Federica Di Giovanni

Naples : Université Frédéric-II, le savoir contre le crime

Agée de presque 800 ans, l’université laïque la plus ancienne du monde est devenue la première « industrie » de Naples. Parce que l’université Frédéric-II forme des dizaines de milliers d’étudiants du sud du pays, mais aussi parce qu’en promouvant le savoir et les connaissances elle investit le territoire et contribue à le développer.

L’université de Naples Frédéric-II a un pedigree qui en impose ! Fondée en 1224, elle est la première université laïque créée dans le monde et parmi les universités publiques les plus anciennes. Quant à Frédéric II,  il était déjà une légende de son vivant dans la première moitié du XIIIe siècle. Empereur du Saint Empire romain germanique, il fut roi de Sicile et de Jérusalem. Polyglotte et curieux aussi bien des sciences que des arts, il a été excommunié plusieurs fois par le pape, qui l’avait surnommé l’Antéchrist, et ce bien qu’il ait participé à plusieurs croisades.

La « Federico II » est la première université laïque créée dans le monde.
La « Federico II » est la première université laïque créée dans le monde. Federica Di Giovanni

Aujourd’hui, l’Università degli Studi di Napoli Federico II (dire Federico Secondo), de son nom entier, est le troisième pôle universitaire du pays. Généraliste, elle accueille 75 000 étudiants dans toutes les disciplines. Ses départements les plus réputés sont les sciences humaines, la médecine, les biotechnologies et la génétique, mais surtout l’ingénierie. La « Federico II » fait face à une fuite des cerveaux qui touche autant ses étudiants que ses enseignants. « Après leurs études, la moitié des étudiants vont travailler dans le nord du pays ou à l’étranger. Cela a un aspect positif, il y a beaucoup de jeunes Napolitains diplômés un peu partout dans le monde, et c’est important pour notre réputation auprès des entreprises et pour que nous puissions nouer des relations avec elles », affirme Gaetano Manfredi, recteur de l’université depuis 2014 et président de l’association nationale des recteurs d’université depuis 2015.

Données clés

• Année de création : 1224
• Nombre d’étudiants : 75 000, dont 25 % en ingénierie, 15 % en économie, 10 % en droit, 10 % en lettres, 10 % en médecine.
• Nombre de départements : 13.
• Nombre de professeurs titulaires : 7 500.
• Etudiants célèbres : Giordano Bruno (philosophe), Nicola Romeo (fondateur d’Alfa Romeo), Giorgio Napolitano (président de la République entre 2006 et 2015), Luigi De Magistris (maire de Naples depuis 2011), Roberto Saviano (écrivain), Luca Parmitano (astronaute), Nicola Fusco (mathématicien)…

Donner aux chercheurs l’envie de revenir

La complexité du contexte napolitain et les difficultés sociales et économiques qu’ils rencontrent feraient que les jeunes s’adaptent à toutes les situations, même imprévues. Ils feraient preuve d’une créativité et d’un dynamisme particuliers. Côté enseignants, l’université a lancé, il y a quelques années, une « politique du retour » des professeurs et des chercheurs napolitains de l’étranger. Il s’agit de leur donner envie de revenir en les faisant participer à de grands projets internationaux. « Nous vivons un moment de régénération. Notre université est réputée, la ville s’embellit. C’est une ville mal organisée… mais cela rend possible des choses impossibles ailleurs ! » s’enthousiasme Gaetano Manfredi. Manifestement, la proposition est séduisante puisqu’une centaine d’enseignants sont revenus à Naples en quatre ans.

Le nouveau campus, dédié au département d’ingénierie, a été inauguré en avril 2015 à San Giovanni A Teduccio, une banlieue ouvrière.
Le nouveau campus, dédié au département d’ingénierie, a été inauguré en avril 2015 à San Giovanni A Teduccio, une banlieue ouvrière. Federica Di Giovanni

Redynamiser des territoires

Une autre ambition de l’université est d’investir les territoires en dehors du centre-ville afin de les redynamiser et, pour cela, de s’associer aux entreprises pour développer des partenariats. Pour le nouveau campus du département d’ingénierie, la Federico II a investi un ancien site de Cirio, l’industriel de la tomate, à San Giovanni A Teduccio, une banlieue ouvrière à l’est de la ville. Le but était d’y implanter le département d’ingénierie, ainsi que des centres de recherche en partenariat avec l’Apple Developer Academy. « Le bâtiment a été terminé six mois plus tôt que prévu ! A Naples ! » s’exclame Giorgio Ventre. Inauguré en avril 2015, le campus a rapidement accueilli ses premiers étudiants. Un an plus tard, Apple démarrait sa première promotion de développeurs. Puis les centres de recherche se sont multipliés.

Apple… dans la banlieue de Naples !

En 2015, le patron d’Apple, Tim Cook, visite la Bocconi, la business-school qui fait la réputation de Milan. Il est accompagné de Luca Maestri, numéro deux d’Apple, chargé des finances du géant de la tech. Ils cherchent à faire quelque chose en Italie dans le domaine de l’éducation, mais où ? Leur choix se porte finalement sur Naples, et plus précisément sur le tout nouveau campus de l’université Federico II.

Ils y implanteront la première Developer Academy en Europe, à l’image de celles créées au Brésil et à Djakarta. Pourquoi Naples ? D’abord parce que c’est dans le Sud et que les besoins y sont importants ; ensuite, parce que Naples est une ville mondiale, ouverte et réputée pour sa créativité ; enfin, parce que c’est un bon endroit pour avoir un impact fort sur l’environnement et le quartier.

La troisième promotion compte 365 étudiants dont 70 % sont Italiens et 30 %, originaires de 27 pays. Pour une durée de neuf mois, ils étudient en groupes de projet et développent des applications pour l’environnement Apple. Ils sont tous boursiers de la Région, qui leur verse 800 € par mois. A l’issue de la formation, ils font une présentation devant une centaine d’entreprises. Et sont tous embauchés un peu partout dans le monde ! « Le plus dur, c’est la sélection ! En 2018, nous avons reçu 3 500 candidatures. Nous avons sélectionné 500 candidats qui sont venus faire des tests et passer des entretiens », précise Giorgio Ventre. Qui poursuit désormais un objectif ambitieux : « Faire du site de San Giovanni un hub pour la formation et l’innovation dans les technologies numériques, et faire de Naples un vivier de talents ! »

Aujourd’hui, le laboratoire Deloitte Digital, qui travaille sur la transformation numérique et l’innovation, occupe un étage. L’incubateur Campania New­Steel héberge plusieurs start-up. Luigi Nicolais, ancien ministre et ancien président du Centre national de la recherche (CNR), mais surtout ingénieur et professeur spécialiste des matériaux, a ouvert Materias, un centre de valorisation de la recherche publique et de transfert de technologie dans le domaine des matériaux, « pour aider les start-up à franchir la “vallée de la mort”, ce fameux moment à risque entre l’innovation et son industrialisation », précise-t-il.

Luigi Nicolais dirige Materias, un centre de recherche dans le domaine des matériaux.
Luigi Nicolais dirige Materias, un centre de recherche dans le domaine des matériaux. Federica Di Giovanni

Materias se targue d’avoir déjà déposé une vingtaine de brevets. Le laboratoire d’open innovation de l’opérateur télécom TIM vient d’ouvrir son hub d’innovation sur les applications des communications mobiles 5G avec Cisco. De fait, Giorgio Ventre est très optimiste pour la suite du chantier. Il désigne les tractopelles qui s’activent de l’autre côté du campus. « Là, ce sera le Palais de l’innovation. Il sera terminé en 2021. » Pour que la greffe prenne, il a été décidé de ne pas créer de bar sur le campus afin que les étudiants aillent dans les bars des alentours. De même, les espaces verts ont été aménagés et laissés ouverts pour que les enfants puissent venir y jouer. Par la fenêtre, on les voit s’agiter autour des balançoires.

Pas de business pour la mafia

L’université a-t-elle rencontré des difficultés avec la mafia locale ? « Il n’y a eu aucune ingérence. Bien sûr, il y a de la pègre dans le quartier, mais la haute technologie ne les intéresse pas, elle n’a aucune valeur ajoutée pour eux, ils ne peuvent en faire aucun business, explique Luigi Nicolais. La connaissance est un prérequis pour la croissance, pour le développement économique, et c’est aussi une bonne protection pour lutter contre le crime ! » Gaetano Manfredi ajoute : « Plus que d’être protégée de la criminalité, l’université est respectée. Les habitants du quartier de San Giovanni A Teduccio ont bien accueilli le projet car ils y ont vu une capacité de développement. »

L’opérateur télécom TIM vient d’ouvrir son hub d’innovation au sein de l’université.
L’opérateur télécom TIM vient d’ouvrir son hub d’innovation au sein de l’université. Federica Di Giovanni

La Federico II va aussi s’implanter à Scampia, un quartier « dur » du nord de la ville, où elle va ouvrir, en 2020, un centre de formation des infirmières lié à la faculté de médecine. « Là aussi, nous allons développer des services pour les habitants du quartier », poursuit le recteur. En 2024, l’université fêtera ses 800 ans. Quel est son souhait le plus cher ? « Que le chaos ambiant reste créatif et que les services municipaux se développent ! » Naples semble sur la bonne voie…


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