Anna Wintour, limogée ? Pendant des mois, le monde de la mode n’a parlé que de la possible destitution de la rédactrice en chef du magazine Vogue. La rumeur a été maintes fois démentie et la légendaire silhouette de la journaliste continue de hanter les podiums. Mais la fébrilité des stylistes n’était pas feinte. A New York, l’industrie de la mode et du design est sur les dents, face à des turbulences qui pourraient bien menacer les vieux empires…

En mars, la marque Calvin Klein a annoncé l’arrêt de ses collections haut de gamme et la fermeture de son navire amiral. Quelques semaines plus tard, la ville rendait publique son intention d’interdire la vente et la confection de fourrures. Cela a provoqué la colère des professionnels du secteur, qui estiment que la mesure menacerait 1 000 emplois à Manhattan. En mai, le styliste Tom Ford, tout nouveau président du Council of Fashion Designers of America (CFDA), décidait de réduire la voilure des fashion-weeks new-yorkaises. Malgré les 600 millions de dollars de retombées économiques annuelles pour la ville, les défilés de mode ne dureront plus que cinq jours (contre sept auparavant). Faute de maisons et de shows capables de retenir les investisseurs et les clients plus longtemps.

En février dernier, lors de la fashion‑week de New York, la collection Bode a fait sensation : la jeune griffe était la première à y présenter une ligne homme créée par une femme.
En février dernier, lors de la fashion‑week de New York, la collection Bode a fait sensation : la jeune griffe était la première à y présenter une ligne homme créée par une femme. TYRELL HAMPTON

Nouvelles habitudes

« New York conserve son titre de capitale mondiale de la haute couture aux côtés de Paris, Londres et Milan, nuance Shawn Grain Carter, professeur en gestion des affaires au Fashion Institute of Technology (FIT). Le luxe et le design haut de gamme s’y portent très bien, comme le prouve l’ouverture de nombreuses boutiques dans le nouveau quartier de Hudson Yards, à ­Manhattan. Mais le secteur tout entier est fragilisé par les prix de l’immobilier, devenus astronomiques, et les nouvelles habitudes de consommation. »

La marque The Row créée par Mary-Kate et Ashley Olsen a récemment sorti sa première ligne pour hommes.
La marque The Row créée par Mary-Kate et Ashley Olsen a récemment sorti sa première ligne pour hommes. François Halard  Courtesy of The Row

A New York, le marché a encore généré, en 2017, plus de 3 milliards de dollars de recettes fiscales. Mais les Américains dépensent moins pour s’habiller (3 % de leur budget, contre 6 % il y a quarante ans). Et la nouvelle génération change les règles du jeu. Elle délaisse les grands magasins pour acheter en ligne et définit elle-même les tendances et les créateurs du moment. « Ce sont les nouveaux PDG du secteur ! plaisante Shawn Grain Carter. Tout le monde essaye de s’adapter. »

Aujourd’hui, tout va plus vite

Comme un symbole, le Garment District, le cœur historique de la mode situé aux pieds de l’Empire State Building, s’est vidé. Trop vieux, trop cher… il aurait encore perdu 1 000 emplois entre 2017 et 2018, selon la Garment District Alliance. Les nouveaux créateurs préfèrent s’installer à Brooklyn, où les loyers sont plus abordables, dans les ex-chantiers navals de Navy Yard ou dans les immenses entrepôts de Sunset Park. « C’est devenu beaucoup plus facile de montrer son travail en ligne, explique le ­designer Patrick Weder, dont les meubles sont tous fabriqués à Brooklyn. Mais c’est aussi plus difficile d’en vivre. Certains designers ont dû quitter la ville. »

La marque Official Rebrand propose une ligne de vêtements unisexe et se revendique gender-free.
La marque Official Rebrand propose une ligne de vêtements unisexe et se revendique gender-free. @Luna de Buretel featuring Official Rebrand artistfounder MI Leggett

Mode écoresponsable

Pour freiner l’exode, la municipalité a mis sur pied différents programmes d’aide et d’accompagnement. De plus en plus d’investisseurs privés s’intéressent aussi à la scène émergente, propulsant certaines start-up. Par exemple, Rent the Runway permet de louer pour quelques jours des vêtements de grands créateurs. « La période est en réalité assez excitante ! s’enthousiasme Michael Londrigan, trente ans de carrière dans le milieu et actuel vice-président au LIM College, un établissement de Midtown réputé dans le business de la mode. Ces jeunes stylistes renouvellent la mode masculine et sont attachés à une nouvelle éthique : ils veulent mieux traiter les employés et sous-traitants et promeuvent une mode écoresponsable, qui recycle les ­anciens vêtements et produit localement. »

Atelier & Repairs se spécialise dans le recyclage de luxe.
Atelier & Repairs se spécialise dans le recyclage de luxe. Nicolo Bragantini

Reste à savoir si ces petits créateurs indépendants réussiront à s’imposer sur un marché devenu de plus en plus impitoyable. « Cela va être brutal, a prophétisé le styliste Andrew Rosen. Aujourd’hui, tout va plus vite, et s’en sortir “à peu près’’ n’est plus une option. Soit vous êtes un artiste émergent, soit vous devez vous hisser dans le top 10. » Un défi qui, à 62 ans, n’excitait plus l’entrepreneur. Il vient de quitter la tête de la marque Theory, qu’il avait lancée il y a plus de vingt ans.


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