Puiser dans le passé pour écrire l’avenir, c’est ainsi que Lina Ghotmeh envisage son métier d’architecte. Une philosophie façonnée par l’histoire personnelle de cette Franco-Libanaise qui n’aura pas attendu l’âge de 40 ans pour se faire un nom. Aussi affable que déterminée, elle est aujourd’hui l’une des rares femmes de la discipline à diriger une agence en solo. Et cela lui réussit plutôt bien.

Aux côtés de Richard Rogers et du paysagiste Michel Desvigne, Lina Ghotmeh vient tout juste de remporter le concours international pour le réaménagement de l’un des quartiers les plus mal aimés de Paris : celui de Maine-Montparnasse, où s’élève la fameuse tour, tout aussi détestée. Ensemble, ils vont s’atteler à redonner de l’urbanité et de la vie à cet urbanisme sur dalle aujourd’hui obsolète.

Un succès de plus dans le parcours de celle qui, pour l’heure, affiche un sans-faute. Un pied à Paris, l’autre à Beyrouth, sa ville natale, Lina Ghotmeh a décidément le vent en poupe. Cette Franco-Libanaise qui défend avec ardeur la nécessité de prendre le temps n’a pourtant pas 40 ans – elle les fêtera l’année prochaine. Dans un milieu encore très largement dominé par les hommes, elle fait partie des rares femmes seules à la tête d’une agence d’architecture. Un choix mûri au fil de son histoire personnelle, de son expérience professionnelle et nourri par la passion qu’elle met dans la pratique de son métier.

Lina Ghotmeh.
Lina Ghotmeh. Nicolas Krief

Lina Ghotmeh a grandi à Beyrouth, ville à laquelle elle demeure viscéralement attachée et où elle construit aujourd’hui. « Une archéologie à ciel ouvert », dit-elle pour définir la capitale libanaise, une métropole en pleine effervescence qui porte encore les stigmates de la guerre. Elle fréquente le lycée français et l’Université américaine de Beyrouth (AUB), où elle étudie l’architecture.

A bonne école

Formée à bonne école, elle fait ses classes chez Jean Nouvel, à Paris, et chez Norman Foster, à Londres, de quoi se constituer un solide bagage pour affronter le métier. Car l’envie de voler de ses propres ailes s’impose rapidement. En 2006, elle cofonde sa première agence, DGT Architects, avec deux confrères architectes, un Japonais et un Italien, rencontrés dans la capitale britannique.

Ensemble, ils connaissent un succès précoce et inattendu en remportant la même année le concours international pour la réalisation du Musée national estonien, à Tartu. Ils n’ont alors aucune référence à avancer, seulement leur talent et leur créativité. La chance de remporter cette compétition ouverte est infime ; pourtant, leur audace va se révéler payante.

Le boutique-hôtel du domaine viticole Château Kefraya, au Liban.
Le boutique-hôtel du domaine viticole Château Kefraya, au Liban. Lina Ghotmeh-Architecture

N’ayant que peu à perdre, le trio s’affranchit des règles imposées par le concours. Avec ce projet, l’Estonie souhaitait marquer son histoire et affirmer son identité. Indépendant de l’Union soviétique depuis 1991, le pays a adhéré à l’Union européenne en 2004.

Les trois architectes ont proposé un bâtiment qui n’hésite pas à déborder de l’emprise initialement prévue pour prolonger la piste d’aviation d’une ancienne base militaire soviétique présente sur le site. La toiture de ce musée de 34 000 m² se décolle progressivement, hommage métaphorique à l’envol de l’Estonie.

Une manière de se confronter au passé douloureux du pays qui a convaincu le jury. Ouvert au public le 1er octobre 2016, l’édifice a reçu le Grand Prix AFEX qui récompense l’architecture française dans le monde.

« Etre chef d’orchestre, c’est prendre la responsabilité de réaliser pleinement des créations. »

De cette première association fructueuse, Lina Ghotmeh ne garde cependant pas que de bons souvenirs. La livraison du musée acte la dissolution de l’agence après dix années d’association. Cette expérience lui aura néanmoins permis de savoir ce qu’elle voulait : être pleinement maître de ses choix, ne jamais transiger avec ses convictions personnelles et affirmer l’exigence qui la caractérise.

Depuis 2016, elle évolue donc en solo et creuse son sillage avec énergie. Ce qui ne l’empêche pas de travailler en équipe : à ses côtés, une vingtaine de personnes cohabitent dans son bel atelier du 11e arrondissement parisien. Et cela lui réussit plutôt bien. Affable, on la devine tout aussi déterminée.

Le boutique-hôtel du domaine viticole Château Kefraya, au Liban.
Le boutique-hôtel du domaine viticole Château Kefraya, au Liban. Lina Ghotmeh-Architecture

« Etre chef d’orchestre, dit-elle, c’est prendre la responsabilité de réaliser pleinement des créations. Construire exige une vision et des prises de décision très claires. Il faut vraiment incarner le projet. » Lina Ghotmeh fait aujourd’hui partie de cette nouvelle génération qui compte sur la scène architecturale, laquelle n’a pourtant jamais été aussi concurrentielle.

Elle mène différents projets de front au Japon, au Liban ou à Paris, et ne craint pas le grand écart dans les échelles de projets. Dans le 13e arrondissement de Paris, elle construit une tour écologique en bois de 50 mètres, dédiée à l’alimentation durable. Le projet, « Ré-alimenter Masséna », est issu de l’appel à projets innovants « Réinventer Paris » dont il est le lauréat.

La double culture de Lina Ghotmeh

On lui doit le nouveau restaurant du Palais de Tokyo, baptisé Les Grands Verres. Tout y est pensé sur mesure, en dialogue avec l’architecture brute et non finie du musée. Elle a aussi conçu la boutique du maître chocolatier Patrick Roger, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Dans l’un des plus grands vignobles du Liban, elle construit le projet de boutique-hôtel Kefraya. Dans ce site exceptionnel, « le bâtiment surgit lentement de la terre et dialogue avec le territoire sur lequel il est construit ». A l’image de tous les projets de Lina Ghotmeh, dont la trajectoire personnelle a façonné la philosophie.

Le Centre Chorégraphique National de Tours (CCNT).
Le Centre Chorégraphique National de Tours (CCNT). Lina Ghotmeh-Architecture

« Grandir dans un Liban en guerre m’a poussée à devenir architecte », affirme-t-elle. Influencée par son histoire et ses origines, elle milite pour une architecture ancrée qui puise dans le passé pour écrire le présent avec force. Cette double culture a modelé son rapport à l’architecture mais aussi au monde. Elle se définit volontiers comme une archéologue du futur. Une belle expression qui lui sied parfaitement. « J’aime penser l’architecture comme une découverte qui émerge de la terre. » La mémoire, les traces du passé traversent ainsi toute sa production.

Une architecture durable

Dans son approche, c’est dans les racines du passé qu’elle recherche systématiquement les fondations de ses futurs bâtiments : « On n’impose pas une histoire. On la fait émerger d’un lieu. » En cette rentrée, la Franco-Libanaise s’apprête à livrer Stone Garden à Beyrouth, un immeuble de logements à la texture intense où dialoguent « la présence et l’absence, l’évanescence et l’intemporalité, le beau et le brut » (image en Une).

A quelques pas du port industriel, le bâtiment a été conçu pour le photographe libanais Fouad Elkoury. « Actuellement, le paysage construit de Beyrouth est le résultat de la situation géopolitique du pays et des tensions politiques qui le tourmentent, explique l’architecte. Une violence qui laisse constamment ses traces sur la peau des bâtiments de la ville, les façonnant et les creusant sous différentes formes. Stone Garden est la matérialisation de cette situation. »

Le restaurant Les Grands Verres, au Palais de Tokyo, à Paris.
Le restaurant Les Grands Verres, au Palais de Tokyo, à Paris. Takuji Shimmura

En France, elle a remporté avant l’été le concours pour le futur Centre chorégraphique national de Tours (CCNT), dans le quartier des casernes Beaumont-Chauveau. « Danse urbaine » est un bâtiment en mouvement, à l’image de son programme, mais aussi une proposition qui illustre son engagement pour une architecture durable.

« Le domaine de la construction ne peut plus faire fi des problématiques environnementales. Ainsi, nos créations œuvrent en ce sens. Adeptes du mouvement “cradle to cradle”, nous appliquons ici ces principes à la confection d’un calepinage de matériaux issus de l’ancienne caserne même. Ces traces du passé affleurantes nous le disent : “le passé est présent. Le passé est futur !” » La boucle est bouclée.

Le projet de réaménagement du quartier Maine-Montparnasse prévoit, entre autres, la plantation d’une forêt urbaine de plus de 2 000 nouveaux arbres.
Le projet de réaménagement du quartier Maine-Montparnasse prévoit, entre autres, la plantation d’une forêt urbaine de plus de 2 000 nouveaux arbres. Lina Ghotmeh-Architecture

www.linaghotmeh.com


Thématiques associées

The good concept store A découvrir dans le concept store