A l’occasion de son quinzième anniversaire, cette année, le quotidien économique de référence de Zagreb a choisi pour slogan « Le journal de ceux qui créent ». Il entend affirmer ainsi son ambition d’inciter les Croates à développer le secteur privé et sa volonté d’encourager les plus jeunes à lancer leur start-up, TPE ou PME. Une mission difficile tant, pour un certain nombre de ses compatriotes, de fâcheuses idées et habitudes, contractées durant l’ère communiste, perdurent.

S’il est un quotidien des Balkans dont les journalistes se sentent investis d’une mission et semblent prêts à tous les sacrifices pour la remplir au mieux, c’est bien celui-là. A la rédaction du Poslovni dnevnik (« le quotidien du business »), à Zagreb, c’est, à la différence de ce qui se passe dans la plupart des journaux du monde, moins la crise de mutation de la presse qui préoccupe et alimente les conversations que la précarité de la situation économique de la Croatie.

Ce jour-là, en relisant leur une, bouclée la veille, sur le dramatique naufrage industriel du groupe Uljanik, Vladimir Nisevic, le directeur de la rédaction, et son adjointe, Marina Bilus, auraient – s’ils n’étaient d’une modestie rare – des raisons de se congratuler pour leur professionnalisme et leur clairvoyance.

Voilà en effet des mois que leur quotidien annonçait, une après une, page après page, enquête après enquête, l’imminence d’une crise majeure des chantiers navals du pays. Ainsi, comme une ultime mise en garde, de ce titre, de mars 2019, publié en première page : « Personne ne veut admettre qu’Uljanik court à la banqueroute ! » Aujourd’hui, c’est un fait : le groupe de construction navale sombre corps et biens.

Vladimir Nisevic, directeur de la rédaction du Poslovni dnevnik.
Vladimir Nisevic, directeur de la rédaction du Poslovni dnevnik. Nicolas Krieff

Hélas ! telles les funestes prédictions de Cassandre, le scoop du journal n’eut guère d’écho, comme si les Croates se refusaient à admettre la triste évidence. « Cette tragédie industrielle est pourtant un résumé de tous les maux qui affectent notre économie : mauvais management ; absence de vision à moyen ou long terme ; corruption ; détournements de fonds ; milliards investis en pure perte par le gouvernement ; travailleurs non payés depuis des mois ; licenciements massifs… » soupire Marina Bilus.

Et Vladimir Nisevic d’ajouter : « Après toutes ces années de communisme, très peu de nos compatriotes se sentent véritablement concernés par la situation économique. Les mentalités sont dures à changer, il y a une sorte d’apathie. » Et pourtant, quinze ans après sa création, le « quotidien du business » maintient le cap, coûte que coûte, avec un rare sens de sa mission d’informer, de savoir pour faire savoir, de dire des vérités qui dérangent.

Poslovni dnevnik appartient au groupe de presse Styria, qui publie également en Croatie les deux quotidiens généralistes Vecernji list et 24sata. Les 3 titres se partagent un studio télé.
Poslovni dnevnik appartient au groupe de presse Styria, qui publie également en Croatie les deux quotidiens généralistes Vecernji list et 24sata. Les 3 titres se partagent un studio télé. Nicolas Krieff

Même si, parfois, il peut avoir l’impression de prêcher les principes de l’économie de marché dans… le désert. « Je m’occupe de la rubrique financière, mais, hélas, depuis 2008, il n’y a pratiquement plus d’activité à la Bourse de Zagreb, car les gens y ont perdu beaucoup d’argent en raison de la crise, mais aussi en raison de certaines pratiques mafieuses. Aussi les Croates préfèrent-ils aujourd’hui placer leur argent dans le coffre des banques plutôt que d’investir sur les marchés financiers », explique Ana Blaskovic.

La fuite des jeunes cerveaux

Autre problème dont souffre l’économie de ce petit pays d’environ 4 millions d’habitants, qui repose essentiellement sur le tourisme : la fuite des jeunes cerveaux. « Nous sommes dans l’Union européenne et beaucoup de jeunes Croates préfèrent aller tenter leur chance en Allemagne, en Irlande, en France, où ils auront plus de chance de trouver un emploi », assure Marina Bilus. « Au terme de mes études, je souhaiterais rester en Croatie pour y faire carrière en espérant que la situation ici s’améliore vraiment. Cela impliquerait que nos dirigeants fassent enfin preuve de vision économique à long terme et décident d’en finir une fois pour toutes avec la corruption », confie Adrian, un jeune Franco-Croate qui prépare son Master d’économie et management à Zagreb.

Marina Bilus, la rédactrice en chef adjointe.
Marina Bilus, la rédactrice en chef adjointe. Nicolas Krieff

Aussi, pour essayer de retenir leurs jeunes compatriotes et les aider à réussir dans leur propre pays, les journalistes du Poslovni dnevnik déploient toute leur énergie et font preuve de trésors d’imagination. « D’abord, principe de base, nous essayons de trouver des success- stories locales, des initiatives positives, et nous les relatons dans nos colonnes », explique Ana Blaskovic. Et Vladimir Nisevic de préciser : « 90 % de nos entreprises sont des PME ou mêmes des TPE qui emploient moins de cinq personnes. Il faut que nous les aidions à survivre et, si possible, à se développer et à prospérer. De même, il nous revient d’encourager ceux qui songent à créer leur start-up, à investir. Ainsi les invite-t-on à nous présenter leurs projets, afin de les faire connaître à nos lecteurs investisseurs et businessmen. »

Success-stories comme celle de ce jeune Croate ingénieux qui a conçu, et exporte aujourd’hui jusqu’aux Etats-Unis, des bancs publics équipés de capteurs solaires afin que les passants qui viennent s’asseoir dessus puissent y recharger leur téléphone portable. Ou celle de cet autre entrepreneur qui fabrique des bouchons en plastique pour le vin croate, lesquels remplacent les traditionnels bouchons en liège devenus trop onéreux.

Réunion de la rédaction du journal.
Réunion de la rédaction du journal. Nicolas Krieff

« Si nous avons opté, à l’occasion de notre quinzième anniversaire, pour le slogan “Le journal de ceux qui créent” plutôt que “Le journal des décideurs”, c’est parce qu’ici, quand on parle de ceux qui décident, on pense d’abord au gouvernement ! » ajoute en souriant Vladimir Nisevic. Ce combat du Poslovni dnevnik pour booster l’économie croate est d’autant plus méritoire que les temps sont durs aussi pour ses journalistes de moins en moins nombreux et bien peu payés.

« En cette période de mutation si difficile pour la presse, je me bats pour protéger l’emploi de chacun de mes collaborateurs dont les effectifs ont été réduits de moitié depuis le lancement du titre et, heureusement, les lucratives conférences que nous donnons sur des thèmes économiques viennent renflouer nos finances », reconnaît le patron de la rédaction.

Qu’on en juge : Sacha Paparella, 49 ans, est ce qu’on appelle aux Etats-Unis un « senior writer », ou en France un journaliste avec de la bouteille. Or, écrivant de longues enquêtes et travaillant dans ce journal depuis la création, il assure ne gagner que l’équivalent de… 1 000 euros par mois. « Par chance, comme beaucoup de Croates qui se transmettent leur logement de génération en génération, je n’ai pas de loyer à payer », confie-t-il.

Le quotidien économique Poslovni dnevnik est basé à Zagreb.
Le quotidien économique Poslovni dnevnik est basé à Zagreb. Nicolas Krieff

Pourtant, s’il ne se plaint pas de son sort une seule seconde, on décèle dans sa voix un brin de nostalgie. Surtout lorsqu’il parle de l’époque heureuse et fastueuse où il était envoyé en reportage sur la route de la soie ou pour couvrir la guerre au Kurdistan. « Aujourd’hui, nous n’avons évidemment plus les moyens de nous rendre aussi loin, poursuit-il, et si, d’aventure, je dis que je suis en train de travailler, ici même, à Zagreb, sur une longue enquête d’investigation, on me répond : “Soit, mais que nous fournis-tu comme papier pour l’édition de demain ?” »

Une mentalité d’un autre temps

Sur tous les murs de la rédaction, de grandes affiches précisent, en rouge, que « désormais plus le moindre retard ne sera toléré pour la remise de la copie et que les papiers qui arriveront après 17 heures seront refusés ». Le laxisme ou le farniente n’a décidément pas cours en ces lieux, où l’on s’inquiète, plus qu’ailleurs, que la Croatie ne soit pas prête pour prendre cet été la présidence tournante de l’Union européenne. Et où l’on déplore, à longueur de colonnes, « la mentalité, d’un autre temps, de nombre de compatriotes qui cherchent avant tout la sécurité et préfèrent travailler pour le secteur public ».

Sacha Paparella, 49 ans, est journaliste d’investigation. Il écrit de longues enquêtes et travaille pour Poslovni dnevnik depuis sa création, mais assure ne gagner que l’équivalent de… 1 000 € par mois.
Sacha Paparella, 49 ans, est journaliste d’investigation. Il écrit de longues enquêtes et travaille pour Poslovni dnevnik depuis sa création, mais assure ne gagner que l’équivalent de… 1 000 € par mois. Nicolas Krieff

Vladimir Nisevic sait parfaitement qu’il appartient à sa valeureuse rédaction de se montrer exemplaire tandis que son journal ne craint pas, quand il le faut, de faire la leçon à ses lecteurs habituels ou potentiels. En leur disant, par exemple, sans ambages : « Ne vous demandez pas ce que votre entreprise peut faire pour vous, mais demandez-vous plutôt ce que vous pouvez faire pour elle. » Ou bien ce qu’ils peuvent faire pour leur pays…


En chiffres

Poslovni dnevnik, quotidien économique croate basé à Zagreb, leader dans son secteur. Fondé en 2014, il est détenu à 100 % par le groupe de presse Styria. Ce groupe publie également en Croatie les deux quotidiens généralistes Vecernji list et 24sata. Ces trois titres emploient et se partagent 600 collaborateurs (journalistes, administration, publicité, etc.).

• 32 pages.

• Prix : 10 kuna (environ 1,30 €)

• Rubriques : Actualité, Région, Commentaires, Marchés financiers, Media-Marketing, PME-TPE, After Five (loisirs, mode, etc.).

• 60 % des 100 entreprises les plus rentables de Croatie sont abonnées à ce quotidien.

• Plus de 830 000 visiteurs uniques en 2018 (552 000 en 2016) font du site Poslovni.hr (gemiusAudience) l’un des dix sites Internet les plus importants de Croatie.

• 4 500 lecteurs par jour pour l’édition papier en 2018 (7 200 en 2016) et 95 % d’entre eux sont abonnés.

• 70 % des managers croates lisent l’édition papier du Poslovni dnevnik, et 100 % de ceux-ci lisent le journal via le site Poslovni.hr

• L’accès au site web du quotidien est payant le matin (pour l’équivalent d’environ 13 € par mois) et gratuit à partir de 14 h 30.

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