Il y a cinquante ans, la ville changeait déjà de braquet en accueillant un festival de photo. Depuis quelques années, Arles est également devenue une terre d’asile pour conservateurs, mécènes et collectionneurs.

Quand on fait cap sur Arles, on l’aperçoit à des kilomètres à la ronde. La tour‑sculpture de Frank Gehry surgit dans le paysage comme un colosse de métal qui tutoie le ciel. Autrefois, Arles était associée à une autre forme de verticalité – les hautes rangées de peupliers des Alyscamps, immortalisées par Van Gogh, suffisaient à son panache. Le calendrier de la ville était immuable. La féria de Pâques marquait l’arrivée du printemps. Les Rencontres de la photographie, fondées il y a cinquante ans, ouvraient la saison estivale.

Dépourvue de prétentions bourgeoises, comme ses voisines aixoise ou nîmoise, Arles avait une façon bien à elle de jongler avec les fastes romains de ses arènes et de son théâtre antique, avec le folklore local et une forme de bohème qui permettait à une population bigarrée de se croiser en bonne intelligence, le samedi, au marché du boulevard des Lices. Les Camarguais frayaient avec les gitans, les immigrés maghrébins et les Parisiens en exil, employés par les éditions Actes Sud installées sur le quai du Rhône depuis 1983.

Conçue par par l’architecte du Guggenheim, la tour Gehry accueille auditorium, bibliothèque ou encore halls d’exposition.
Conçue par par l’architecte du Guggenheim, la tour Gehry accueille auditorium, bibliothèque ou encore halls d’exposition. Pascale Béroujon

Aujourd’hui, l’identité d’Arles tangue et chavire. « La ville bat au rythme du chantier de la fondation Luma qui dure depuis plus de six ans et qui enflamme les esprits », reconnaît Nicolas Koukas, premier adjoint à la mairie, qui ne cache pas ses prétentions au trône lors des prochaines municipales. L’agenda de cette cité de 35 000 habitants (55 000 sur l’ensemble de la commune) est suspendu à l’ouverture, d’ici à un an, d’un totem facetté d’Inox et de verre qui culmine à 56 mètres de hauteur.

Arles, un fabuleux destin ?

Cet édifice de 15 831 m2 domine un parc de sept hectares, redessiné par l’architecte paysagiste Bas Smets, où se déploient cinq anciens bâtiments des ateliers de la SNCF, d’une surface globale de 13 000 m2. Maja Hoffmann, l’héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche, a dépensé près de 200 millions d’euros pour rénover les lieux et mener à bien le projet de ce centre d’art, de recherche et de production, défini par son directeur, Mustapha Bouhayati, comme « une plate-forme expérimentale, collaborative et évolutive », qui précise : « Il ne s’agit pas pour nous de remplir à tout prix les espaces avec des expositions, mais d’activer des outils en lien avec le territoire. Nous pensons la fondation Luma comme une sorte d’utopie qui libère la pensée et relie artistes, philosophes, scientifiques, spécialistes de questions environnementales, acteurs de la société civile… »

Ce vaste écosystème, dont les frontières conceptuelles sont mouvantes, est propre à décontenancer une population qui comprend mal ce que toutes ces « carcasses » vides sont destinées à abriter, tout en mesurant d’ores et déjà l’onde de choc d’un tel projet sur son territoire. La référence au musée Guggenheim de Bilbao, construit lui aussi par Frank Gehry, est sur toutes les lèvres. Chacun veut croire que le destin d’Arles, touchée par un taux de chômage de 13,4 %, sera profondément modifié, comme l’a été celui de l’ancien port industriel basque espagnol.

En 2018, la brillante exposition Soleil chaud, soleil tardif illuminait la fondation Van Gogh et se rafraîchissait à la fontaine de Bertrand Lavier.
En 2018, la brillante exposition Soleil chaud, soleil tardif illuminait la fondation Van Gogh et se rafraîchissait à la fontaine de Bertrand Lavier. Pascale Béroujon

« Cette référence n’en est pas une, rappelle toutefois Eric Bessati, directeur d’une gazette, L’Arlésienne, qui se fait l’écho des questionnements locaux. Nous avons affaire, à Arles, à un projet entièrement piloté par une puissance privée, quand celui de Bilbao était un projet public associant Etat, région et municipalité. Dans une ville aussi déshéritée qu’Arles, l’arrivée de la fondation Luma constitue à l’évidence une aubaine, mais il ne faudrait pas qu’Arles devienne le laboratoire d’une substitution de la force publique par le pouvoir privé. »

Un projet qui en appelle d’autres…

L’effet d’aubaine se mesure à l’œil nu. Ancrée localement, mais portée d’ores et déjà par un rayonnement international, la fondation Luma ressemble à un astre solaire qui satelliserait soudainement de nouvelles planètes. Depuis l’amorce du projet, en 2012, pas moins de trois autres fondations à vocation culturelle se sont créées ou sont en projet à Arles. La fondation Manuel Rivera-Ortiz, qui soutient la photographie documentaire, a acquis l’hôtel Blain, rue de la Calade, dès 2015. « Jusqu’à présent, nous n’étions ouverts que l’été, mais à partir de 2020, nous fonctionnerons d’avril à novembre avec trois expositions par an », annonce Nicolas Havette, son directeur artistique.

Ce lieu voisinera bientôt avec un musée du costume financé par la fondation Fragonard, qui a acquis, début 2019, l’ancien hôtel Bouchaud de Bussy. D’ici à 2021, on pourra y découvrir, sur 1 000 m2, un ensemble remarquable de costumes arlésiens et de costumes provençaux issus des collections de Magali Pascal et d’Hélène Costa.

Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville.
Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville. Pascale Béroujon

Près des arènes, c’est une autre fondation qui fait parler d’elle. L’artiste coréen Lee Ufan, séduit par Arles après y avoir exposé en 2013, a décidé d’ouvrir un centre d’exposition dans l’ancien hôtel de Vernon. La restauration de cette bâtisse du XVIIe siècle a été confiée à l’architecte japonais Tadao Ando et son inauguration est prévue pour mi-2020.

A ces trois lieux s’ajoute l’impressionnante fondation Van Gogh, financée par Luc Hoffmann (le père de Maja Hoffmann). Cette structure pionnière a déjà organisé 22 expositions depuis son ouverture en 2014. Même les éditions Actes Sud, implantées de longue date, forment désormais de nouveaux projets. Le président du directoire, Jean-Paul Capitani, possède un vaste pâté de maisons qui fait face à l’ancien parc des ateliers SNCF racheté par la fondation Luma. Depuis quelques années, il prête ses bâtiments vétustes aux Rencontres d’Arles qui y présentent, l’été, une partie de leurs expositions.

Photographie et gentrification

Mais l’heure est aux grands chantiers et Jean-Paul Capitani requiert, à son tour, un permis de construire pour monter un projet qui change, presque chaque jour, d’orientation. Après avoir ambitionné, l’an passé, d’ériger une tour de bois de 18 mètres qui aurait abrité une auberge de jeunesse et plusieurs salles de cinéma, il s’oriente aujourd’hui vers l’idée d’un marché bio et de boutiques et restaurants centrés sur les produits locaux.

Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville.
Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville. Pascale Béroujon

Parallèlement à tous ces ouvrages privés, il faut encore compter, dans cette même zone de la ville, sur un autre chantier de grande envergure, financé par la puissance publique. Début juillet, le président de la République viendra inaugurer le tout nouveau bâtiment de l’Ecole nationale supérieure de la photographie (ENSP), qui a coûté 23 millions d’euros. Signé par l’architecte Marc Barani, cet édifice tout en transparence offre des lignes droites et sobres qui contrastent avec l’architecture chahutée de la tour Gehry qui lui fait face.

Cette floraison de nouvelles structures culturelles s’accompagne d’une flambée de l’immobilier dans tous les quartiers de la ville. Arles, dont nombre de bâtiments tombaient en ruine, devient la destination la plus prisée de Provence. La ville se gentrifie à vue d’œil, tout en gardant un fronton sévère et le bénéfice de rues étroites qui découragent les 4×4 de circuler. La piétonnisation généralisée du centre-ville ramène tout le monde aux mêmes sujets de conversation – le mistral et les moustiques.

Adieu kebabs, bonjour bistrots

Arles est une cité solaire, sans coquetterie ni ostentation. De l’extérieur, les hôtels particuliers sont austères et les maisons basses offrent des façades simples. Mais il suffit de pousser les portes et de gravir les hautes marches d’un escalier à vis pour découvrir désormais, sur les toits, des terrasses avec piscine. Au bar Le Tambourin, place du Forum, on croise Edouard Baer, Virginie Efira, Patrick de Carolis, Daniel Auteuil ou encore Jean de Loisy, l’ancien directeur du palais de Tokyo, résidents de fraîche date qui s’échangent leurs adresses de maraîchers bio.

Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville.
Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville. Pascale Béroujon

Le quartier de la Roquette, qui passait pour mal famé il y a encore dix ans, a perdu ses kebabs au profit de bistrots « slow food » et de bars à huîtres. Le quartier Voltaire connaît la même métamorphose. Romuald Chamot, qui tient L’Agence arlésienne sur la place Paul-Doumer, peut se frotter les mains. « Les architectes, qui ont eu vent avant tout le monde du projet de la fondation Luma ont été les premiers à acheter en 2012-2013. Puis on a vu venir les gens de la presse, de la communication et du show‑business. Aujourd’hui, on a même des Coréens qui sont amenés par la fondation Lee Ufan. » Les prix ont grimpé en conséquence et modifient les équilibres de la ville, qui se trouve livrée aux appétits des investisseurs.

Nombre de maisons sont transformées en logement Airbnb, au risque d’accentuer la saisonnalité d’une cité qui avait déjà du mal à s’animer l’hiver. « Avec plus de 1 200 logements Airbnb, on redoute l’effet Barcelone ou Berlin, s’exclame Rémy Fenzy, le directeur de l’ENSP, qui s’inquiète du prix des logements pour ses étudiants. Il faut trouver un juste milieu. Les familles modestes sont de plus en plus repoussées vers les quartiers excentrés de Trinquetaille, de Griffeuille ou de Barriol, et nos jeunes ne trouvent plus de petites surfaces pour se loger. »

Le grand monde

Mais le phénomène n’est pas près de se calmer. L’an dernier, Louis Vuitton a sorti un city-guide sur la ville et Gucci a présenté sa collection croisière dans l’allée des Alyscamps, rameutant le ban et l’arrière-ban du monde du luxe. En plaçant Arles sur la carte mondialisée de l’art et des jet-setters, la fondation Luma tisse de son côté une toile plus large que prévu. Maja Hoffmann a déjà racheté trois hôtels en ville, dont L’Arlatan, revisité des caves aux combles par l’artiste Jorge Pardo, et l’hôtel du Cloître, rénové par la designer India Mahdavi. Pour l’heure, elle bataille pour obtenir des surfaces de parking propres à accueillir le flux des visiteurs qui se manifesteront lorsque la tour sera inaugurée.

Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville.
Flâner dans les rues pour mieux saisir la ville. Pascale Béroujon

A ceux qui reprochent à la fondation Luma d’imposer à Arles ses urgences, et de contribuer à en modifier brutalement le biotope, Mustapha Bouhayati répond : « Arles est une expérience qui commence à partir du moment où on entre en ville. Il est tout aussi crucial de voir des œuvres que de bien manger ou d’être bien logé. Le Sud, ce n’est pas que les cigales, la féria et l’apéro. Il y a un Sud moderne qui fait partie du grand monde. »

Contre les défis mondiaux à venir, l’échelon local a de plus en plus son importance, même si, à Arles, le local prend souvent des airs de village international. La municipalité semble grisée par les événements et mise sur des formes de développement qui en laissent plus d’un perplexe. Son dernier projet est un casino adossé à une salle de spectacle et un hôtel 5 étoiles, sur la rive droite du Rhône. « Créer des lieux d’art, c’est générer une forme de richesse qui profite à tous, mais créer un casino, c’est à coup sûr appauvrir les gens en allant chercher le dernier sou dans leur poche ! » tempête Jean-Paul Capitani. Faites vos jeux, Arles est une ville à prendre !


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