Enraciné dans l’histoire de notre agriculture, InVivo a pris un virage audacieux. La première coopérative agricole française se transforme en profondeur pour répondre aux défis écologiques et aux enjeux d’une économie numérique disruptive.

Vous ne connaissez peut-être pas ­InVivo ni ses 300 000 agriculteurs. Pourtant, la première coopérative agricole française est un géant mondial. Et elle est bien décidé à damer le pion aux Gafa dans la course au numérique ! Lancée officiellement en décembre prochain, sa plate-forme d’e-commerce Aladin.farm projettera l’agriculture dans une nouvelle ère. « Le levier numérique est fondamental. Il ouvre la voie à une agriculture de précision, à la robotisation de la production et aux nouvelles plates‑formes de distribution. Et les coopératives ont un rôle majeur à y jouer », note Philippe Chapuis, directeur de ­l’agroalimentaire chez ­Crédit Agricole S.A. Née d’une série de fusions entre coopératives, InVivo pèse 5,2 milliards d’euros. Aussi, elle contrôle toute la chaîne de valeur agricole.

Une nursery bio

Dans ses laboratoires, à Livron dans la Drôme, mais aussi en Californie et en Grande‑Bretagne, InVivo élève plus de 100 milliards d’insectes. Une armée de microguerriers naturels encapsulés se déploie dans les champs. La punaise vorace macrolophus s’attaque aux pucerons pendant que de minuscules guêpes tuent dans l’œuf la pyrale, ce papillon ennemi juré des végétaux, notamment des buis. Autre innovation née des centres de recherche d’InVivo, la Plucherie. A proximité de Paris, les pluches, ces extrémités fragiles mais très gustatives sont cultivées avec soin pour fournir aux chefs étoilés du basilic réglisse, de la fleur de capucine ou encore du chou chinois. Tout y est conçu pour respecter l’empreinte écologique.

Fin octobre 2013, Thierry Blandinières en prend les commandes. « Lorsque j’ai été recruté, InVivo était arrivée au bout de son modèle économique. Le conseil d’administration avait conscience de la nécessité de s’adapter face aux nouveaux défis alimentaires et écologiques et aux menaces des géants du numérique. » Aux Etats-Unis, Amazon fait ses armes. Selon une étude de Forrester, son activité BtoB dépasserait déjà celle du BtoC. Si les agriculteurs de la coopérative veulent garder la main, il n’y a donc pas de temps à perdre.

Trois filiales

Présenté en 2014, le plan stratégique d’InVivo prévoit de restructurer les métiers. Mais aussi d’investir massivement et de doubler le chiffre d’affaires d’ici à 2025. Il aura fallu moins de quatre ans à Thierry Blandinières pour mettre l’organisation en ordre de marche. Autour de l’Union consacrée aux services historiques d’achat et de négoce, une holding porte trois pôles stratégiques. Les trois filiales – Bioline pour l’agriculture, InVivo Retail pour la distribution grand public et ­InVivo Wine pour les vins – devraient fortement se développer d’ici à 2030.

Le groupe InVivo réunit 201 coopératives, qui rassemblent plus de 300 000 agriculteurs
Le groupe InVivo réunit 201 coopératives, qui rassemblent plus de 300 000 agriculteurs Anna Sebastian

Pour comprendre la trajectoire d’InVivo, il faut entrer dans l’univers des coopératives agricoles. En effet, souvent méconnues, elles représentent en France une marque alimentaire sur trois. Elles génèrent 84,4 milliards d’euros, soit 40 % du chiffre d’affaires de ­l’agroalimentaire français. Derrière Francine, Candia, Brossard, Cordier, Nicolas Feuillatte, Beghin Say ou encore Jacquet, on trouve des agriculteurs sociétaires organisés dans 2 400 entreprises coopératives.

Données clés

• La coopération agricole : création de la première chaîne (source Coop de France)
– 2 400 entreprises coopératives.
– 190 000 salariés.
– 40 % du chiffre d’affaires de l’agroalimentaire, soit 84,4 Mds €.

• InVivo
– 5 500 collaborateurs.
– 300 000 agriculteurs.
– 5,2 Mds € de chiffre d’affaires.
– 201 coopératives sociétaires.

Un autre capitalisme

Ce modèle s’est révélé agile avant l’heure. Fer de lance de la reconstruction d’après-guerre, les grandes unions nationales organisées par branche d’activité (céréales, viandes, lait…) ont su trouver leur place dans la mondialisation, tout en restant ancrées dans les territoires. Ni OPAbles ni délocalisables, ces sociétés d’hommes, et non de capitaux, réfléchissent au long terme. Aujourd’hui, le virage à prendre est délicat.

Une agriculture innovante, soucieuse de l’environnement et capable de nourrir 9 milliards d’êtres humains d’ici à 2050 exige en effet de lourds investissements. Pour InVivo, c’est une équation à résoudre entre le respect des valeurs de la coopérative et les leviers du capitalisme libéral. En 2018, la vente de sa filiale Neovia à l’américain ADM a dégagé 1,5 milliard d’euros. InVivo acquiert ce spécialiste de la nutrition animale en 2007, le fait grandir par croissance externe et en fait un acteur de poids à l’international. L’opération financera le lancement de la plate-forme Aladin.farm pour 50 millions d’euros ainsi que les ambitions des trois filiales.

Thierry Blandinières : Président du groupe coopératif agricole InVivo.
Thierry Blandinières : Président du groupe coopératif agricole InVivo. DR

InVivo peut en outre accélérer l’exécution de sa nouvelle approche par des acquisitions stratégiques de start‑up dans l’agronumérique ou des magasins Jardiland et Bio&Co en 2018. Dans les vins, la coopérative vise un leadership mondial. Créé en juin 2015, InVivo Wine (Cordier, Mestrezat grands crus, le groupe néerlandais Baarsma et 21 caves viticoles, soit 3 500 vignerons) étudie de près des projets de croissance externe. A sa tête, Frédéric Noyère, ancien de chez LVMH (Moët Hennessy), est chargé de développer une gamme premium. « La réussite repose en grande partie sur les ressources humaines et le recrutement de talents », confirme Thierry Blandinières. Dans une économie en quête de sens, le modèle de la coopérative bénéficie d’un second souffle.


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