Art Basel and Creative Time

La Suisse, eldorado de l’art contemporain

Le milieu de l’art, en Suisse, affiche une vigueur incomparable qui semble inaltérable. De la foire Art Basel aux mystérieuses vallées romanches, en passant par Zurich la créative, panorama d’une scène helvète en mutation incessante.

Si l’on devait choisir deux mots pour résumer la folie mondiale que génère l’art contemporain, « Art Basel », ainsi que se nomme la foire de Bâle, feraient largement l’affaire. Quitte à y associer par ricochet la Suisse entière. Contrée à forte concentration de collectionneurs richissimes.

On trouve, dans ce petit pays, des musées incomparables (le Haus Konstruktiv de Zurich, le Kunstmuseum de Bâle…). Ainsi que des fondations épatantes (Pierre Gianadda à Martigny, ­Beyeler à Bâle…). Mais aussi des galeries surpuissantes (Hauser & Wirth et Eva Presenhuber à Zurich…). Et des commissaires adorés des biennales (Bice Curiger, Hans Ulrich Obrist…) autant que des plasticiens au firmament (la Genevoise Sylvie Fleury, le Bernois Thomas Hirschhorn…).

Art Basel rassemble 300 galéristes, et attire plus de 100 000 visiteurs, à chaque édition.
Art Basel rassemble 300 galéristes, et attire plus de 100 000 visiteurs, à chaque édition. DR

Et puis cette foire de Bâle, qui donne le la du marché de l’art depuis cinquante ans. Un événement qui, depuis 2002 et 2013, s’est offert des succursales à Miami et à Hong Kong pour asseoir plus encore sa domination planétaire. Qu’est-ce qui prédestinait Bâle, petite cité alanguie sur le Rhin, à un tel destin ? Stefan von Bartha, galeriste du cru, avance un faisceau de raisons. « C’est une ville frontalière, à deux pas de la France et de l’Allemagne, ce qui favorise les synergies, une ville qui abrite une très bonne école d’art, une ville qui regorge de musées d’importance.» Alors quand, en 1970, trois marchands d’art suisses influents y lancent la première édition de la foire, bien décidés à contrer les maisons de ventes, la sauce prend illico.

Artistes, collectionneurs et personnalités se retrouvent à Bâle pour l’occasion.
Artistes, collectionneurs et personnalités se retrouvent à Bâle pour l’occasion. Art Basel and Creative Time

Les foires poids lourds

Aujourd’hui, Art Basel aimante les collectionneurs mondiaux. Parmi eux,les plus éminents, auxquels 300 galeries d’art, triées sur le volet, réservent leurs meilleures pièces de l’année. Des tableaux et des sculptures à plusieurs millions d’euros partent en quelques heures. Tandis qu’en parallèle les foires off (Liste, Volta, Scope, Photo Basel) et les musées bâlois rivalisent d’inventivité. Et malgré le prix du ticket d’entrée (60 francs suisses, environ 54 euros), 100 000 visiteurs sillonnent annuellement les allées d’Art Basel.

En comparaison, la foire Art Genève, lancée en 2009, est un poids plume. En dix ans, toutefois, la petite nouvelle s’est taillé une place de choix dans le cœur des collectionneurs francophones. Au point que les galeristes parisiens qui comptent (Kamel Mennour, Nathalie Obadia, Emmanuel Per­rotin…) avaient tous leur stand à l’édition 2019.

Zurich, l’informelle

Etrangement, Zurich, où vivent la plupart des plasticiens et des galeristes du pays, ne joue pas le jeu des foires (d’empoigne ?). « Il y en a quand même deux ou trois, mais on se croirait au rendez-vous des peintres du dimanche », tranche un galeriste local qui préfère qu’on taise son nom.

« Avons-nous vraiment besoin d’une foire, s’interroge tout haut Anna Bolte, qui dirige, avec sa collègue Chaja Lang, la galerie BolteLang, alors que Bâle est à moins d’une heure d’ici ? Nous préférons nous concentrer sur le Zurich Art Weekend, un événement informel qui rassemble convivialement galeristes, artistes, collectionneurs, amateurs. »

La galerie Hauser & Wirth à Löwenbräu, Zurich, expose la fine fleur des artistes contemporains.
La galerie Hauser & Wirth à Löwenbräu, Zurich, expose la fine fleur des artistes contemporains. Young-Ah Kim

Gratuit et sympathique, le Weekend fédère quantité de lieux d’art, publics et privés, qui vernissent en même temps. Il se professionnalise, aussi. Et on comprend pourquoi : il se tient quelques jours avant l’ouverture d’Art Basel. Ainsi, il fait figure de mise en jambe pour toutes les galeries. A cette occasion, elles mettent en commun leur carnet d’adresses pour chouchouter, à coups de prévernissages et de dîners spectaculaires, leurs meilleurs clients.

Les centres d’art communautaires

Depuis la crise de 2008 qui a secoué les milieux bancaires, gros consommateurs d’art, et l’explosion des loyers à Zurich, les galeries traînent la patte. Plus d’une dizaine, sur 120 environ, auraient baissé le rideau . Pour survivre, leur volume annuel de vente doit dépasser 500 000 francs suisses (plus de 445 000 euros).

A Chair, Projected, collectif d’artistes contemporains, 2019, galerie BolteLang.
A Chair, Projected, collectif d’artistes contemporains, 2019, galerie BolteLang. Young-Ah Kim

« Alors à défaut de galeries qui soutiendraient vraiment les émergents, nous faisons de l’art par nous-mêmes, libérés des contraintes commerciales », lance, bravache, le plasticien Andreas Marti. Il a fondé Dienstgebäudeen 2008, un centre d’art autogéré comme il en fleurit dans tous les faubourgs. Redessinant, depuis une décennie, la cartographie de Zurich. « Même si, attention, Zurich n’est ni Berlin ni Bruxelles : dès qu’une action artistique sort un peu du cadre, on a vite les voisins ou la police sur le dos », tempère le maître des lieux.

Pour faire tourner la machine, Andreas et ses amis doivent compter, pour une bonne part, sur les subventions publiques. N’acceptant qu’avec vigilance les soutiens privés. La plasticienne Vanessa Billy, figure passionnante de la scène zurichoise, ­assume « vivre davantage de la commande publique que des acquisitions de collectionneurs ». Elle dont les pièces à base de vieux moteurs et autres déchets industriels taclent nos modes de vie surconsuméristes. A moins qu’elles ne questionnent délicatement l’histoire suisse.

L’expo Konkrete Gegenwart présente les œuvres de 34 artistes, au musée Haus Konstruktiv.
L’expo Konkrete Gegenwart présente les œuvres de 34 artistes, au musée Haus Konstruktiv. Young-Ah Kim

Gstaad, ­Verbier, ­Saint-Moritz… hyperhuppées – et ­fiscalement ultraclémentes –, ces stations alpines ont élargi leur éventail mondain, grâce à l’art. Plus surprenant, ce sont dans les ­villages perdus des ­Grisons que les initiatives de pointe pullulent. Depuis 2014, Stalla ­Madulain, galerie expérimentale, loge dans une grange médiévale. Depuis janvier dernier, la localité de Susch accueille l’excellent musée ­personnel de la milliardaire polonaise ­Grazyna ­Kulczyk. Preuve que malgré ses hauts et ses bas, l’art, en Suisse, trouve toujours de quoi se réoxygéner.


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