Autoproclamée capitale maritime de l’Europe, Rotterdam est structurée par l’activité de son port, de loin le plus grand du continent. Les marchandises du monde entier y débarquent. Poussée par les transitions énergétique et numérique, la deuxième ville des Pays‑Bas investit dans l’innovation pour rester dans la compétition internationale. Apreté au travail et capacité de résilience sont les atouts de ses habitants pour entrer dans la nouvelle économie.

A la pointe du quai, tel un phare, se dresse la tour de la Port of Rotterdam Authority. L’estuaire de la Meuse coule de part et d’autre et la vieille ville est toute proche, au-delà du pont Erasme qui enjambe le fleuve. S’il fallait un signe fort du passé, il se trouve juste en face : c’est le siège historique de la compagnie maritime de navires de croisière Holland America Line – devenu l’Hotel New York –, qui lançait ses flottes vers la mer du Nord, puis l’océan Atlantique.

Depuis le sommet de l’immeuble de verre, l’horizon est maintenant jalonné d’entrepôts géants, de montagnes de conteneurs, de grues désarticulées… Le port de Rotterdam, qui s’étend sur 42 kilomètres jusqu’à la mer, structure toute l’économie de la deuxième ville des Pays-Bas, définit son identité maritime et est, pour l’essentiel, la clé de son futur. Son histoire a commencé il y a très longtemps.

Le pont Erasme, ou Erasmusbrug, est l’un des emblèmes de la ville. Ce pont à haubans de 802 m de long traverse la Nouvelle Meuse et relie les moitiés nord et sud de Rotterdam.
Le pont Erasme, ou Erasmusbrug, est l’un des emblèmes de la ville. Ce pont à haubans de 802 m de long traverse la Nouvelle Meuse et relie les moitiés nord et sud de Rotterdam. Stevens Frémont

Pour découvrir les lointaines prémices de ce gigantesque port européen, il faut remonter à la construction d’un modeste barrage sur la rivière Rotte, en 1250 : un village de pêcheurs s’y développe, appelé Rotterdam. Vers 1850, le percement d’un canal permet un accès direct à la mer : l’activité va exploser en pleine révolution industrielle et culminer, en 1962, quand le port de Rotterdam surpasse celui de New York et devient le premier du monde.

Comme une parabole de siècles d’histoire économique, de ses phases longues d’expansion jusqu’à l’incroyable accélération des échanges commerciaux ces dernières décennies, c’est la Chine qui domine désormais le transport maritime, avec Shanghai en tête. Fait saisissant, le géant d’Asie place huit de ses ports aux dix premières places ! Rotterdam reste le premier en Europe, très largement devant Anvers et Hambourg.

« Le port de Rotterdam est le moteur de l’économie des Pays-Bas »

Les chiffres de trafic restent spectaculaires : 469 millions de tonnes de marchandises y ont transité en 2018 ; 14,5 millions d’EVP (équivalent vingt pieds, soit la dimension d’un conteneur) y sont entrés quand, dans le même temps, 13,7 millions en sont sortis ; 29 500 supercargos ont accosté en mer et 120 000 navires de taille moyenne ont navigué dans ses installations intérieures…

« Le port de Rotterdam est le moteur de l’économie des Pays-Bas », résume Emile Hoogsteden, vice-président de l’Autorité portuaire – contrôlée à parité par l’Etat néerlandais et la ville de Rotterdam, qui en tirent chaque année 100 millions d’euros de dividendes pour leurs finances. Mais son impact global sur l’économie du pays, sur la création de richesses et d’emploi est beaucoup plus important : il génère 6 % du PIB et occupe 5 % de la population active.

La ville fait tout pour devenir plus attrayante pour le tourisme et pour attirer les investisseurs.
La ville fait tout pour devenir plus attrayante pour le tourisme et pour attirer les investisseurs. Stevens Frémont

A la tête de ce mastodonte, l’Autorité portuaire est d’abord propriétaire des 12 500 hectares de la zone, des 70 kilomètres de quais et des 80 terminaux géants. Elle a bâti l’infrastructure qu’elle loue à des centaines d’entreprises de toutes tailles et de tous secteurs : pétrole, gaz, chimie, charbon, biens d’équipement, denrées agricoles en vrac ou conditionnées… Arrivé à saturation, le site a fait l’objet d’un agrandissement massif au début des années 2010 : en gagnant 3,5 kilomètres sur la mer, le projet Maasvlakte 2 (« la seconde plaine de la Meuse ») a complètement changé la physionomie de la côte néerlandaise !

Une digue de 11 kilomètres a été érigée, des bassins d’une profondeur de 25 mètres ont été creusés et des routes et des voies ferrées, ajoutées. La capacité en matière de transports de conteneurs a ainsi été doublée.

Le défi écologique et numérique de Rotterdam

A l’orée des années 2020, le port de Rotterdam fait face à un autre défi. « L’accord de Paris est un enjeu très important pour nous, affirme Emile Hoogsteden. Il nous engage à ne plus être les simples propriétaires de nos installations, mais à jouer un rôle plus direct dans le travail de nos clients. Nous devons les assister dans la transition énergétique et la numérisation de leurs activités. Si nous ne sommes plus le plus grand port du monde, nous devons devenir le plus durable et le plus intelligent. »

Deux projets sont en cours : capturer le CO2 émis sur le site pour le transférer dans des pipelines et le stocker en mer du Nord dans d’anciens champs gaziers, et utiliser la chaleur dégagée par les activités pour contribuer à chauffer les habitations de la région. La numérisation peut être aussi un vecteur de progrès énergétique. « Notre problème, c’est d’avoir de multiples acteurs qui travaillent souvent ensemble, mais ne sont pas connectés entre eux, poursuit le vice-président de l’Autorité portuaire. Il faut des solutions numériques communes à tous pour partager l’information. Cela permettra d’optimiser les plannings pour une plus grande efficacité, d’éviter, par exemple, de faire rouler des camions qui partent à vide… »

La ville fait tout pour devenir plus attrayante pour le tourisme et pour attirer les investisseurs.
La ville fait tout pour devenir plus attrayante pour le tourisme et pour attirer les investisseurs. Stevens Frémont

Le port de Rotterdam n’a pas non plus le choix. Le gouvernement des Pays-Bas, son coactionnaire, a officialisé en juillet dernier un vaste accord baptisé Green Deal. Objectif : une réduction des émissions de CO2 de 70 % d’ici à 2050 pour le transport maritime, voire la neutralité carbone complète pour le transport fluvial. « Il est de notre devoir de prendre de l’avance dans les innovations vertes. Cela renforce également la position concurrentielle du secteur, ce qui profite à l’ensemble du pays », estime la ministre de l’Infrastructure et de la Gestion de l’eau, Cora Van Nieuwenhuizen.

11 000 panneaux solaires

A la clé, des subventions pour développer des biocarburants ou des propulsions électriques pour les bateaux. En attendant des progrès sur les navires, des prestataires interviennent dans l’enceinte du port pour optimiser, par exemple, la chaîne des produits alimentaires. L’entreprise néerlandaise Kloosterboer est spécialisée dans le stockage et la distribution sous température contrôlée. Elle développe des entrepôts automatisés de grande hauteur qui permettent de réduire la consommation d’énergie jusqu’à 45 % par rapport à un entrepôt classique, affirme-t-elle.

Le port continue de représenter la principale ressource économique de Rotterdam.
Le port continue de représenter la principale ressource économique de Rotterdam. Stevens Frémont

En mai 2017, Kloosterboer a inauguré Cool Port Rotterdam avec une installation photovoltaïque de 11 000 panneaux solaires sur le bâtiment. « Les denrées alimentaires représentent 12,5 % des conteneurs du port, explique Anne Saris, responsable de la branche agroalimentaire et distribution du port de Rotterdam. Des centaines de milliers de tonnes arrivent chaque année de tous les continents, notamment des fruits : oranges, bananes, raisins… Une activité particulière de biens périssables. C’est pourquoi nous avons lancé le projet Food Hub. La marque Innocent [qui appartient à Coca-Cola, NDLR] est la première à s’y installer, avec un investissement de 230 millions d’euros, dans une usine neutre en émissions carbone, opérationnelle début 2021. Elle sera située dans le Juice Terminal : il faut savoir que 50 % des jus de fruits consommés en Europe transitent par Rotterdam ! »

Menace de récession

La mutation lente du port est aussi rendue urgente par la menace de récession. Le Brexit et la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis pèsent sur son activité et celle du pays tout entier, le plus dépendant en Europe des échanges internationaux : la prévision de croissance des Pays-Bas a été ramenée à 1,8 % en 2019 et 1,5 % en 2020 après des années fastes à près de 3 %. Pour l’Autorité portuaire, l’heure n’est pas encore à l’affolement : le transport de conteneurs devrait encore augmenter de 6 % cette année.

« Mais si vous additionnez toutes les incertitudes actuelles, elles auront inévitablement un impact, anticipe Emile Hoogsteden. En cas de Brexit dur, nous anticipons le pire en travaillant de sorte que le “moins pire” survienne à Rotterdam ! Les entrepôts se sont remplis dans l’attente d’une décision, nous avons créé de nouveaux parkings en cas d’embouteillages, nous avons des équipes spécialisées en règles douanières si elles devaient être rétablies… »

Le Brexit est aussi un sujet de préoccupation au siège de Rotterdam Partners, dans le centre de la ville, un très beau bâtiment du XVIIIe siècle, l’un des rares à avoir échappé aux bombardements de 1940. Cet organisme public, créé il y a quatre ans seulement, a pour mission de promouvoir le développement économique et d’attirer les investissements internationaux. « Avec le Brexit, nous avons déjà récupéré une soixantaine d’entreprises dans la logistique maritime, témoigne Wilbert Lek, son directeur. Il y a aussi des sociétés chinoises ou indiennes qui veulent se relocaliser dans l’Union européenne et sont intéressées par la connectivité de Rotterdam. Avec des taxes avantageuses aussi par rapport à nos voisins, elles veulent faire des Pays-Bas leur plate-forme pour l’Europe. »

Comme dans toutes les villes du pays, une grande partie des habitants circule à vélo.
Comme dans toutes les villes du pays, une grande partie des habitants circule à vélo. Stevens Frémont

Amsterdam, premier concurrent de Rotterdam

Le premier concurrent de Rotterdam se trouve à l’intérieur du pays et à moins de 80 kilomètres de là. Amsterdam, l’une des principales places financières du continent, attire toute l’activité de la banque ou de l’assurance prête à quitter la City de Londres. Elle abrite déjà de nombreux sièges sociaux de multinationales, ce qui fait historiquement défaut à sa rivale néerlandaise : même le géant de la grande consommation Unilever avait fini par quitter Rotterdam pour… Londres.

« Des compagnies viennent vers nous comme l’opérateur de télécoms Swisscom ou l’éditeur de logiciels Mendix, qui a été racheté par Siemens, reprend Wilbert Lek. Le secteur des nouvelles technologies a été le premier en volumes d’investissements étrangers l’an dernier, mais nous devons aller chercher encore plus de diversité dans notre économie. » Le business des congrès et des salons est une autre voie explorée : il progresse vite, mais reste encore modeste en termes de revenus, avec 29,7 millions d’euros générés en 2018.

Peuplée de gratte-ciel, Rotterdam a accueilli de grands noms de l’architecture, comme Alvaro Siza et Norman Foster, en passant par un enfant de la ville, Rem Koolhaas.
Peuplée de gratte-ciel, Rotterdam a accueilli de grands noms de l’architecture, comme Alvaro Siza et Norman Foster, en passant par un enfant de la ville, Rem Koolhaas. Stevens Frémont

La ville s’est dotée d’un nouveau centre de conventions et bénéficie de son réseau très efficient de transports publics. Un argument qui peut séduire aussi les touristes, plus nombreux – à raison d’une progression moyenne de 15 % des visiteurs ces dernières années –, attirés par la modernité de la ville.

Cité d’origine d’architectes de renommée internationale, comme Rem Koolhaas ou Winy Maas, Rotterdam espère bâtir un manifeste architectural propre à capter l’attention internationale. Ce Dutch Windwheel, gratte-ciel emblématique en forme d’anneau haut de 174 mètres, fonctionnerait en complète autonomie énergétique grâce à l’éolien et serait installé à l’entrée du port intérieur, réconciliant symboliquement vieille et nouvelle économie. Comme un nouveau phare pour Rotterdam.


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