Avant d’être un héros de bande dessinée, Largo Winch a été un personnage de romans écrits par le scénariste de la série, Jean Van Hamme. Et si le siège social du groupe W, dirigé par Largo, est aujourd’hui situé à Chicago, il a d’abord été installé à New York, symbole du capitalisme et vitrine de l’Amérique pour les lecteurs européens.

New York et Largo Winch, c’est une vieille histoire d’amour. Pour celui-ci, tout y a commencé en 1973. Cette année-là, un jour de novembre, Jean Van Hamme et Greg, le créateur d’Achille Talon, se trouvent dans un hôtel de Manhattan situé sur la 6e Avenue. Greg, qui est aussi le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Tintin, cherche à mettre en application l’une de ses (bonnes) idées : réunir des dessinateurs américains et des scénaristes européens afin de les publier en Europe et aux Etats-Unis, et mettre ainsi un pied dans le marché américain de la bande dessinée.

Bien que d’abord pensé pour être une BD, Largo Winch sortira en roman, avant de finalement rencontrer le succès…dans la BD.
Bien que d’abord pensé pour être une BD, Largo Winch sortira en roman, avant de finalement rencontrer le succès…dans la BD. Dupuis 2019

Une idée originale : un héros richissime

Les deux hommes ont rendez-vous avec John Prentice, dessinateur de Rip Kirby et vieux routier du comic strip, ces bandes publiées dans les quotidiens. Jean Van Hamme est encore un jeune scénariste malgré ses 34 ans. Il n’a pas franchi le pas du professionnalisme et poursuit une carrière en entreprise, tout en plaçant quelques histoires dans Tintin.

La veille au soir, il n’avait pas le moindre début de synopsis ou de personnage à proposer à Prentice. Durant la nuit, après avoir passé en revue les différents types de héros classiques – l’aviateur, le pilote, etc. – et constaté qu’ils étaient déjà tous pris, il a eu l’idée qui sera déterminante pour la suite de son parcours : celle d’un personnage richissime évoluant dans l’univers du business international, un domaine qu’il connaît pour le pratiquer au quotidien. D’autant qu’un héros plein aux as, profil encore inédit dans la bande dessinée de l’époque, est de nature à donner lieu à quelques aventures susceptibles de tenir les lecteurs en haleine.

Largo winch. L’héritier, Jean Van Hamme (scénariste) et Philippe Francq (dessinateur), Dupuis 2019.
Largo winch. L’héritier, Jean Van Hamme (scénariste) et Philippe Francq (dessinateur), Dupuis 2019. Dupuis 2019

New York, une évidence

Finalement, Van Hamme et Prentice ne feront pas affaire. Mais le premier s’accroche à son intuition et donne naissance, en solo, à l’une de ses créations les plus célèbres, qu’il décide de baptiser Largo Winch. Celui-ci effectue ses premiers pas sous la forme de romans, publiés au Mercure de France. Avant que les ventes décevantes n’incitent Van Hamme à revenir à sa première intention : en faire un personnage de bande dessinée. La suite de l’histoire est connue… Pourtant, elle a bien failli ne pas exister. Car Philippe Francq, ce jeune dessinateur qui avait pris son courage à deux mains pour téléphoner à Jean Van Hamme – devenu un scénariste renommé – et lui demander s’il n’avait pas un personnage pour lui, a hésité avant de dessiner Largo.

Il rêvait d’aventures, de grands espaces et de nature, pas des mégapoles et des buildings que lui proposait Van Hamme. Heureusement, Francq se laissera convaincre. Il ne restera plus qu’à situer le siège social du groupe W, dirigé par le héros. Ce ne pouvait être à un autre endroit que New York, symbole du capitalisme triomphant et emblème de l’Amérique pour les lecteurs européens. La nouvelle localisation du siège, installé à Chicago depuis les albums Mer noire et Colère rouge, ne changera rien à l’affaire et à la dimension symbolique de la ville qui ne dort jamais.

Des quartiers au fort potentiel visuel

La toute première destination que Philippe Francq choisira pour effectuer des repérages sera d’ailleurs New York. Le deuxième diptyque, composé des titres O.P.A. et Business Blues, prend en effet pour cadre la grande métropole américaine. Le dessinateur se dit qu’il est indispensable d’aller voir sur place afin de renforcer la crédibilité de ses décors.

Il ne se contente pas de se rendre dans les lieux emblématiques d’une cité qui a été vue des centaines de fois dans la BD et au cinéma. Il photographie des quartiers moins connus, mais riches d’un fort potentiel visuel, qu’il sera toujours temps d’injecter dans les albums, au gré des scénarios de Van Hamme. Sa visite lui permettra, notamment, de donner sa physionomie définitive au siège du groupe W, dont il augmentera la taille afin qu’elle soit plus conforme au standing du conglomérat dirigé par Largo.

Largo winch. L’héritier, Jean Van Hamme (scénariste) et Philippe Francq (dessinateur), Dupuis 2019.
Largo winch. L’héritier, Jean Van Hamme (scénariste) et Philippe Francq (dessinateur), Dupuis 2019. Dupuis 2019

De Central Park à Times Square, de Midtown au World Trade Center ou au MetLife ­Building (l’ancien siège de la PanAm), New York fait partie des lieux mythiques qui peuplent l’univers de la série. Elle est représentée avec un souci de réalisme extrême par ce dessinateur ­efficace et précis qu’est Philippe Francq. On aperçoit même, dans Le Prix de l’argent, la silhouette du Dakota, l’immeuble, tristement célèbre, au pied duquel John Lennon a été assassiné.

Le panorama new-yorkais mis en scène dans les albums donne envie de sauter dans un jet privé en se prenant pour Largo Winch, le temps d’un week-end à New York. Ou, plus modestement, pour ceux qui ne disposeraient pas des mêmes moyens financiers que le « milliardaire en blue jeans », en se contentant d’un vol low cost. Après tout, peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse… de Manhattan.


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