La principale plate-forme de commerce du diamant du monde a négocié pour 46 milliards de dollars de pierres brutes et polies l’an dernier. Désormais concurrencée par New York, Tel-Aviv, Bombay, Dubaï et Shanghai, la cité portuaire doit aussi composer avec les avancées des diamants de synthèse.

C’est un quartier d’une dizaine de petites rues aux immeubles banals, qui se trouve à la sortie de la gare d’Anvers. En son centre, Schupstraat, Hoveniersstraat et Rijfstraat dessinent un « S » de 500 mètres de long fermé à la circulation automobile, où veillent, 24 heures sur 24, deux véhicules de l’armée et trois voitures de police. « Le kilomètre carré du diamant » est un îlot, au sein duquel courtiers indiens et juifs discutent dans la rue par petits groupes. De jeunes gens passent d’un immeuble à l’autre avec des mallettes ou des valises de sécurité à roulettes pour livrer leur précieux contenu à des négociants, des tailleurs de pierres ou des organismes de certification.

La Beurs voor Diamanthandel, l’une des quatre Bourses du diamant à Anvers.
La Beurs voor Diamanthandel, l’une des quatre Bourses du diamant à Anvers. DR

Les vitrines ? Des bijoutiers, des compagnies d’assurance, des agences de voyages spécialisées dans les vols vers l’Inde et des magasins vendant des spectroscopes, oscilloscopes, colorimètres et autres polariscopes. Une immense affiche représentant Marcel Tolkowsky rappelle que 2019 marque le centenaire de l’invention par cet ingénieur et diamantaire anversois de la taille « brillant rond » à 57 facettes, qui optimise le feu et la brillance de la pierre.

Une taille adoptée, depuis, pour 80 % des diamants vendus dans le monde. On y trouve aussi les quatre Bourses du diamant d’Anvers – la Beurs voor Diamant­handel, pour les diamants taillés ; le Diamant­club et le Vrije Diamanthandel, pour les pierres brutes et taillées ; et le Diamantkring, pour les diamants bruts uniquement –, dont les membres cooptés ont le privilège d’acheter et de vendre en totale confiance.

Le contrôle de la pureté, des proportions et de la taille des diamants fait appel à des outils traditionnels, mais aussi à des logiciels dernier cri.
Le contrôle de la pureté, des proportions et de la taille des diamants fait appel à des outils traditionnels, mais aussi à des logiciels dernier cri. DR

Un nouvel essor

Au milieu d’Hoveniersstraat, l’immeuble le plus récent héberge l’Antwerp World ­Diamond Centre (AWDC). Cet organisme défend les intérêts d’une industrie qui emploie directement moins de 7 000 personnes, mais qui a négocié, l’an dernier, 224,7 millions de carats de diamants bruts et taillés, pour une valeur de 46 milliards de dollars, soit 5 % des exportations du royaume…

Ce négoce a vu le jour au XVe siècle, lorsque des marchands juifs arrivèrent à Anvers avec des diamants d’origine indienne. Très vite, ils créèrent une corporation de diamantaires. Le marché a pris un nouvel essor à la fin du XIXe siècle, lorsque les flux de pierres brutes et taillées ont commencé à s’échanger dans des Bourses spécialisées.

Une vitrine de bijoutier sur Pelikaanstraat, en face de la gare d’Anvers-Central.
Une vitrine de bijoutier sur Pelikaanstraat, en face de la gare d’Anvers-Central. DR

Durant presque tout le XXe siècle, les diamantaires d’Anvers s’approvisionnaient à Londres auprès de De Beers, qui exploitait des mines sud­africaines lui assurant le monopole mondial des diamants bruts. Puis cet apanage a volé en éclats, sous l’impulsion de prospections menées et exploitées par d’autres groupes miniers.

Ces nouveaux fournisseurs ont favorisé l’éclatement du négoce, qui a débuté lorsque des diamantaires juifs d’Anvers, qui s’étaient enfuis durant la guerre, ont repris leur activité à New York et à Tel-Aviv. Puis Bombay est devenu un pilier du business, et surtout de la taille. Le coût de la main-d’œuvre indienne, parfois enfantine, est dix fois moindre qu’à Anvers. Enfin, depuis 2005, Dubaï, Shanghai et Hong Kong sont aussi devenus des pôles de négoces du monde du diamant.

Délocalisations et guerre commerciale

Malgré cette concurrence, Anvers conserve son rang de leader mondial. 87 % des diamants bruts produits dans le monde transitent par Anvers. Et si le volume des diamants polis qui sont négociés décroît lentement, la cité portuaire écoule encore près de la moitié de ceux qui sont vendus dans le monde.

Michaël Suchowolski, dont les trois fils représentent la quatrième génération de diamantaires de la famille, se consacre ainsi à la retaille de diamants venus d’Inde, d’Israël ou de Belgique. « La belle taille belge est un service qui permet au client d’augmenter le prix de la pierre, et nous nous occupons souvent aussi de la certification. Mes neuf tailleurs ne touchent pas aux diamants bruts, un secteur beaucoup plus concurrentiel et plus risqué, car il faut parier sur la pureté de la pierre polie. Mais Anvers a ses artistes dans le brut… Côté négoce, je vends de petits diamants pour la haute joaillerie de la place ­Vendôme et pour l’horlogerie suisse. Et aussi des saphirs, des rubis et des émeraudes de top qualité. Le prix des très belles pierres de couleur a d’ailleurs beaucoup plus augmenté ces dernières années que celui du diamant », confie-t-il.

Le contrôle de la pureté, des proportions et de la taille des diamants fait appel à des outils traditionnels, mais aussi à des logiciels dernier cri.
Le contrôle de la pureté, des proportions et de la taille des diamants fait appel à des outils traditionnels, mais aussi à des logiciels dernier cri. DR

De janvier à septembre, la récession a provoqué, en moyenne, à Anvers, une baisse de 16 % du volume de diamants bruts négociés, et une baisse de leur prix de 16 %. Soit une chute de 30 % en valeur des importations et des exportations… Les ventes des mines, l’activité de taille en Inde, les prix des diamants polis et le business des bijoutiers sont aussi en berne.

« Les consommateurs retardent leurs achats dans la bijouterie de milieu de gamme, et préfèrent des diamants plus petits et de moindre qualité. De plus, les revendeurs ne constituent plus de stocks, car ils peuvent se procurer dans la journée ce dont ils ont besoin auprès de sociétés détenant trop de marchandise », explique Margaux Donckier, porte-parole de l’AWDC.

Le diamant de synthèse, ce trouble-fête

Anvers doit aussi faire face à la croissance de la production de diamants de laboratoire, qui représentent déjà 8 % à 9 % des ventes dans les bijouteries. En 2018, la Federal Trade Commission américaine a édicté : « un diamant est un diamant », peu importe son origine. Et le groupe De Beers a lancé le diamant de laboratoire « Lightbox Jewelry », vendu 800 dollars le carat, quel que soit son poids.

A comparer avec le prix de vente moyen des diamants taillés et polis sur le marché d’Anvers (dans leur immense majorité très petits), qui a atteint 2 392 dollars par carat en 2018. La production pourrait plus que quintupler d’ici à 2030, et la différence de prix avec le diamant naturel dans les bijouteries s’accentuer de 1 à 5. Malgré une flopée d’études, l’impact sur l’industrie du diamant naturel reste difficile à évaluer.

Michaël Suchowolski et ses 3 fils, diamantaires depuis maintenant 4 générations à Anvers.
Michaël Suchowolski et ses 3 fils, diamantaires depuis maintenant 4 générations à Anvers. DR

« L’idée de rareté ne s’applique pas au diamant de laboratoire, dont la valeur résiduelle est proche de zéro », affirme Margaux Donckier. Mais si les consommateurs estiment que l’origine n’a pas d’importance, sauf pour les diamants de haute qualité, le marché des pierres naturelles pourrait baisser de 25 % à 30 % en valeur d’ici à 2030, selon Bain & Company.

Un scénario envisageable, car les emplettes des 20-40 ans sont influencées par les réseaux sociaux. Anvers prie donc pour que les diamants de laboratoire trouvent d’immenses ­débouchés dans les industries high-tech, et ne bouleversent pas les ventes en bijouterie. Pour sa part, Michaël ­Suchowolski reste serein. « Si on me présente des diamants de laboratoire, je les taillerai, pourquoi pas », envisage-t-il…


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