Miser sur le recyclage, c’est le défi et le pari de Seaqual 4U. La firme espagnole a mis au point une filière de transformation des déchets plastiques marins en fibres textiles et a déjà convaincu 300 entreprises à travers le monde d’être partenaires.

Michel Chtepa est un chef d’entreprise volubile, enthousiaste et chaleureux. Dans une salle de réunion du siège de Seaqual 4U, à Anglès, en Catalogne, à quelques kilomètres de Gérone, ce Français multiplie les supports pour exposer l’histoire et le fonctionnement de l’entreprise qu’il dirige depuis l’été 2017. Il passe du discours à la présentation Power­Point, puis se lève pour illustrer sa démonstration sur un paper board.

Il n’est pas le fondateur du projet Seaqual, lancé en 2016 par deux industriels du secteur textile espagnol, mais il est tout aussi enthousiaste : le groupe Santanderina et la filature Antex. Le concept ? Une filière d’up­cycling des déchets plastiques marins en fibres textiles proposée en B to B à des marques d’habillement, de chaussures, de mobilier, de décoration ou encore d’équipements automobiles. « Nous ne vendons pas des produits finis, précise Michel Chtepa, mais un système de revalorisation des rebus. »

Les bureaux de la société sont situés à Anglès, en Catalogne, au sein des bâtiments de la filature Antex, cofondatrice de Seaqual.
Les bureaux de la société sont situés à Anglès, en Catalogne, au sein des bâtiments de la filature Antex, cofondatrice de Seaqual. BIOSPHOTO / Alamy Stock Photo

Un pacte mondial

Selon le dirigeant, tout a commencé par l’envie des fondateurs de soutenir une communauté de pêcheurs barcelonais confrontés à l’invasion des immondices dans leurs filets toute l’année, et plus encore en cas d’intempéries. Mettre en place un partenariat basé sur la collecte des ordures leur a permis de dégager des petits profits en plus des ventes de leurs poissons.

Depuis, le projet Seaqual s’est considérablement développé et les récoltes de déchets se font selon des protocoles très variés selon les zones géographiques, en collaboration avec des ONG, des collectivités, des professionnels ou les populations locales. La firme a rallié l’organisme espagnol Fundación Futureway, membre de l’UN Global Compact.

Ce pacte mondial, à l’initiative des Nations unies, est destiné à inciter les entreprises du monde entier à adopter des comportements responsables au niveau social et environnemental. Michel Chtepa rappelle que, chaque année, 8 millions de tonnes de plastique finissent dans les océans. Et d’ajouter : « Chez Seaqual, avec un kilogramme de déchets, nous fabriquons un kilogramme de fibres textiles ! »

Seaqual 4U vise à nettoyer les océans en recyclant les déchets plastiques.
Seaqual 4U vise à nettoyer les océans en recyclant les déchets plastiques. BIOSPHOTO / Alamy Stock Photo

Un ingénieux système de licences

En rejoignant l’aventure, il y a deux ans, l’entrepreneur a rapidement pris conscience de la quantité de défis à relever pour viabiliser l’idée de départ. Il fallait obtenir une fibre de qualité issue du recyclage, assurer une grande quantité de matières transformables, trouver un modèle économique permettant la vente à des tarifs attractifs, et garantir la traçabilité sur l’ensemble de la chaîne.

La solution qui s’est alors imposée est la vente d’un service, plutôt que celle d’un produit : une filière constituée par des entreprises (principalement des filatures, des fabricants de textiles et des marques) licenciées, respectant une charte établie par Seaqual. « Nous proposons un système holistique. Une filature qui a obtenu notre licence pour transformer le polymère en fil doit définir son plan R&D avec nous. Et les fabricants de tissus doivent nous soumettre les nouvelles matières qu’ils développent pour que nous vérifiions le respect de la charte. Notre polymère est équipé d’un traceur ADN, une encre dont nous sommes les seuls à connaître la composition et qui nous permet de distinguer les fibres certifiées par Seaqual des autres. »

Antex débite 3 000m de fils par minute.
Antex débite 3 000m de fils par minute. BIOSPHOTO / Alamy Stock Photo

Il affirme que 300 entreprises sont déjà licenciées à travers le monde. Mais il ne compte pas s’arrêter là. Son objectif est de créer huit plates-formes de nettoyage et de revalorisation. Cette année, il va en inaugurer une en Afrique, et une autre en Asie. Les bureaux de l’entreprise sont situés au sein même des bâtiments de la filature Antex, qui est à la fois cofondatrice de Seaqual et l’une des manufactures licenciées. Créée en 1968, cette société est spécialisée dans la fabrication de fils synthétiques. Elle s’est engagée dans un processus vertueux en transformant des granules de polymère recyclé en filaments.

Chiffres clés des déchets plastiques

• Selon l’ONU, 8,3 Mds de tonnes de plastique ont été produites dans le monde entre 1950 et 2015. Plus de 6 Mds de tonnes se trouvent aujourd’hui dans les décharges, les forêts, les villes, les rivières et les océans.
• 1 M de bouteilles en plastique sont vendues dans le monde par minute.
• 91 % des bouteilles en plastique ne sont pas recyclées.
• 8 millions de tonnes de plastique polluent les océans chaque année.
• En 2050, il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans.

Seaqual propose un produit final pouvant être utilisé en version 100 %, écru ou fil teint. Ou bien mélangé à des fibres naturelles dont coton bio, Tencel, viscose, laine, lin…
Seaqual propose un produit final pouvant être utilisé en version 100 %, écru ou fil teint. Ou bien mélangé à des fibres naturelles dont coton bio, Tencel, viscose, laine, lin… BIOSPHOTO / Alamy Stock Photo

Michel Chtepa parcourt les allées de la filature en compagnie de Joan Roma, qui chapeaute la production. Ce dernier lui montre les granules stockés dans de grands silos. Depuis vingt-deux ans, et pour une grande partie de la production, la coloration est ajoutée directement sur les granules. « Cela génère moins de pollution, c’est moins énergivore que de teindre les fils ou le textile, explique Joan Roma. De plus, cette technique garantit une meilleure régularité des coloris. »

Ensuite, on fait sécher le polymère à 140 °C. Puis l’extrusion du plastique se fait à 300 °C. Il fait très chaud au milieu des machines bruyantes et des odeurs de plastique fondu. Une fois les fils obtenus, on les laisse refroidir, puis on les soumet à un processus de texturation, soit par un mécanisme de torsion, soit par jet d’air. Enfin, une multitude de petites opérations permettent de transformer leur aspect, leur poids, leur tombé et leur toucher.

Les enseignes de mode s’y mettent

« Les fils que nous produisons sont destinés à des usages très variés. Nous faisons en sorte qu’ils ressemblent à s’y méprendre à des fils naturels de coton, de soie ou de laine, autant à l’œil qu’au toucher », commente Joan Roma. Antex débite 3 000 mètres de fils par minute. Parmi celles qui ont été conquises par son discours, on trouve le suisse (basé en Suède) Gant, qui a lancé une paire de sneakers et un blazer en textile Seaqual, le créateur espagnol El Ganso, ou le fabricant de maillots de bain français Apnée. « Je ne peux pas encore en parler, prévient Michel Chtepa, mais nous sommes en négociation avec des acteurs importants du sportswear. »

Grâce aux 400 bateaux de pêche partenaires qui sillonnent les mers, l’entreprise crée une chaîne vertueuse du pêcheur jusqu’au consommateur.
Grâce aux 400 bateaux de pêche partenaires qui sillonnent les mers, l’entreprise crée une chaîne vertueuse du pêcheur jusqu’au consommateur. BIOSPHOTO / Alamy Stock Photo

Le principal rival sur le marché des fibres en plastique récupéré dans les océans s’appelle Parley. On connaît cette organisation américaine pour ses collaborations avec le géant Adidas. Depuis 2015, pour tenter de faire oublier ses procédés de fabrication hyper­polluants, l’entreprise réalise certains modèles de chaussures en fibres issues de plastique recyclé. En 2018, elle s’est même engagée à utiliser exclusivement du polyester recyclé pour ses gammes de chaussures et de vêtements d’ici à 2024. Beaucoup d’enseignes utilisent du polyester upcyclé pour une part plus ou moins importante de leur offre.

C’est le cas de la marque de combinaisons de surf et de vêtements Quiksilver, de l’enseigne de lingerie Princesse Tam-Tam, du fabricant de jeans Levi’s, de la griffe nautique TBS ou de la petite entreprise française Picture Organic Clothing. Patagonia, pionnière du développement durable dans l’industrie textile, y a recours depuis 1993 ! La marque technique PrimaLoft a, quant à elle, déposé un brevet pour le premier isolant synthétique biodégradable. Seaqual est en plein dans la tendance !


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