Les hubs technologiques se multiplient dans le monde. Tous cherchent à reproduire le modèle qui a fait le succès de la Silicon Valley. Mais les paramètres ont considérablement changé depuis le milieu du XXe siècle.

Il suffit de prononcer les mots « Silicon Valley », pour qu’immédiatement viennent à l’esprit les noms des plus grandes entreprises du numérique. Apple, Google, Yahoo, PayPal, Netflix ou Facebook, évidemment. Mais aussi ceux – moins connus ou nés plus tôt – essentiels au monde connecté et numérique d’aujourd’hui. Comme Sun Microsystems, Cisco, Intel ou encore Hewlett-Packard, alias HP. Même les natifs de Seattle – Microsoft et Amazon – ou ceux de la côte Est des Etats-Unis – comme IBM –, aujourd’hui largement implantés dans cette région de Californie, incarnent eux aussi ce monde à part qu’est la Silicon Valley.

Au milieu : la baie de San Francisco. Au nord-ouest de la baie : San Francisco. A l’est : ­Fremont, Oakland, jusqu’à Berkeley. Et au sud : San José et Santa Clara. En tout, une centaine de kilomètres de long pour une cinquantaine de large. Sur ce territoire, on compte près de 11 000 entreprises de haute technologie. Et il s’en crée une dizaine de nouvelles chaque semaine.

L’esprit californien

Bien sûr, le capital-risque est présent. Avec 160 entreprises, dont les principales se concentrent sur Sand Hill Road, dans Menlo Park, à quelques encablures du cœur battant de la Valley : Palo Alto et l’université Stanford. Un employé d’une société de technologie gagne en moyenne 145 000 dollars par an. Soit 2,5 fois la rémunération moyenne de son homologue parisien ! Le PIB de la région fait de la Silicon Valley une puissance économique parmi les premières mondiales. Voilà de quoi susciter des vocations. En effet, partout dans le monde, des initiatives ont vu le jour pour tenter de reconstituer le cercle vertueux qui a fait le succès de la Silicon Valley.

La Silicon Valley, en Californie. Une bande d’une centaine de kilomètres entre San Francisco et San José.
La Silicon Valley, en Californie. Une bande d’une centaine de kilomètres entre San Francisco et San José. Aerial Archives / Alamy Banque D’Images

Des pôles technologiques aux parcs scientifiques, en passant par les centres d’innovation, chacun a voulu instiller un peu de l’esprit californien dans son organisation et dans son appellation. Ainsi, on rencontre à présent toutes les combinaisons possibles avec les mots « Silicon » et « Valley ». Silicon Wadi (­Israël), Pangyo Techno Valley (Corée du Sud), ­Silicon Beach (Los Angeles), ­Optics ­Valley (­Arizona), Silicon Docks (­Dublin), Crypto Valley (Suisse), Silicon ­Sentier (Paris), Silicon Lagoon (Lagos, Nigeria), ­Aerospace Valley (Toulouse)…

Partout, il s’agit de rapprocher les acteurs nécessaires à la création d’un écosystème. Les établissements d’enseignement supérieur et de recherche qui fournissent les ingénieurs et les entrepreneurs, les incubateurs et accélérateurs, les investisseurs et les industriels.

Les premiers acteurs de la Silicon Valley

Mais cette conjonction est loin d’être suffisante pour garantir le succès. L’alchimie qui a donné vie à la Silicon Valley telle qu’elle existe aujourd’hui est complexe. Surtout, les composants qui ont permis le succès de la Valley se sont mis en place dès le milieu du XXe siècle. C’est une combinaison très conjoncturelle qui a fait naître les premiers acteurs de la Silicon Valley. Parmi les principaux facteurs déclencheurs, il y a l’initiative du doyen de la faculté d’ingénierie de Stanford, Frederick Terman. En effet, il a incité ses élèves – à commencer par ­messieurs Hewlett et Packard – à rester dans la région et à créer leur entreprise.

Ensuite, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide ont conduit le gouvernement américain à financer de grands programmes de recherche dans les domaines de l’électronique. Notamment pour la conquête spatiale (Moffett Field). Et dans le domaine des réseaux (Arpanet), ce qui a donné naissance à Internet.

De jeunes ingénieurs issus de Stanford ont créé les fabricants de semi-conducteurs Fairchild et Intel, et ont développé les premiers processeurs. Enfin, le Palo Alto Research Center (PARC) de Xerox a été un véritable vivier d’innovations. En sont sortis les interfaces graphiques et la souris d’ordinateur, l’imprimante laser ou le réseau Ethernet. Ce terreau fertile a nourri les Google, Yahoo et autres eBay qui ont développé les plates-formes, les logiciels et les applications que nous connaissons.

La Pangyo Techno Valley (Corée du Sud).
La Pangyo Techno Valley (Corée du Sud). DR

3 questions à Stéphane Distinguin CEO et fondateur de Fabernovel.

The Good Life : Quels sont les ingrédients nécessaires pour créer une « tech valley » et lui permettre de se développer ?
Stéphane Distinguin : Je vois quatre composants primaires. Tout d’abord, il faut des talents de qualité et variés. Il faut des compétences à la fois techniques et en entrepreneuriat, des développeurs et des seniors réellement expérimentés comme, par exemple, Eric Schmidt, qui a rejoint Google en 2001, ou Sheryl Sandberg, numéro 2 de Facebook depuis 2008. Ensuite, il faut des investisseurs, des financements et des liquidités sur toute la chaîne. En Europe, on ne sait pas financer la croissance en centaines de millions ou en milliards d’euros. Enfin, les pôles de recherche scientifique sont essentiels. Et il faut des lieux de vie pour tout réunir. Cette base est nécessaire, mais malheureusement… pas suffisante !

TGL : Quelles sont les villes ou les régions du monde qui émergent et quels sont leurs atouts ?
S. D. : L’Asie, sans aucun doute ! La Chine présente désormais une concentration de « licornes » [société non cotée valorisée à plus de 1 Md $, NDLR] plus importante que celle des Etats‑Unis. L’innovation y est largement financée par les commandes publiques. Une entreprise comme Huawei n’existerait pas sans l’appui du gouvernement chinois. En plus des ingrédients cités plus haut, le pays a deux atouts : un marché intérieur gigantesque et son statut d’« usine du monde ». Je citerais aussi la Corée du Sud qui, en plus de Samsung, possède un écosystème complet, à tel point d’ailleurs que la position des GAFA y est bien plus faible qu’ailleurs.

TGL : Dans la Silicon Valley, on observe une surenchère des salaires, des loyers, des montants levés, il y a des problèmes de diversité, d’éthique… Le modèle est‑il en train de s’essouffler ? Vers quoi doit‑il évoluer ?
S. D. : Je pense que ce siècle est toujours californien : la Silicon Valley nous a peut‑être fatigués, mais elle ne l’est pas. C’est un peu comme pour Michael Schumacher en formule 1 ; on a dit que son règne avait fait fuir les fans, qui finissaient par lui reprocher son hégémonie. Bien sûr, la Silicon Valley, qui nous promettait de rendre le monde meilleur, nous a apporté Cambridge Analytica [manipulation de l’élection présidentielle aux Etats‑Unis et du vote du Brexit à partir des données personnelles des utilisateurs de Facebook, NDLR], les mensonges de Theranos [start‑up de biotechnologie qui a levé 700 M $ et dont les dirigeants sont accusés de fraude massive, NDLR] ou, sans aller jusque-là, des pratiques qui nous agacent ou nous inquiètent. Cependant, comme disent les Américains justement, il n’y a pas de « second best ». La Chine surpuissante est bien moins concentrée, ses champions se répartissent dans au moins quatre grandes technopoles. Si Paris était la capitale du XVIIIe siècle, Londres celle du XIXe et New York celle du XXe, je crois que San Francisco et sa région ont encore quelques décennies devant elles. San Francisco est en passe de devenir la ville la plus écolo au monde. C’est bien la preuve qu’après le numérique elle est déjà prête à répondre aux nouveaux défis de la planète.

Sous l’influence de la contre-culture

Paradoxe de la Silicon Valley, elle s’est développée non seulement grâce aux financements et aux commandes publiques, principalement du département de la ­Défense, mais aussi avec l’influence de la contre-culture et du mouvement hippie en vogue en Californie dans les années 60. Fini les costumes-cravates sombres et le conformisme des ingénieurs qui travaillaient pour l’armée ! Il s’agissait de mettre la puissance de l’informatique à portée de tous. Mais aussi de développer les loisirs – apparition des jeux vidéo et création d’Atari –, de travailler à la paix plutôt qu’à la guerre. Il reste aujourd’hui quelques traces de cet esprit « flower power ».

Toutefois, elles n’empêchent pas Microsoft, ­Google ou Amazon de se battre pour les grands contrats du département de la Défense. L’esprit hippie a disparu au profit des mouvements libertariens et du transhumanisme. Ces derniers prônent la liberté individuelle et la limitation du rôle des Etats. Ainsi que l’augmentation des capacités de l’homme par la technologie afin d’améliorer la condition humaine.

Apple Park, Cupertino.
Apple Park, Cupertino. Carles Rabada

Les start‑up d’alors sont devenues des entreprises qui emploient localement des dizaines de milliers de salariés dans d’incroyables campus construits par de célèbres architectes. Plusieurs d’entre elles sont devenues de véritables géants que certains veulent démanteler, les jugeant trop puissants.

Encensé pour ses performances économiques et sa capacité à créer milliardaires et millionnaires en grand nombre, le modèle Silicon Valley est souvent décrié pour son manque de diversité et sa misogynie. Il n’en inspire pas moins toutes les villes du monde qui veulent retrouver l’alchimie d’une telle réussite avec les composants à leur disposition près de soixante‑dix ans après les premiers pas de la Silicon Valley.


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