le plus improbable à une enfilade de chefs-d’œuvre patrimoniaux en un clin d’œil. Sur le Mont des Arts, L’Oreille tourbillonnante (The Whirling Ear) de Calder, fontaine datant de l’Exposition universelle de 1958, tourne tranquillement et semble écouter les bruits de la ville. Derrière la place, une succession de bâtisses présentent un curieux cocktail architectural. La première offre un style gothique flamand flamboyant. La façade de la seconde se démarque par un spectaculaire style Art nouveau. A Bruxelles, on se repère entre un « bas de la ville » – le centre médiéval et historique nommé le « Pentagone » – et un « haut de la ville », situé entre la porte de Namur et l’avenue Louise. Cependant, en parcourant ses rues, il devient clair que Bruxelles est en réalité une ville multipolaire, sans véritable centre-ville, constituée d’une mosaïque de quartiers aux ambiances spécifiques et aux aspérités fortes. Tout le développement de la ville actuelle s’est fait en moins d’un ­demi-siècle.

De ville industrielle à ville internationale

En plus de son statut de capitale – de la Belgique, mais aussi de la Communauté française de Belgique (Fédération Wallonie-Bruxelles) et de la Communauté flamande –, Bruxelles est une région depuis 1989. Bruxelles-Capitale regroupe au total 19 communes, s’étend sur un territoire de 162 km2 et abrite 1,2 million d’habitants. Mais Bruxelles est également largement définie par son hinterland. En effet, sur les 726 000 emplois présents dans la Région en 2018, 49 % sont occupés par des non-Bruxellois, les fameux « navetteurs ».

On en dénombre plus de 320 000, dont environ 260 000 font le trajet en voiture entre un ailleurs et la capitale matin et soir. « A la fin des années 70, Bruxelles était la capitale d’un pays qui commençait seulement à se réorganiser en un Etat fédéral, explique Eric Corijn, philosophe, sociologue et professeur en études urbaines à la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Il s’agissait encore d’une ville industrielle, beaucoup plus qu’Anvers ou Liège. En quarante ans, Bruxelles a connu une transition radicale, passant d’une ville industrielle, capitale de la Belgique, à une ville internationale, capitale de l’Europe, et son économie a fondamentalement changé. »

Bruxelles est une mosaïque de quartiers aux ambiances spécifiques et aux aspérités fortes.
Bruxelles est une mosaïque de quartiers aux ambiances spécifiques et aux aspérités fortes. DR

Aujourd’hui, le secteur des services représente 93 % du marché du travail. Les fonctions internationales de la ville, institutions européennes et Otan emploient directement plus de 40 000 personnes, auxquelles viennent s’ajouter toutes les activités parallèles engendrées par cet écosystème. Lobbyistes, journalistes, diplomates, mais aussi représentations régionales, bureaux internationaux d’avocats…

Nid d’entreprises

Au total, la présence des institutions européennes et internationales génère plus de 100 000 emplois et participe à hauteur de 15 % au PIB de l’économie régionale. Cet écosystème attire également les acteurs mondiaux de l’innovation. « Bruxelles est une ville très administrative, et la présence de ces institutions majeures a permis l’essor des start-up dans des domaines découlant naturellement de ces activités, comme la fintech, l’insurtech ou encore la lawtech », indique Arnaud Texier, conseiller stratégique à la direction générale de Hub Brussels, l’agence pour l’accompagnement de l’entreprise.

Ville d’Europe de l’Ouest dans laquelle les automobilistes perdent le plus de temps dans les embouteillages, Bruxelles cherche aujourd’hui à limiter l’utilisation de la voiture et à encourager la piétonnisation.
Ville d’Europe de l’Ouest dans laquelle les automobilistes perdent le plus de temps dans les embouteillages, Bruxelles cherche aujourd’hui à limiter l’utilisation de la voiture et à encourager la piétonnisation. Ludovic Maisant

« On veut faire de Bruxelles le territoire le plus attractif en Europe pour entreprendre mais aussi pour bien y vivre, explique Arnaud Texier. L’économie est un agent de transformation du territoire, et la politique régionale met l’accent sur une transition économique qui doit certes fonctionner, mais aussi avoir un impact social positif sur l’environnement. » Le 20 juin 2019 avait lieu la première cérémonie des Hub Awards dans les locaux de Bozar.

Le prix fut décerné à six entreprises bruxelloises, œuvrant toutes dans des secteurs variés et s’illustrant par la diversité de leurs initiatives. Parmi elles, Spentys, dans le domaine médical, qui crée des attelles imprimées en 3D, légères et recyclables ; SUMY, dans le secteur de la mobilité, qui s’est spécialisée dans le transport écologique de marchandises ; ou encore la plate-forme de financement participatif LITA, qui propose aux particuliers d’investir dans des entreprises durables à fort impact positif.

Une ville profondément divisée

Du fait de son internationalisation, Bruxelles est aujourd’hui la région la plus multiculturelle d’Europe et la deuxième au monde après Dubaï. Dans ses 118 quartiers, près de 200 nationalités se côtoient et font résonner plus de 180 langues étrangères dans cette Babel. « On observe une double évolution, fait remarquer Eric Corijn. D’un côté, un phénomène d’internationalisation, et donc de multiculturalisation, avec des gens qui viennent de partout, et, de l’autre, la perte d’une classe populaire au niveau économique. On combine donc un succès assez remarquable au niveau de cette économie post­industrielle avec des taux de chômage élevés et un tiers de la population vivant sous le seuil de pauvreté. »

En effet, l’internationalisation vers le haut encouragée par le gouvernement régional s’est parallèlement accompagnée d’une internationalisation par le bas. En 2017, le taux de chômage s’élevait à 16,4 %, soit deux fois plus que la moyenne nationale, et atteignait 33 % pour la population active de 15 à 24 ans.

La Grand-Place de Bruxelles.
La Grand-Place de Bruxelles. Ludovic Maisant

Si 58 % des emplois concernent des postes hautement qualifiés, seuls 29 % des chômeurs bruxellois sont titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Bruxelles est une ville divisée ; la fracture sociale se matérialise géographiquement entre des quartiers centraux pauvres, où les zones industrielles se sont développées à l’ouest du canal dès le XIXe siècle, et une large périphérie cossue. Cette caractéristique engendre une polarisation territoriale et socio-économique qui produit d’importants écarts en termes de qualité d’habitat, d’environnement ou de mobilité. L’histoire du développement de Bruxelles rend compte d’une planification urbaine complexe, faite de grands travaux urbanistiques dont les plaies béantes sont parfois encore visibles.

Phénomène de « Bruxellisation »

Dans les années 50, Bruxelles se prépare à accueillir ­l’Exposition universelle et devient également le siège des institutions européennes. Sa modernisation brutale donne alors lieu au funeste phénomène connu sous le nom de « bruxellisation ». La ville est livrée à des promoteurs immobiliers peu scrupuleux ; des aberrations urbanistiques voient le jour, comme l’aménagement de la « jonction Nord-Midi ».

La mode des quartiers monofonctionnels d’affaires bat son plein avec l’établissement du quartier européen à la place de l’ancien quartier Léopold. Ou la création du quartier d’affaires « Manhattan Nord » pour lequel le quartier dans les environs de la gare est complètement rasé. Le paysage urbain est éventré par des autoroutes, les habitants sont expropriés, et des chefs-d’œuvre patrimoniaux sont détruits.

Construit à l’occasion de l’Exposition universelle de 1958, l’Atomium  est devenu, au même titre que le Manneken Pis et la Grand-Place, un symbole de la capitale.
Construit à l’occasion de l’Exposition universelle de 1958, l’Atomium  est devenu, au même titre que le Manneken Pis et la Grand-Place, un symbole de la capitale. Ludovic Maisant

Défendre la mixité sociale et protéger Bruxelles

A partir des années 60, des collectifs de riverains et d’urbanistes, comme l’Atelier de recherche et d’action urbaine (Arau) ou la fédération Inter-Environnement Bruxelles (IEB) et son équivalent néerlandophone BRAL se créent pour lutter contre la bruxellisation, défendre la mixité sociale et protéger la ville à l’échelle du quartier. « Depuis que Bruxelles est devenue une région à part entière, elle a enfin la possibilité de se saisir de son avenir sur les questions urbaines et d’aménagement du territoire, analyse Tom Sanders, directeur de la stratégie de Perspective Brussels. L’échelle métropolitaine est la plus opportune pour traiter un certain nombre de problématiques. »

La ville recèle de trésors architecturaux. Fin 2018, Fosbury & Sons a installé ses espaces de coworking dans le légendaire bâtiment moderniste de Constantin Brodzki.
La ville recèle de trésors architecturaux. Fin 2018, Fosbury & Sons a installé ses espaces de coworking dans le légendaire bâtiment moderniste de Constantin Brodzki. Ludovic Maisant

Réparer le tissu urbain

Aujourd’hui, les chantiers sont de nouveau omniprésents dans la ville. Il ne s’agit plus de raser et de construire à tout-va, mais de recoudre et de réparer le tissu urbain. Le projet du « piétonnier » est emblématique des nouvelles politiques urbaines qui impliquent un changement de paradigme par rapport à celles d’après guerre. Il vise la piétonnisation d’une grande partie du boulevard Anspach et intègre les places De Brouckère, de la Bourse et Fontainas.

Envisagée dès la fin des années 90, annoncée en 2012, la piétonnisation est effective depuis le 29 juin 2015, et la fin des travaux est prévue pour fin 2020. « Le fait de transformer la route en espace piétonnier change la structure spatiale de la ville, explique Eric Corijn. Au lieu de séparer, la ville relie. L’enjeu culturel est là. Le partage de l’espace pousse à s’interculturaliser. Les lieux urbains deviennent alors des espaces de mixité aux identités multiculturelles. »

En 2018, le plan régional de développement durable (PRDD) est approuvé. Il présente le projet de ville bruxellois avec un cap fixé à l’horizon 2040 et entend répondre aux défis métropolitains : la croissance démographique, la mobilité, l’économie urbaine ou encore la qualité de vie.

Bruxelles, ville piétonne ?

« L’une des idées fortes du PRDD est le concept de “ville des courtes distances”, c’est-à-dire la volonté de déployer un maximum de services aux citoyens dans une distance de cinq minutes de marche, de manière à limiter les déplacements motorisés, déclare Rudi Vervoort, ministre-­président de la Région de Bruxelles-Capitale. C’est une excellente illustration de notre volonté d’agir globalement, mais qui suppose par principe la prise en compte des spécificités des divers quartiers qui composent les communes bruxelloises. Les contrats de quartier durable répondent à cette logique d’approche multisectorielle, au départ de la situation propre rencontrée dans ces quartiers. » 

Dans les années 50, Bruxelles se modernise brutalement pour ­l’Exposition universelle et pour devenir le siège des institutions européennes.
Dans les années 50, Bruxelles se modernise brutalement pour ­l’Exposition universelle et pour devenir le siège des institutions européennes. Ludovic Maisant

Les ambitions sont grandes pour densifier la ville tout en la rendant vivable. « Bruxelles contient tous les ingrédients pour être une ville-monde, affirme Eric Corijn. La ville doit être envisagée comme un métabolisme. Ici, la beauté ne sort pas de l’homogénéité, mais il y a la beauté immatérielle, comme la convivialité et la proximité, la possibilité de vivre avec l’hybride, le métissage. Les frictions entre les différences. La combinaison entre le petit et le mondial. Mais pour expérimenter cette beauté-là, il faut prendre le temps. » Ainsi les ambitions de Bruxelles dépendent-elles de sa capacité à se réinventer en ville cosmopolite et durable.

Aujourd’hui, les nombreux chantiers visent à recoudre et à réparer le tissu urbain.
Aujourd’hui, les nombreux chantiers visent à recoudre et à réparer le tissu urbain. Amélie Landry

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