Alors qu’il ouvre un nouveau magasin sur la légendaire Savile Row, à Londres, le gentleman‑confectionneur Jeremy Hackett se livre sur son parcours et prodigue même quelques conseils pour obtenir ce look anglais, chic et décontracté, qui est envié dans le monde entier.

Jeremy Hackett me reçoit exactement là où on imaginerait le rencontrer : dans un club. Au 5 Hertford Street, précisément, au cœur de Mayfair. Parfaitement sanglé dans un costume bleu, il est là, assis, esquissant à peine un sourire. Il a la nonchalance et le charme des crooners anglais à la Brian Ferry.

Flash-back : Jeremy Hackett a 16 ans, ses parents reçoivent un bulletin scolaire absolument désastreux. Son père lui lance : « Tu finiras par travailler dans un magasin ! » C’est exactement ce qui s’est passé, mais avec une issue bien plus heureuse que celle imaginée dans l’ire paternelle.

Après un travail à temps partiel, le week-end, chez un tailleur de Bristol, le jeune Jeremy part s’installer à Londres. Il n’a que 18 ans. Il trouve une place dans un magasin de la fameuse King’s Road, à Chelsea, dans l’ouest de la City. « On s’est beaucoup amusés là-bas dans les années 70 », se remémore-t-il.

Jeremy Hackett, fondateur de la marque qui porte son nom.
Jeremy Hackett, fondateur de la marque qui porte son nom. Nick Tydeman Photography

Il finit par travailler pour le tailleur John Michael, à Savile Row, adresse légendaire du sur-mesure de la capitale britannique. C’est sur Portobello Road, célèbre pour ses vêtements et accessoires vintage, qu’il rencontre son associé, Ashley Lloyd-Jennings. Tous deux se lancent, pour commencer, dans la revente de vêtements d’occasion chinés sur les marchés londoniens.

« C’était de bonnes années, ça marchait très fort », évoque avec nostalgie Jeremy Hackett. La demande est telle qu’ils décident de confectionner leurs propres vêtements, fabriqués à partir de fibres naturelles, dans le style anglais traditionnel. Ils ouvrent le premier magasin Hackett sur King’s Road, en 1983.

1000 points de vente Hackett

Une aventure qui les conduit aujourd’hui à la tête d’une société internationale qui compte 1 000 points de vente dans le monde (dont 160 magasins) et propose plusieurs marques : Hackett London, Hackett Mayfair, HKT et Bespoke Tailoring Services. Cette dernière s’occupe, notamment, des collaborations avec des partenaires prestigieux comme Aston Martin et Henley Royal Regatta.

Désormais connue dans le monde entier (l’Espagne est le deuxième marché du groupe après le Royaume-Uni), la marque est devenue une référence. En 2007, Jeremy Hackett publie même un livre, Mr. Classic, ou l’essence du style masculin à l’anglaise.

Justement, c’est quoi l’essence du style anglais ? « C’est de s’habiller pour la bonne occasion. Dans le temps, traditionnellement, on revêtait un costume à rayures pour aller travailler dans la City ; un smoking pour dîner en ville ou une veste en tweed pour les week-ends à la campagne. Bien sûr, maintenant, c’est beaucoup plus relax, le tout c’est de donner l’illusion d’un British gentleman, une idée un peu romantique, quelque chose de beau, de confortable, pas trop apprêté. Il faut que ça ait du charme et qu’on n’ait pas l’air d’y avoir trop réfléchi. Il s’agit d’avoir du style et de ne pas suivre aveuglément la mode. Sans avoir l’air démodé, bien sûr ! » s’amuse-t-il.

Le style Hackett, c’est ça : des coupes élégantes et dans lesquelles on se sent bien, savoir s’adapter aux goûts du jour sans jamais renoncer au principe d’intemporalité et rester élégant en toutes circonstances.
Le style Hackett, c’est ça : des coupes élégantes et dans lesquelles on se sent bien, savoir s’adapter aux goûts du jour sans jamais renoncer au principe d’intemporalité et rester élégant en toutes circonstances. DR

Il faut que ce soit fun – et un brin excentrique aussi, pourquoi pas, humour britannique oblige. « Les Anglais aiment la couleur, les pantalons en velours rouge par exemple. L’important, c’est d’être à l’aise avec les vêtements que l’on porte, qu’ils vous donnent confiance en vous. »

Un style so British reconnaissable entre mille et admiré partout ! « J’étais à Naples récemment, et un ami avocat italien m’a invité à m’adresser aux membres de son club privé. Ils étaient tous habillés comme des gentlemen – on ne verrait même plus ça à Londres ! »

Dans la confection depuis le berceau

Hackett a grandi à Bristol, dans l’ouest de l’Angleterre, d’un père américain qui était dans le textile et d’une mère anglaise couturière. « J’ai grandi entouré d’échantillons de tissu », lance-t-il. Son premier costume, il se le fait tailler alors qu’il n’a que sept ans, pour sa première communion. « J’étais un enfant précoce et je savais déjà ce que je voulais : du tweed Donegal gris et un noeud papillon, pas une cravate. J’avais vu quelqu’un porter une pochette, alors j’en ai voulu une aussi. J’adore les vêtements », enchérit-il.

On sent que derrière le flegme de Jeremy Hackett se cache une grande passion pour la couture, la qualité, l’artisanat – le craft, en anglais. Pour les gens aussi : « Quand on voit un client passer la porte du magasin, on doit pouvoir sentir ce qu’il recherche. Souvent, de toute façon, les Anglais savent ce qu’ils veulent. Et ils veulent une belle coupe et du tissu de qualité. »

Le style Hackett, c’est ça : des coupes élégantes et dans lesquelles on se sent bien, savoir s’adapter aux goûts du jour sans jamais renoncer au principe d’intemporalité et rester élégant en toutes circonstances.
Le style Hackett, c’est ça : des coupes élégantes et dans lesquelles on se sent bien, savoir s’adapter aux goûts du jour sans jamais renoncer au principe d’intemporalité et rester élégant en toutes circonstances. DR

La notion de développement durable chez Jeremy existe depuis toujours et n’est pas un phénomène de mode. « Ce qu’il faut, ce n’est pas avoir une armoire pleine à craquer de vêtements, mais remplie de belles pièces, uniques et solides, chéries depuis des années. N’oubliez pas que j’ai commencé dans la seconde main. Si vous investissez dans de bons vêtements, vous n’avez pas à en acheter de nouveaux chaque saison. »

Des exemples de Britanniques bien habillés ? Le peintre David Hockney et Charlie Watts, le batteur des Rolling Stones. Quelques conseils de style ? « Portez toujours un nœud papillon – à nouer vous-même –, des chaussettes longues avec un costume et investissez toujours dans de bonnes chaussures. Rien de tel que des chaussures cheap pour ruiner un beau costume. »

Des regrets ?

Celui-ci avoue aussi détester la mode des pieds nus dans les chaussures. « Au bord de mer, oui. Pas en ville. » Pour lui, investir dans une belle chaussette (longue, il insiste : personne ne veut apercevoir des mollets poilus sous un beau costume) est important. Les accessoires font partie de la panoplie.

A l’aise dans sa soixantaine, Jeremy Hackett a-t-il des regrets quand il regarde son parcours ses dernières décennies ? « Je n’ai pas toujours été très bon comptable. Regarder les bilans de l’entreprise, les bénéfices… très peu pour moi. En revanche, vendeur, ça, je l’ai toujours été ! »

Ce fringuant jeune homme aux cheveux poivre et sel aime les traditions, mais n’est pas du tout contre l’innovation. « Il faut savoir s’adapter aux goûts du jour, mais sans pour autant renoncer aux principes d’intemporalité du style. » C’est peut-être ça, finalement, l’esprit Hackett, et au-delà, la quintessence du gentleman anglais : une capacité à rester élégant en toutes circonstances.


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