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The Good Escape

Tel-Aviv, le fer de lance de la modernité israélienne

« Work hard, play hard » (« Travailler dur, s’amuser beaucoup »), la devise de tous les golden boys de la planète, va comme un gant à Tel-Aviv. La capitale économique d’Israël dégage un parfum d’hédonisme, avec ses plages, ses cafés vivants et ses restaurants branchés. En même temps, son dynamisme économique et ses entreprises technologiques dignes de la Silicon Valley font d’elle le fer de lance de la modernité, de la jeunesse et de l’ouverture du pays. On ne peut que sauter à pieds joints sur cette ville qui ne tient pas en place

Une famille traditionaliste attend ses bagages devant le tapis, à l’aéroport international David-Ben-Gourion. Le père et les fils avec leurs longues papillotes, redingote et chapeau à large bord noirs, la mère en perruque et bas opaques. Derrière eux, une affiche annonçant la Gay Pride dans la « World’s best gay city ». Juste à côté, un homme d’affaires pianotant frénétiquement sur son smartphone. Ainsi est Tel-Aviv, la ville de tous les contrastes et de tous les excès.

On y travaille beaucoup, on y fait énormément la fête, on y dort peu. Mais qu’importe. Poussée par l’insatiable énergie des trentenaires dont l’enfance fut bercée par le bruit des bombes, la ville avance, se construit, s’ouvre au monde. Elle est d’ailleurs le monde à elle seule. Dans les rues, on parle anglais, russe, français, chinois… Dans cette ville cosmopolite en mouvement perpétuel, on vient désormais de tous bords à la pêche à la réussite.

Le boulevard Rothschild, réputé pour ses bâtiments Bauhaus, est l’une des principales artères de la vill e. Il est particulièrement animé, de jour comme de nuit.
Le boulevard Rothschild, réputé pour ses bâtiments Bauhaus, est l’une des principales artères de la vill e. Il est particulièrement animé, de jour comme de nuit.

Tel-Aviv vit aujourd’hui son printemps, ne veut plus entendre parler de politique, mais de culture. Devenue le poumon économique du pays, la capitale du business israélien concentre plus de 80 % de ses échanges économiques à l’international, et s’est hissée au deuxième rang mondial des écosystèmes les plus propices aux jeunes pousses innovantes. Le pays du lait, du miel et des oranges est devenu le champion de la sécurité informatique, de la gestion des données et de l’innovation technologique de haut niveau.

Branchée et connectée

Le boulevard Rothschild, avenue réputée pour ses bâtiments Bauhaus, est devenu « la rue start-up de la ville start-up de la nation start-up ». Ainsi s’en amuse une jeune geek travaillant sur le terre-plein central de l’avenue. Entre deux kiosques Art déco distribuant jus de fruits et malabyia (petit flan oriental parfumé à l’eau de rose), des postes de travail ont été installés sous les arbres.

Les employés de la tech se posent sur les tabourets hauts des bureaux connectés, quelques minutes ou quelques heures, pour recharger leur PC, improviser une réunion… De l’open space, très open. Le soir, dans l’artère chic, cafés et bars branchés poussent le son. Comme dans tous les quartiers d’ailleurs. Mettez le nez à la fenêtre à 2 heures ou à 4 heures du matin : l’activité dans la rue est quasiment la même qu’en plein jour.

De nombreux styles architecturaux se côtoient, et les gratte-ciel poussent un peu partout. La ville s’étire toujours plus haut vers le nord.
De nombreux styles architecturaux se côtoient, et les gratte-ciel poussent un peu partout. La ville s’étire toujours plus haut vers le nord. DR

Vous retrouvez votre copine du matin rentrer chez elle en trottinette électrique, ordi sous le bras et téléphone à l’oreille. Trottinette, gyropode, vélo : il n’y a pas de tram ici, ni de métro, et trop peu de taxis. Un projet de nacelles volantes est à l’étude – un tramway aérien sur rail magnétique baptisé SkyTran et conçu en association avec le centre de recherche de la Nasa – et les travaux d’un métro enterré ont également commencé, mais personne ne donne d’échéance pour l’instant.

Cela dit, quand on a la chance de pédaler dans une ville qui se vante de compter moins de 60 jours de pluie par an, les moyens de transport écolo, c’est parfait. Autre grand plaisir, lorsqu’on est touriste : sauter dans un sherut, ces minibus qui sillonnent gaillardement la cité par ses principales artères du nord au sud et d’est en ouest, et prier le conducteur de vous déposer au plus près de votre destination. Excellent moyen pour demander de l’aide à ses voisins et lier connaissance…

L’activité en bord de mer est riche. Ici, tout le monde va à la plage.
L’activité en bord de mer est riche. Ici, tout le monde va à la plage. DR

Des airs de Venice Beach

Au petit matin, c’est la Tayelet qui prend le relais. N’appelez pas autrement la promenade du bord de mer : 14 kilomètres sillonnés par les joggers, sous l’œil blasé des groupes d’anciens jouant au backgammon sur des chaises en plastique. On se croirait presque à Venice Beach.

Allez, une petite shakshuka, œufs brouillés cuits dans la ratatouille, touillée devant vous sur un réchaud de fortune. La meilleure, dit-on, est servie chez Dr Shakshuka. Créée il y a vingt ans par des Juifs libyens, cette adresse est l’une des perles populaires du vieux Jaffa. Le cuisinier y fait son show, capable de remuer jusqu’à quinze poêles à la fois dans un capharnaüm de marmites en fonte.

Plus d’un millier d’immeubles immaculés donnent à Tel-Aviv le surnom de « Ville blanche ».
Plus d’un millier d’immeubles immaculés donnent à Tel-Aviv le surnom de « Ville blanche ». DR

Atmosphère, atmosphère… A l’extrême sud, Jaffa est le creuset de la ville, autour du port, vieux de 3 000 ans. Plages, restaurants orientaux, puces, rires et familles en balade : ici, c’est un peu Marseille, un peu Naples. Chrétiens, musulmans et juifs s’entremêlent, se côtoient, incarnation de cette inimitable culture israélienne donnant sa tonalité laïque à la vie moderne.

Depuis les quais, tout le littoral se déroule sous vos yeux : la cité s’est appuyée sur ces kilomètres de plages pour s’étirer sur les flancs des collines situées le long de la côte orientale de la mer Méditerranée, toujours plus haut vers le nord. Récemment, c’est en restaurant l’autre port, construit dans les années 30 par les Britanniques lors de leur mandat, que la ville a encore grignoté quelques kilomètres au nord. Désormais, les anciens entrepôts de brique abritent des boutiques de mode et un marché couvert pour bobos où l’on déjeune végan.

La Poli House, l’hôtel dessiné dans une maison Bauhaus par le loufoque Karim Rashid, possède l’un des rooftops les plus fréquentés de la ville.
La Poli House, l’hôtel dessiné dans une maison Bauhaus par le loufoque Karim Rashid, possède l’un des rooftops les plus fréquentés de la ville. DR

L’autre Silicon Valley

Si la ville totalise déjà 405 000 habitants, la métropole en concentre 4 millions, soit presque la moitié de la population du pays (9 millions). Moyenne d’âge : 30 ans. Promenez- vous du côté des localités satellites – Herzliya, Ramat Gan ou Petah Tikva –, et regardez les jeunes familles chic en Toyota Prius. Vous vous croiriez dans la Silicon Valley

Ne vous étonnez pas si l’énergie qui circule est palpable. L’esprit pionnier qui animait les 66 familles d’entrepreneurs qui décidèrent de fonder la première métropole hébraïque moderne en 1906 coule toujours dans les veines. Planter, changer les choses, faire reverdir le désert : même si aujourd’hui ce sont les start-up qui poussent comme des champignons, rien ne change, au fond.

Le melting-pot de la ville se retrouve sur le sable.

Aux tables du restaurant Claro, les conversations entre jeunes entrepreneurs, en jean et sneakers, sont alimentées par les chiffres astronomiques des derniers mégadeals et des plus belles levées de fonds. Souvenez-vous : Waze ou Viber sont nés ici. Tout le monde a encore en tête le rachat, pour plus de 15 milliards de dollars, du leader mondial des systèmes d’aide à la conduite Mobileye par l’américain Intel, ou encore celui de la compagnie d’équipement Orbotech par KLA-Tencor pour 3,4 milliards.

L’an passé, les 2 000 jeunes pousses de l’agglomération ont levé 2,4 milliards de dollars, soit la moitié de la somme engrangée par l’ensemble des jeunes sociétés innovantes de la « Silicon Wadi » (la vallée côtière), selon les données de l’association Start-up Nation Central.

Près de 80 multinationales y ont ouvert des centres de R&D. Si vous les cherchez, ils sont ici, les patrons de la tech. Vous êtes à Sarona, au pied de la skyline d’inspiration dubaïote dominée par les tours Azrieli. Ici s’étaient établis, au XIXe siècle, les pèlerins allemands venus s’installer en terre messianique. Ils y ont construit 36 maisons (chiffre symbolique), laissées à l’abandon après leur départ au moment de la Seconde Guerre mondiale.

Si le nombre de gratte-ciel ne cesse de s’accroître, certains quartiers anciens font de la résistance, avec leurs maisons basses et leurs rues pavées.
Si le nombre de gratte-ciel ne cesse de s’accroître, certains quartiers anciens font de la résistance, avec leurs maisons basses et leurs rues pavées. DR

Pendant huit ans, Sarona a restauré ses maisons de brique et de bois pour les transformer en boutiques, cafés et galeries d’art. A leur pied, un mall consacré à la mode où a lieu la fashion-week, chaque année en mars, et une grande halle façon food market.

Blotti au pied du quartier financier, le secteur voit défiler tous les jeunes travailleurs de la tech et les gérants des fonds d’investissement les plus importants pour des déjeuners de travail où l’on commente les dernières sorties spectaculaires. Le soir, ils quittent leur espace de cotravail pour retourner chez eux, à vélo électrique.

Les plus gâtés se sont établis dans les quartiers de Montefiore ou de Neve Tzedek, la ville ancienne devenue le rendez-vous de la bohème chic, et où le prix du mètre carré est le plus élevé de la ville. Comme un pied de nez aux gratte-ciel qui poussent partout, les maisons sont basses, enfouies sous les bougainvilliers, et les rues étroites sont pavées.

Si le nombre de gratte-ciel ne cesse de s’accroître, certains quartiers anciens font de la résistance, avec leurs maisons basses et leurs rues pavées.
Si le nombre de gratte-ciel ne cesse de s’accroître, certains quartiers anciens font de la résistance, avec leurs maisons basses et leurs rues pavées. DR

Tel-Aviv, le charme du paradoxe

Pas facile, au premier regard, de saisir l’identité d’une ville qui s’est construite dans l’urgence, avec densité, en mélangeant les styles. « Elle est née de zéro au XIXe siècle et a bénéficié d’apports culturels incroyables : le Bauhaus, grâce aux architectes venus d’Europe centrale, mais aussi des influences orientalistes, romantiques, Art déco… raconte Ilan Pivko, désigné par le magazine Globes comme l’un des dix architectes israéliens les plus influents. Aujourd’hui, comme il y a un siècle, tout est à créer à Tel-Aviv. D’autant que la population ne cesse de croître. Cette ville a un charme fou, même si elle n’est pas très belle… »

C’est pourtant vrai qu’elle a du charme. Peut-être justement parce qu’elle a poussé trop vite, avec entrain. Toute la ville semble en permanence en chantier. Grues, énormes chantiers à ciel ouvert : on sent comme une urgence. Cette suractivité immobilière n’empêche pas Tel- Aviv d’être la ville des terrasses, des rooftops et des happy hours. Boire des cocktails en regardant le coucher du soleil et en dégustant son houmous, à même l’assiette, d’un généreux morceau de pain arrosé d’huile d’olive…

C’est une ville en évolution constante. Les célèbres tours Azrieli (à gauche) représentent un symbole du dynamisme économique. A côté, la tour de bureaux Toha, dessinée par Ron Arad, a été conçue comme un iceberg.
C’est une ville en évolution constante. Les célèbres tours Azrieli (à gauche) représentent un symbole du dynamisme économique. A côté, la tour de bureaux Toha, dessinée par Ron Arad, a été conçue comme un iceberg. DR

Incorrigible reine des paradoxes, Tel-Aviv a son esprit propre, son goût pour l’ambition, pour le plaisir, pour la beauté. Les Israéliens disent généralement qu’à Jérusalem on prie, et qu’à Tel-Aviv on fait la fête, on crée, on innove. Ce n’est plus tout à fait vrai : Jérusalem elle aussi s’émancipe et Tel-Aviv semble être désormais la ville du miracle. Elle reste une expérience hors du commun, peut-être parce qu’elle est celle où les influences du monde forment une mosaïque. Un peu comme une somme de pixels crée une image, Tel-Aviv est une émulsion chimique. Quand on y a goûté, difficile d’en oublier la saveur.


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