Pays de consommateurs avisés à la culture œnologique pointue, le Japon développe sa propre viticulture. Un défi aux conditions climatiques, relevé avec un soin du détail qui étonne et fascine.

C’est une simple feuille blanche, pliée astucieusement, que Yasuhiro Ogihara vient accrocher au-dessus de la grappe. Comme un petit chapeau de papier qui enveloppe et protège. Pour le propriétaire du domaine Kis vin, le soin méticuleux apporté au raisin correspond à un état d’esprit, reflet de l’obsession japonaise du détail. Une nécessité aussi quand on cultive la vigne sur ces terres où les maladies prolifèrent pendant la longue saison des pluies d’été. Kisvin, comme « Kiss the vineyard », un nom qui exprime tout l’amour de ce travail souvent ingrat.

La propriété de 4 hectares, pas si petite à l’échelle parfois microscopique du vignoble local, est conduite en pergolas, sur des treilles à hauteur d’homme. L’objectif étant, là encore, d’éloigner le raisin de l’humidité des sols. « Nous continuons également à le nettoyer à la main, insiste Yasuhiro Ogihara. Je travaille comme mon père le faisait. Peut-être que la prochaine génération changera de mode de culture. »

La région de Yamanashi, en rouge. 
La région de Yamanashi, en rouge.  Anna Sebastian

Un consommateur exigeant et connaisseur

Avec l’aide de l’œnologue Mayu Saito, le domaine produit des vins légers qui ont gagné une réputation flatteuse. On les trouve chez les meilleurs cavistes et restaurants étoilés des métropoles du pays. C’est que le consommateur japonais est exigeant et connaisseur. D’abord de vins français, et particulièrement de bourgognes.

Albéric Bichot, qui préside aux destinées de la grande maison Bichot, à Beaune, va deux fois par an dans l’archipel et ne s’en lasse pas. « Les Japonais ont une grande culture livresque du vin, qu’ils expérimentent ensuite, par exemple dans des séminaires de dégustation où ils écoutent religieusement. Il y avait aussi un terrain de jeux formidable avec leur gastronomie. Ce qui donne aujourd’hui une variété de l’offre assez incroyable, chez les cavistes notamment. »

Dans un pays dominé largement par la consommation de bières et de prémix locaux, le vin est majoritairement importé. Pour la France, c’est une aubaine. C’est son produit le plus vendu au Japon, loin devant les parfums, la cosmétique et l’aéronautique. Il capte 40 % de parts de marché en valeur grâce à un positionnement premium. Mais les volumes ont tendance à se tasser, au profit du Chili principalement. C’est un choix stratégique de montée en gamme en phase avec une économie à fort pouvoir d’achat – deuxième marché du luxe le plus important au monde après les Etats-Unis –, et avec l’image d’excellence du vin français.

Le vignoble de Suntory.
Le vignoble de Suntory. Tol

Opération séduction pour le vin japonais

Si certains producteurs ont investi dans la vigne au pays du Soleil-Levant, c’est davantage pour servir cette image que pour en faire un commerce rentable. C’est du moins l’intention du propriétaire de crus classés bordelais Bernard Magrez, qui a mis la main sur une petite parcelle à proximité du majestueux mont Fuji. Le domaine Magrez-Aruga se trouve à Katsunuma, qui a été rebaptisé Koshu en référence à ce raisin à chair blanche et peau rose, cépage spécifique au Japon, largement planté dans la région. Le koshu raconte à lui seul l’histoire tumultueuse de la viticulture nippone. Son origine reste discutée : il aurait été apporté de Chine par les moines bouddhistes ou alors par des missionnaires de la Compagnie de Jésus… Raisin de table d’abord, il a ensuite été vinifié en adaptant sa culture aux conditions locales.

Le chai du domaine Suntory Tomi No Oka.
Le chai du domaine Suntory Tomi No Oka. masaki-tokutomi

« Avec les fortes pluies pendant la véraison et la maturation, il faut être fou pour faire du vin ici », sourit Yasunaga Kinoshita, le vinificateur du Chateau Sakaori, propriété d’un gros importateur de spiritueux, qui sort 150 000 bouteilles en moyenne chaque année. En plus du koshu, le domaine produit un autre blanc, dans un étrange cépage nommé delaware, et des rouges en muscat bailey A, curiosité de plus qui donne un jus au caractère assez épicé. « La terre est rare et chère au Japon, jusqu’à l’équivalent de 500 000 euros l’hectare, tempère Yasuhiro Ohigara. Avec nos coûts de production, les vins se retrouvent à un prix élevé. Difficile de vendre beaucoup à l’étranger dans ces conditions, mais le goût pour les vins plus légers qui grandit dans le monde entier va peut-être nous servir… »


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